N° 666 | du 15 mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 mai 2003

Les discriminations ont la peau dure

Joël Plantet

Thème : Discrimination

A diplôme égal, mieux vaut être blanc et français pour s’insérer professionnellement qu’issu de l’immigration. Tous les observateurs en sont d’accord, mais rien ne change. Quelques initiatives, ici et là, démontrent s’il en était besoin qu’énergie et détermination peuvent inverser, à l’échelle locale et modestement, le cours de cette injustice structurelle

À Evreux, comme un peu partout, lorsque l’on est issu de l’immigration et que l’on habite un quartier populaire, les difficultés pour s’insérer professionnellement paraissent insurmontables. Un conseiller général de l’Eure, Michel Champredon, a récemment lancé une opération en faveur du recrutement de jeunes diplômés issus de l’immigration, avec l’objectif de créer dix emplois en CDI ou CDD d’au moins six mois. Mais il s’agissait aussi de favoriser la prise de conscience collective des employeurs potentiels [1].

Voici quelques semaines, l’élu lance donc son opération 10 emplois pour l’égalité des chances. Dans un premier temps, à la fin de l’année 2002, il envoie 500 lettres à des employeurs potentiels du département : entreprises, administrations, structures associatives. Il leur était concrètement proposé de recruter l’un des jeunes diplômés résidant dans le quartier de la Madeleine (dont les désordres urbains défraient parfois la chronique) et dont les curriculum vitæ étaient mis à disposition. Les employeurs intéressés étaient appelés à remplir une fiche de participation à l’opération 10 emplois pour l’égalité des chances, à préciser la nature du contrat et son domaine d’exercice, en échange de quoi ils pouvaient recevoir les CV de jeunes diplômés du quartier de la Madeleine, décrits dans le courrier de l’élu comme « sans problème d’ordre public et très motivés pour réussir leur insertion professionnelle ». Moins de trois mois après, sept jeunes se trouvaient déjà en processus de recrutement.

Les chiffres donnés par l’Insee ou par l’Ined (Institut national d’études démographiques) indiquent que si le taux de chômage avoisine les 10 % de la population active, il se situe à 20 % pour les 15 – 24 ans. Le rapport de Mouna Viprey, du Conseil économique et social — intitulé L’insertion des jeunes d’origine étrangère et rendu public en juillet 2002 — avait mis en évidence lui aussi les graves difficultés que les jeunes immigrés ou d’origine étrangère, Français par acquisition ou de naissance avec des parents ayant vécu l’immigration, rencontraient dans leur démarche d’insertion professionnelle. L’écrit du Conseil économique et social avait en particulier démontré que ce handicap n’était pas dû à des parcours scolaires moins réussis que la moyenne, et encore moins à un refus d’intégration que manifesteraient ces jeunes. Tout portait à croire, en revanche, que l’origine nationale jouait un rôle non négligeable dans les processus de recrutement.

De la même manière, l’étude soulignait qu’à qualification égale, le taux de chômage des jeunes étrangers ou issus de l’immigration hors Union européenne était plus fort que la moyenne : au niveau bac, le taux de chômage est de 5 % pour les Français de naissance, 11 % pour les Français par acquisition, 12 % pour les étrangers provenant de l’Union et 18 % pour les étrangers hors UE. L’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) avait choisi pour sa Lettre trimestrielle (n°52 – Juillet 2002) le thème de l’insertion des jeunes d’origine étrangère et, de même, confirmait : « Les jeunes étrangers ou d’origine étrangère, comme les jeunes issus de familles françaises de longue date, sont soumis aux aléas de la conjoncture économique. Néanmoins, les jeunes étrangers ou d’origine étrangère sur le marché du travail se trouvent dans une situation beaucoup plus défavorisée que les autres membres des mêmes classes d’âge »…

Fin 2001, un sondage réalisé par Louis Harris pour L’Express et une entreprise de travail temporaire, VédiorBis, s’était intéressé à L’insertion professionnelle des Blacks et des Beurs (sic) et avait interrogé environ 600 jeunes Français âgés de 18 à 30 ans, dont la moitié avait des parents nés Outre-mer, en Afrique noire ou en Afrique du Nord. Après avoir relevé les mêmes difficultés à s’insérer dans le monde du travail, les enquêteurs avaient émis une hypothèse : « Posséder ou non des diplômes est au moins aussi déterminant pour s’insérer sur le marché de l’emploi que d’être black ou beur et, à ce titre, ceux d’entre eux qui en sont dépourvus cumulent un double handicap ».

Même si la RATP a ouvert une brèche en décembre dernier avec la cessation de l’exigence de la nationalité française à l’embauche, un emploi sur trois reste, globalement, interdit aux étrangers.
Le 18 novembre 2002, le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, adressait à Blandine Kriegel, Présidente du Haut Conseil à l’Intégration, une lettre sollicitant son avis sur deux thèmes distincts : la promotion sociale dans les quartiers en difficulté et les droits des femmes issues de l’immigration. Sur la première rubrique, était demandé à la philosophe de « recueillir les réflexions sur les voies et moyens de nature à favoriser l’intégration civique, sociale et économique et par-delà, la reconnaissance des jeunes issus des quartiers concernés par la politique de la ville, en vous attachant tout particulièrement à la situation des jeunes diplômés ».


[1Sur Internet : www.michelchampredon.net


Dans le même numéro

Dossiers

La galère des jeunes blacks et beurs face à l’emploi

Chez certains employeurs « une stratégie consciente d’évitement de candidats indésirables du fait de leurs origines » existe bien. Cet ostracisme frappe en priorité les jeunes issus de pays situés hors de l’Union européenne. Pour Tariq Ragi [2], sociologue et chercheur en science politique à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), « ces pratiques discriminatoires jettent le discrédit sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent notre république ». Ce qui risque, selon lui, si l’on ne prend pas des mesures contre toutes les formes de racisme, « de se muer, à terme, en révolte contre autrui et les institutions »

Lire la suite…

Talents des cités, des initiatives convaincantes

Le plus souvent stigmatisés et en général largement ignorés, les quartiers relégués fourmillent pourtant de trésors cachés, de potentiels qui ne demandent qu’à éclore. Dès qu’ils sont soutenus, nombre de projets vivent, s’apparentant à des réussites sociales, commerciales ou associatives, parfois fulgurantes. Exemples

Lire la suite…