N° 666 | du 15 mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 mai 2003

La galère des jeunes blacks et beurs face à l’emploi

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Discrimination

Chez certains employeurs « une stratégie consciente d’évitement de candidats indésirables du fait de leurs origines » existe bien. Cet ostracisme frappe en priorité les jeunes issus de pays situés hors de l’Union européenne. Pour Tariq Ragi [1], sociologue et chercheur en science politique à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), « ces pratiques discriminatoires jettent le discrédit sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent notre république ». Ce qui risque, selon lui, si l’on ne prend pas des mesures contre toutes les formes de racisme, « de se muer, à terme, en révolte contre autrui et les institutions »

A-t-on une idée précise du taux d’emploi des jeunes qui sont issus de l’immigration ?

Non. Tous les chercheurs s’accordent au moins sur un constat : celui de la difficulté, voire de l’impossibilité de quantifier précisément le taux d’emploi des jeunes issus de l’immigration. Pour expliquer cette situation, on peut avancer trois raisons principales : la première est liée à la délimitation de ce qu’on entend par jeunes. S’agit-il des 16-25 ans, des 18-30 ans, des 16-35 ans ? Or, les modalités et les conditions d’accès à l’emploi ne sont pas identiques à 16 ou à 35 ans. La deuxième raison tient à l’imprécision de l’expression « issu de l’immigration ». S’agit-il des jeunes étrangers résidant en France, des jeunes nés en France de parents étrangers, de jeunes Français nés hors de France et résidant depuis en France, de jeunes nés à l’étranger et ayant immigré en France, etc. ? La troisième raison a trait à la difficulté pour les organismes de sondage et d’enquête d’obtenir l’autorisation d’introduire dans leurs enquêtes des variables susceptibles de distinguer les populations selon le lieu de naissance ou l’origine ethnique.

Néanmoins, malgré ces difficultés d’investigation, on peut raisonnablement soutenir que les jeunes issus de l’immigration sont durement touchés par le chômage. Deux enquêtes, l’une réalisée par l’Institut national de la statistique et des études (INSEE) et l’Institut national d’études démographique (INED), l’autre par le Centre d’étude et de recherche sur les qualifications (CEREQ), montrent bien leur forte vulnérabilité sur le marché du travail, en particulier pour ce qui concerne les jeunes issus de pays situés hors de l’Union européenne. Les effets de la discrimination sont particulièrement importants au moment de l’accès à l’emploi (lire des témoignages positifs).

Ceci ne s’expliquerait-il pas par le fait que les jeunes issus de l’immigration sont moins souvent étudiants, et de ce fait plus exposés aux aléas et à l’arbitraire du marché de l’emploi ?

Tout à fait, mais il n’en demeure pas moins qu’il est clairement établi que les origines jouent un rôle dans l’accès à l’emploi, car à égalité de diplôme et d’ancienneté sur le marché du travail, le fait d’être issu de l’immigration induit un traitement différencié de la part des employeurs. Et suivant le pays de provenance les disparités sont encore plus importantes. Ainsi les jeunes issus des pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne sont les plus affectés par cette exclusion. Leur taux de chômage est 2 à 3 fois plus important que celui des jeunes issus de l’immigration dite communautaire et 4 à 5 fois plus important que celui des jeunes de souche française. Le niveau de diplôme est loin d’expliquer à lui seul cette situation. Si l’on compare, par exemple, de jeunes maghrébins avec de jeunes portugais de cursus scolaires voisins on remarque que les premiers sont beaucoup plus souvent exclus du marché de l’emploi.

À vous en croire cette discrimination dans l’emploi s’apparente au délit de faciès ? Et cela dés le départ, c’est-à-dire au moment où l’embauche est examinée ?

Il est effectivement un fait établi que l’une des causes principales de ce taux de chômage important des jeunes issus de l’immigration maghrébine réside dans les pratiques discriminatoires à l’embauche. En effet, et cela depuis au moins l’enquête de l’Inspection générale des affaires sociales dont les résultats ont été rendus publics en 1992 sous l’intitulé L’insertion des jeunes immigrés dans l’entreprise, il est unanimement admis — des soupçons importants existaient auparavant — que de tels agissements répréhensibles se produisent régulièrement. Cette discrimination à l’embauche revêt des formes différentes ; dans son rapport (1997), la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a repéré nombre d’offres d’emploi à caractère discriminatoire, comprenant les mentions suivantes : « profil : race blanche » et « pas typé ». Le délit de faciès sévit donc bien dans notre pays.

De même, on peut raisonnablement soutenir que la discrimination en raison du nom, lors de l’étude de candidatures pour un emploi, reste d’actualité. Ces pratiques discriminatoires se diffusent auprès des intermédiaires du marché du travail, ceux-là mêmes dont la tâche consiste à mettre les jeunes en relation avec les entreprises. De nombreux cas ont été relevés faisant de l’employeur et de l’intermédiaire du travail deux complices dans la mise en place d’une stratégie consciente d’évitement des candidats « indésirables ». Le drame de cette situation réside dans le fait que nous disposons d’un arsenal juridique complet mais qui reste hélas peu appliqué, avec le risque de voir nombre de victimes de ces agissements intégrer le fait que certains emplois sont réservés à ceux qui sont « bien nés », ce qui a pour effet d’une part d’ethniciser le marché de l’emploi et de contribuer d’autre part à l’émergence et au développement d’un sentiment d’injustice qui se mue, à terme, en révolte contre autrui et les institutions.

Cela ressemble ni plus ni moins à du racisme, comment réagir ?

Au-delà du caractère éminemment injuste et pervers de la discrimination à l’emploi, qu’il faut combattre au sein des entreprises, il y a lieu de s’inquiéter des ravages causés par ces pratiques au cœur du lien social, des modalités du « vivre ensemble ». En effet, ces pratiques discriminatoires menacent de rompre l’équilibre du contrat social. Par leur caractère répétitif et leur propension à s’étendre, ces pratiques jettent le discrédit sur les principes qui fondent notre république : les principes de liberté, d’égalité et de fraternité en ressortent ternis et bafoués. C’est au niveau du politique et de l’ensemble des citoyens qu’il importe de lutter contre ces dérives, sinon une frange de la population pourrait être tentée de réclamer pour sa survie l’application d’un régime de faveur ou d’exception, suivie bientôt en cela par d’autres…

Le passage d’une politique d’indifférence aux différences, à une politique de discrimination positive n’est pas inéluctable, à condition toutefois de garantir l’égalité des chances. Sur le plan politique, le rejet de ces formes discriminatoires passe sans doute par la réaffirmation des valeurs qui fondent notre république, la lutte contre les préjugés, la déconstruction des stéréotypes et des représentations à l’œuvre dans le rapport à l’autre, et la programmation de mesures concrètes et de moyens supplémentaires de lutte contre toutes les formes de racisme.


[1Tariq Ragi est également rédacteur en chef de la revue Agora débats/jeunesses (L’Harmattan)


Dans le même numéro

Dossiers

Talents des cités, des initiatives convaincantes

Le plus souvent stigmatisés et en général largement ignorés, les quartiers relégués fourmillent pourtant de trésors cachés, de potentiels qui ne demandent qu’à éclore. Dès qu’ils sont soutenus, nombre de projets vivent, s’apparentant à des réussites sociales, commerciales ou associatives, parfois fulgurantes. Exemples

Lire la suite…

Les discriminations ont la peau dure

A diplôme égal, mieux vaut être blanc et français pour s’insérer professionnellement qu’issu de l’immigration. Tous les observateurs en sont d’accord, mais rien ne change. Quelques initiatives, ici et là, démontrent s’il en était besoin qu’énergie et détermination peuvent inverser, à l’échelle locale et modestement, le cours de cette injustice structurelle

Lire la suite…