N° 666 | du 15 mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 mai 2003

Talents des cités, des initiatives convaincantes

Joël Plantet

Thème : Discrimination

Le plus souvent stigmatisés et en général largement ignorés, les quartiers relégués fourmillent pourtant de trésors cachés, de potentiels qui ne demandent qu’à éclore. Dès qu’ils sont soutenus, nombre de projets vivent, s’apparentant à des réussites sociales, commerciales ou associatives, parfois fulgurantes. Exemples

Originaire du quartier du Val fourré à Mantes-la-Jolie, qui parfois défraie négativement la chronique des violences urbaines, Abdellah Aboulharjan crée, en 2001, un site de vente d’artisanat marocain sur le Net, www.medinashop.com. L’affaire marche fort bien et la nouvelle entreprise se place aujourd’hui comme un distributeur majeur en la matière. Le jeune entrepreneur, 27 ans, emploie dix salariés.

Autre exemple, lui aussi originaire du même quartier, Fahim Benchouk ; il lançait en 1991 l’association Radio droit de cité (RDC) avec quelques copains de collège, et le soutien actif de son prof d’histoire-géo. Le CSA lui attribuera, quelque temps plus tard, une fréquence définitive. RDC s’adresse maintenant à plus de cinquante mille auditeurs, et l’équipe est forte de neuf jeunes salariés, mobilisant en outre une quarantaine de bénévoles d’une vingtaine d’années, tous originaires du même quartier. Depuis l’année dernière, Fahim, décidément de plus en plus professionnel, a rejoint Radio France et son Mouv’toulousain, même s’il reste membre du conseil d’administration de RDC.

À Mulhouse, Zouhair Chebbale crée — il a alors 21 ans — l’association Jeunes et culture, phonétiquement bien nommée AJC, qui se donne pour mission d’agir pour revitaliser le quartier avec un ciné-club, des tournois sportifs, de l’aide aux devoirs, et d’autres bonnes idées. Le jeune homme terminera d’ailleurs ses études muni d’une maîtrise en sciences de l’éducation. Impliqué dans les réseaux associatifs culturels mais aussi dans une association de réinsertion, La Ruche, Zouhair s’intéresse à la vidéo. Il va réaliser quelques films en donnant la parole aux habitants de sa cité.

Avec le soutien de la Fondation de France, il acquiert caméra, banc de montage virtuel, perche et micro ; ainsi équipé, il réalise Partir (2001), et deux documentaires de vingt-six minutes, faits avec les jeunes : Bourtzwiller, tout le monde descend et Va te faire rire, déjà diffusés sur France 3 Alsace, et bientôt sur la même chaîne, mais nationale. Sa nouvelle association, Cagifragilis, produit et réalise un magazine hebdomadaire de cinq minutes sur les quartiers, à destination d’Alsatic, une chaîne du câble. Le jeune homme garde les mêmes projets : éduquer à l’image, intégrer des publics difficiles dans un groupe de travail au travers de la vidéo, et permettre à des associations de valoriser leur travail par la réalisation d’un film.

De nombreuses autres initiatives sont tout aussi convaincantes : originaire, lui, de Vaulx-en-Velin, Samir Khamassi quitte l’école à 17 ans avec un CAP mécanique, et enchaîne des petits boulots, comme tant d’autres. Après avoir découvert la publication assistée par ordinateur (PAO), il réussira — quoique initialement sans aucun capital et ne disposant même d’aucun local —, à démarcher avec suffisamment de ténacité et de conviction pour finir par obtenir un prêt. Il fonde ainsi en 1995 Pub et com, spécialisée dans l’édition de documents commerciaux, avec aujourd’hui deux salariés.

Mohamed Larkeche s’est servi, lui, de ses bourses d’études pour suivre les Beaux-Arts et les Arts Déco. Avec son frère, il a lancé en 1996 l’association European North African (ENA). La publication d’un ouvrage, Il était une fois en France lui permet de véhiculer des images positives : en effet, le livre met joliment en lumière le parcours de deux cents personnes d’origine maghrébine qui « participent individuellement au rayonnement de la France », que ce soit dans le monde du sport, du spectacle, de la littérature ou du monde associatif. Il a en outre réalisé deux documentaires, et intervient dans plusieurs lycées.

Venu pour sa part d’un quartier de Marseille, Ali Saïb est aujourd’hui chercheur à l’Inserm, et chef de laboratoire dans un grand hôpital parisien. Un prêt de la Fondation de France lui a permis de monter son projet : mettre en contact des jeunes de quartiers avec des chercheurs scientifiques, afin de leur donner le goût du travail et de la recherche.

En banlieue parisienne, Aziz Senni a créé en 2000 sa boîte, Alliance transport et accompagnement, de fait une entreprise de taxis collectifs, « plus rapide que le bus et moins cher que le taxi », adaptés aux personnes à mobilité réduite. Celles-ci peuvent réserver à l’avance pour des courses locales, et ce… dans toute l’Europe. Réussite incontestable : quatre agences, trente-deux salariés en Ile-de-France, deux franchisés à Caen et Vannes, des projets sur Toulouse et Lille…

Et les filles ? Quelques-unes, aussi… Najet, à Vaulx-en-Velin, parvenue au bout de ses études d’avocate, envoie cent cinquante curriculum vitæ, sans aucun résultat, et si peu de réponses. Avec des aides qu’elle a fini par dénicher (la Ville, le Crédit lyonnais), elle a ouvert, en septembre 2000, son propre cabinet. La jeune femme se spécialise dans les dossiers concernant les droits des personnes, de la famille, et travaille avec nombre de personnes en difficulté.

À l’initiative du ministère délégué à la Ville et à la Rénovation urbaine, ces nouveaux entrepreneurs de Talents des cités [1] ont été d’autant plus salués que leurs activités ont, pour l’heure, généré la création de 394 emplois. Parmi les trente-huit Talents révélés en 2002, quinze d’entre eux commentaient, lors d’un petit-déjeuner au ministère, le 10 avril 2003, leur « rôle d’ambassadeur et les initiatives développées depuis un an ».

Abdellah Aboulharjan sensibilise les jeunes mantais à la création d’entreprise et accompagne les porteurs de projets ; son association compte quarante adhérents et vingt porteurs de projets. Fahim Benchouk a soutenu deux jeunes toulousains pour développer un cinéma de quartier, et participe au projet Respect magazine. Zouhair Chebbale anime des ateliers vidéo auprès des jeunes des quartiers. Samir Khamassi et Mohamed Larkeche mettent également leur connaissance du terrain au service des jeunes et de certaines institutions. Ali Saïb intervient dans les collèges, Aziz Senni a créé une association dénommé Jeunes ¤ntrepreneurs du Mantois. Najet s’est fait habiliter chéquier-conseil et aide elle aussi certaines personnes à réaliser leur projet de création d’entreprise.

Les prochains talents des cités seront sélectionnés par des jurys régionaux. Les vingt-deux talents nominés — un par région —recevront une bourse de 3 000 euros et bénéficieront des apports des différents partenaires, comme de l’expertise et du conseil des boutiques de gestion, de même que, désormais, de ceux du réseau des anciens lauréats.


[1Renseignements sur Internet : www.concours-talents.com ou par tél. 01 53 24 26 22 (Laurence Cussac)


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