N° 970 | du 22 avril 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 avril 2010

Les CHRS entre le marteau et l’enclume

Marianne Langlet

Thème : CHRS

Pris en étau entre une demande en hausse, une crise du logement, des exigences de résultats et un nombre de places insuffisant, les centres d’hébergement et de réinsertion social organisent la gestion de la pénurie en sélectionnant leurs publics. Cette sélection laisse bien souvent les plus en difficulté ou les moins insérables tourner dans le dispositif d’urgence et met à mal le principe d’inconditionnalité de l’accueil auquel ils sont tenus.

Les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) accueillent « les personnes et les familles qui connaissent de graves difficultés, notamment économiques, familiales, de logement, de santé ou d’insertion, en vue de les aider à accéder ou à recouvrer leur autonomie personnelle et sociale ». Le code de l’action sociale et des familles est clair : l’accueil est inconditionnel.

Dans la réalité, les 30 124 places d’hébergement d’insertion sont le maillon d’un dispositif qui peine à diriger les personnes vers le logement. De fortes disparités existent d’un département à l’autre et certains CHRS gardent leur objectif premier : accueillir les personnes qui sont les plus en difficulté (lire le reportage). Un constat est toutefois reconnu de tous : dans les régions « tendues », comme, entre autres, l’Ile-de-France et Provence Alpes Côte d’Azur, le dispositif est saturé, parfois au bord de l’implosion. Dans ce contexte, l’inconditionnalité de l’accueil reste un principe bien loin de la réalité.

Gestion de la pénurie

« Les CHRS sont pleins du début à la fin de l’année », souligne Nicole Maestracci, présidente de la Fnars, fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale. En face, la demande explose. Résultat : il faut faire le tri. Les CHRS sélectionnent leur public, se spécialisent sur des problématiques particulières comme, par exemple, les femmes victimes de violences. Le phénomène n’est pas nouveau mais il s’est accentué au fil des années. « Les équipes considèrent que pour faire un travail d’accompagnement sérieux et dans la durée, elles ne peuvent pas accueillir tout le monde sans distinction », explique Nicole Maestracci. Mais la sélection se fait par le haut, au profit des personnes les plus à même d’accéder rapidement au logement autonome.

Les personnes trop éloignées de l’insertion, celles qui ont des problématiques trop lourdes, type addiction ou problèmes psychiatriques, celles encore qui cumulent diverses difficultés sont, bien souvent, écartées. Là encore, les situations divergent d’un CHRS à l’autre mais, dans les régions les plus tendues, cette sélection est, de plus, accentuée par les directives des pouvoirs publics. Les CHRS sont soumis à des exigences de résultats. Au bout de dix-huit mois maximum, les personnes doivent avoir trouvé une solution : dans l’idéal, un logement autonome. La pression est forte : dans les indicateurs de résultats, la sortie vers le logement est comptabilisée. Cette nécessité de résultat pousse les CHRS à admettre les personnes qui seront les plus « insérables » dans des délais relativement courts.

Où est la sortie ?

Malgré ce tri, les chiffres de sorties vers le logement autonome restent peu convaincants. 29 % seulement des sorties de CHRS ont eu lieu vers le logement ordinaire, soulignait une enquête conduite par la Drees en 2004. Ces données étaient recoupées avec celles du système Cohphra (connaissance de l’offre d’hébergement et de la population hébergée en Rhône-Alpes) dans un rapport de l’IGAS en février 2009 qui montrait que le premier motif de sortie est l’hébergement chez des tiers.

Par ailleurs, selon une enquête de la DDASS du Val-de-Marne, 30 % des ménages hébergés en CHRS sur le département réunissaient les conditions d’autonomie et de ressources pour accéder à un logement autonome. Ces constats sont désormais connus de tous. Nicole Maestracci reconnaît que la situation n’est « pas satisfaisante » et propose d’effacer les distinctions entre urgence, stabilisation et insertion. « Les personnes doivent être accueillies de manière inconditionnelle et bénéficier d’une prise en charge dans la durée jusqu’au logement autonome », affirme-t-elle.

Toutefois, à ses yeux, impossible de demander à chaque structure qu’elle réalise un accueil inconditionnel. « C’est totalement irréaliste et cela entraînerait des concentrations de populations trop difficiles dans certains secteurs. » Il faut une responsabilité partagée sur un territoire donné. La refondation du système d’hébergement, lancée par Benoist Apparu, secrétaire d’État au logement, le 10 novembre dernier, propose, notamment, de mettre en place des services intégrés de l’accueil, de l’évaluation et de l’orientation (SIAO) chargé de recueillir, en un guichet unique, les demandes d’hébergement sur le département.

La Fnars s’oppose à une « méthode de création des SIAO qui se ferait sans concertation préalable avec l’ensemble des acteurs intervenant sur un même territoire ». La gestion du SIAO par une seule association aurait pour effet immédiat une exacerbation de la concurrence entre les structures au détriment du public accueilli.

Pot commun

La maison de la veille sociale (MVS) dans le département du Rhône affirme relever ce défi de la responsabilité partagée. Elle souhaite coordonner les structures d’hébergement de l’urgence au logement en passant par les CHRS dans un dispositif unique, géré en commun par toutes les associations. Une personne en demande d’hébergement s’inscrit à la MVS, des travailleurs sociaux le reçoivent et réalisent avec lui un diagnostic social. De leur côté, les structures s’engagent à signaler toutes places libres. Marine Fourié, responsable de l’association les Enfants de Don Quichotte à Lyon, reconnaît une simplification du dispositif. « Auparavant, chaque CHRS se chargeait de l’admission des personnes, ils « choisissaient » ensuite parmi les candidatures. De leurs côtés, les familles devaient faire le tour de tous les CHRS de la ville. »

Désormais, elles s’inscrivent une seule fois, les CHRS ne peuvent plus choisir, la place libre est attribuée selon l’ordre chronologique d’inscription. Maryse Bastin Joubard, directrice d’un CHRS lyonnais destiné aux 18-25 ans, se rappelle que l’équipe demandait au jeune « de rappeler tous les mercredis pour savoir si une place était libre. S’il le faisait, on se disait : tiens, il est persévérant, on va lui donner la place qui vient de se libérer. » Le CHRS ne respectait pas l’ordre chronologique des demandes.

De même, les CHRS ont dû revoir leur projet d’établissement, élargir leur accueil à des publics qu’ils ne recevaient pas auparavant. Maryse Bastin Joubard a vu arriver dans sa structure « des jeunes plus âgés avec des problématiques plus lourdes que ceux de 18-21 ans sortant de l’ASE que nous recevions avant ».

En contrepartie, la MVS a rendu visible les réalités du dispositif, notamment des délais d’attente – six mois avant d’espérer une réponse – et le nombre des demandes – 2 400 ménages inscrits depuis l’ouverture il y a un an, pour 900 ménages orientés vers un hébergement. Auparavant invisibles parce qu’éclatés entre chaque CHRS, ces données « peuvent avoir un effet décourageant », avance Maryse Bastin Joubard. Si la MVS fait bouger les structures, révèle une situation catastrophique, assure-t-elle pour autant l’inconditionnalité de l’accueil ?

Bord de la route

Désormais, l’équipe n’est plus en mesure de « choisir » ses publics même si des conditions d’âge, de composition familiale, et surtout de situation administrative sont toujours posées (lire le témoignage d’une AS). La MVS est encore loin du principe d’inconditionnalité d’accueil puisqu’elle indique clairement ne pas accepter les personnes sans papiers. « Ces publics non régularisés ne passent pas dans les CHRS car, comme leur nom l’indique, ils font de l’insertion », souligne Maryse Bastin Joubard, une des initiatrices de la MVS. Cette affirmation viole le principe d’inconditionnalité de l’accueil mais elle est reprise par la plupart des CHRS.

L’argument avancé est que l’insertion, le passage en logement social est impossible sans la régularisation administrative. L’idée d’accompagner la personne vers cette régularisation est rarement défendue. Là encore, la pression des pouvoirs publics, qui menacent de ne plus financer une place occupée par une personne sans papiers, encourage la sélection des CHRS. Certains CHRS gardent toutefois quelques places pour les personnes sans papiers. « Depuis la mise en place de la MVS, cela devient plus difficile », reconnaît Marine Fourié. Si, grâce à la MVS, les CHRS ont ouvert leurs portes à certains publics qu’ils ne recevaient pas avant, elles se sont complètement refermées pour d’autres. L’inconditionnalité de l’accueil reste encore à construire.


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