N° 970 | du 22 avril 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 avril 2010

« Il nous arrive d’inventer des problèmes »

Propos recueillis par Marianne Langlet

Témoignage d’une assistante sociale du 93.

Cette terrible crise du logement modifie considérablement notre travail. Nous sommes face à des familles à la rue, dans des hôtels parfois depuis deux ou trois ans. Or le conseil général réduit ses financements, nous demande de trouver des solutions pour faire sortir ces familles de l’hôtel. Les demandes de logement social mettent des années à aboutir, la seule solution reste le CHRS. C’est alors la course à l’échalote. Pour chaque famille, nous faisons une soixantaine de dossiers, le travail administratif est énorme. Dans ces dossiers qui comprennent l’état civil de la famille, sa situation administrative, ses ressources, son parcours, il faut aussi argumenter les raisons pour lesquelles cette personne a besoin d’un CHRS. Le fait d’être à la rue n’est pas suffisant, il faut que chaque famille ait un projet : accompagnement vers l’emploi, résolution de démarches administratives compliquées, soucis de santé…

Or, ces familles n’ont pas forcément besoin de cet accompagnement social. Nous faisons ces demandes parce que nous n’arrivons pas à obtenir un logement pérenne. Afin de trouver un toit coûte que coûte, il nous arrive d’inventer des problèmes. Je me souviens de cette femme avec son fils. Elle est restée trois ans à l’hôtel. Au cours de ces années, cette dame a obtenu ses papiers. Très rapidement, elle déclarait trois emplois. Quand le conseil général a vu que la situation sociale de la famille commençait à se stabiliser, il a dit : nous allons arrêter la prise en charge, cette dame peut se loger. Nous étions bien d’accord mais la demande de logement social n’aboutissait pas. Nous avons donc cherché une place en CHRS pour éviter le retour à la rue. Mais pour espérer une réponse positive, il fallait que cette personne ait des besoins. Nous avons donc insisté sur la nécessité de consolider les liens mère-fils, sur l’accompagnement nécessaire pour les démarches administratives compliquées. Cette dame était parfaitement autonome.

C’était radicalement faux. Nous en sommes à ce point ! Cette dame a été accueillie et, paradoxalement, cette prise en charge a enclenché des vrais problèmes. C’était prévisible puisque ces structures sont destinées à des personnes fragiles. L’équipe lui demandait des comptes, suivait ses démarches, exigeait des rendez-vous hebdomadaires. Elle le vivait très mal. En outre, la structure avait un règlement strict. Elle fermait ses portes à 21 heures. Or, le garçon avait une passion : le foot. Dans toutes ses galères de vie, le foot rythmait sa vie, l’aidait à tenir. Le CHRS lui a fait comprendre qu’il fallait choisir : l’hébergement ou le foot, parce qu’il rentrait des entraînements à 21h 30. Seule une lettre argumentée de ma part a permis de débloquer la situation.

Par ailleurs, lorsque cet enfant était à l’hôtel, il dormait avec sa mère dans un lit d’1m 20, loué comme une chambre pour deux personnes à 1200 €. La maman mettait un traversin entre elle et son ado pour marquer la séparation entre eux. Il se plaignait de ne jamais dormir vraiment. De temps en temps, le soir et certains week-ends, un copain l’invitait à dormir. Sa mère et lui pouvaient enfin souffler. Des liens forts se sont noués entre ces deux familles. Arrivés au CHRS, le jeune garçon n’a plus eu le droit de se rendre dans cette famille. La mère et le fils devaient être présents tous les soirs faute de quoi, la prise en charge s’arrêtait. Cette déresponsabilisation a profondément marqué cette femme.


Dans le même numéro

Dossiers

Menaces sur l’indépendance des CHRS

L’avis de Daniel Terlizzi, directeur d’Ozanam

Lire la suite…

Les ressorts d’un CHRS qui fonctionne

Ozanam, à Vaulnaveys en Isère, est un bel exemple de CHRS qui fonctionne. La démarche d’insertion est centrée sur le travail en ateliers, la santé physique et mentale, et soutenue par un travail éducatif cohérent, le tout dans un cadre agréable et sécurisant. Reportage.

Lire la suite…

Les CHRS entre le marteau et l’enclume

Pris en étau entre une demande en hausse, une crise du logement, des exigences de résultats et un nombre de places insuffisant, les centres d’hébergement et de réinsertion social organisent la gestion de la pénurie en sélectionnant leurs publics. Cette sélection laisse bien souvent les plus en difficulté ou les moins insérables tourner dans le dispositif d’urgence et met à mal le principe d’inconditionnalité de l’accueil auquel ils sont tenus.

Lire la suite…