N° 970 | du 22 avril 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 avril 2010

Les ressorts d’un CHRS qui fonctionne

Mariette Kammerer

Thème : CHRS

Ozanam, à Vaulnaveys en Isère, est un bel exemple de CHRS qui fonctionne. La démarche d’insertion est centrée sur le travail en ateliers, la santé physique et mentale, et soutenue par un travail éducatif cohérent, le tout dans un cadre agréable et sécurisant. Reportage.

Un dragon multicolore fait d’objets de récupération indique l’entrée d’Ozanam à Vaulnaveys. Devant l’espace de vente, des paires de skis, vélos pour enfants, meubles de salon et un homme entre deux âges qui salue les visiteurs avec un sourire. Au pied des montagnes, à 15 km de Grenoble, Ozanam est une ancienne communauté type Emmaüs, devenue CHRS en 1973, qui accueille un public d’hommes SDF, de quarante ans en moyenne, avec des problématiques diverses : alcoolisme, toxicomanie, errance, troubles psychiatriques, prison. « Quand je suis arrivé ici, ça faisait deux ans que je vivais dans la rue, confie Nicolas, un des plus jeunes, j’avais de gros problèmes de santé, je faisais des crises d’épilepsie, mais les foyers que j’avais visités étaient sinistres et je ne voulais pas y rester. Ici c’est différent, on s’occupe bien de nous. »

Les demandes d’hébergement sont adressées à Ozanam par les services sociaux, les hôpitaux, les associations, etc. L’admission se fait en une semaine, ce qui est très rapide pour un CHRS. Les deux seules conditions sont l’aptitude physique au travail et l’âge, les plus jeunes étant orientés vers un autre CHRS en ville. L’équipe éducative veille à maintenir un certain équilibre dans le groupe (lire l’avis du directeur sur ses choix d’admission).

Le travail, support d’insertion

L’établissement se distingue par une démarche originale : tous les résidents y travaillent à mi-temps dans trois ateliers d’insertion : récupération-vente, espaces verts et cuisine. Seuls 5 % des CHRS en France ont des ateliers d’insertion. « Le travail est au centre de notre projet, explique Daniel Terlizzi, directeur de l’établissement, c’est valorisant et ça permet de se confronter à la réalité. » À l’entrée du site, quelques gars déchargent un camion de meubles qu’ils viennent de récupérer chez un particulier. Les objets divers, vêtements, vaisselle, mobiliers, sont entreposés dans un bâtiment puis triés et nettoyés avant d’être remis en vente.

Dans un autre local, les appareils électroménagers sont testés et réparés. Puis le tout est exposé dans l’immense espace de vente, réparti sur deux niveaux. « En général le travail ne pose pas problème car les gars viennent aussi là pour ça, ils sont motivés, et pour certains ça leur permet de se tenir éloignés de l’alcool », constate le directeur. « Les voir en situation de travail en dit long sur leurs compétences mais aussi leurs difficultés, qui n’apparaissent pas toujours dans leur discours », ajoute Marion G, une des trois éducatrices spécialisées.

Chaque atelier est encadré par un moniteur technique, qui travaille en lien permanent avec l’équipe éducative. Après des années de vie dans la rue ils réapprennent les bases : se lever, respecter les horaires, travailler en équipe. Leur activité est rémunérée 50 % du Smic dans le cadre d’un contrat d’adaptation à la vie active (AVA), dérogatoire au droit du travail. « On leur propose des activités au contact des clients, surtout des particuliers, qui valorisent leur travail, les remercient, discutent avec eux. » Ces mêmes ateliers ont aussi le statut de chantier d’insertion et sont ouverts à des personnes venues de l’extérieur et recrutées en contrat aidé de droit commun.

Des femmes sont notamment embauchées pour le tri et la création de vêtements, un technicien supervise l’atelier réparation de l’électroménager, et tout le monde déjeune ensemble le midi. « Ces contrats, plus exigeants, sont aussi ouverts à quelques résidents du CHRS qui ont gagné en autonomie et en compétences, cela permet une insertion progressive dans le monde du travail », explique la responsable de l’atelier récupération. « Cela crée de la mixité et ça tire tout le monde vers le haut, indique Daniel Terlizzi, on doit être un des rares CHRS à faire cela en France. »

Lors de l’entretien d’admission, l’équipe éducative définit avec la personne les objectifs de son séjour, qui prennent la forme d’engagements écrits : par exemple, accepter un suivi psychiatrique en CMP et une prise de médicaments régulière, ou bien engager une réflexion sur l’alcool, rencontrer régulièrement l’infirmière, Annabelle T., spécialisée en addictologie. Présente à mi-temps au CHRS, elle accompagne les résidents dans des démarches de soins en fonction de priorités définies ensemble. Au fil de rencontres répétées – et parfois obligatoires –, une parole s’installe autour de l’addiction, avec des confidences et des interrogations.

« L’alcool est pour beaucoup un rempart à la dépression. Or quand ils arrivent ici, certains résidents vont beaucoup mieux et diminuent de moitié leur consommation, du coup ils banalisent le problème, mais à la première contrariété ils se remettent à boire, et c’est là que l’on peut travailler avec eux sur cette dépendance », explique l’infirmière. Elle connaît très bien les centres de soins spécialisés pour un sevrage, une cure ou une prise en charge psychologique, et les en informe régulièrement, même si peu de résidents entreprennent une telle démarche. « Ce matin j’ai reçu un monsieur qui a arrêté l’alcool pendant quelques mois et vient de se remettre à boire, préoccupé par la santé de sa mère. Maintenant qu’il a fait l’expérience de l’abstinence, il sait que c’est possible, il est prêt à se soigner et a demandé un sevrage. »

Par ailleurs, près de la moitié des résidents souffrent de maladies mentales et nécessitent un suivi psychiatrique. « Ce nombre a explosé en quelques années, note le directeur, ils ont aujourd’hui une quinzaine alors qu’ils étaient seulement un ou deux quand j’ai pris mes fonctions il y a quatorze ans. » Que la pathologie soit déjà identifiée ou découverte par l’équipe du CHRS, il faut mettre en place un suivi psychiatrique et un traitement. Le CHRS entretient d’excellents rapports avec le CMP de Vizille, à 6 kilomètres. L’infirmière les accompagne toujours au premier rendez-vous avec le psychiatre « car l’idée d’être fou les effraie beaucoup ». Face au nombre croissant de résidents concernés, le directeur du CHRS a demandé à la psychiatre du CMP de former toute l’équipe, y compris les veilleurs de nuit, sur les pathologies mentales, les comportements associés, comment y faire face, et l’effet des médicaments.

Travail éducatif

À midi, les résidents quittent les ateliers pour aller déjeuner, à l’autre bout du site, dans les locaux d’habitation qui abritent les bureaux, la salle à manger, salle de jeu et les chambres individuelles. Les pièces sont vastes, claires et accueillantes. Le déjeuner est préparé et servi par trois résidents, encadrés par la chef d’atelier. Des tablées de six déjeunent dans la bonne humeur, mêlant résidents et professionnels. « Au repas du soir, l’ambiance est un peu différente, c’est le moment où les tensions et les angoisses ressortent, beaucoup d’entre eux nous sollicitent pour échanger, explique Delphine L., éducatrice, on se saisit de tous les moments informels du quotidien pour instaurer une relation de confiance avec les résidents, qui s’établit au fil du temps. » Le soir autour d’un jeu de billard ou d’une discussion au bar sans alcool, ou le week-end lors des sorties culturelles organisées par le foyer, ou lors de moments festifs, comme à Noël, où tous les résidents reçoivent un cadeau et y tiennent.

L’atelier d’écriture animé chaque semaine par l’infirmière est aussi un moment d’échange privilégié : « Avec ces hommes qui parlent peu, n’expriment pas leur ressenti, l’écriture est un outil d’expression qui fonctionne mieux que la parole, il y a un aspect ludique, créatif, qui les renarcissise et ils y prennent beaucoup de plaisir.  » Les éducateurs rencontrent aussi les résidents lors d’entretiens plus formels et obligatoires. À leur arrivée, certains résidents sont couverts de dettes, n’ont plus de papiers, plus de liens familiaux, et leur éducateur référent engage avec eux des démarches de reprise de droits : RSA, CMU, aide juridictionnelle, dossier de faillite personnelle, démarches pour revoir leurs enfants.

Le but est de construire avec eux un projet de vie réalisable et qui leur corresponde. « Notre action est très large et variée en fonction des situations, certains veulent à tout prix un logement mais ne sont pas capables de se lever le matin ni de payer la contribution pour leur hébergement, donc on les met face à la réalité, au chemin qu’ils ont à faire », explique Marion. « Le CHRS est pour cela un bon outil, on voit les gars de 9 heures à 20h 30, en collectivité, en situation de travail, sur une longue période, ça permet un vrai travail éducatif de proximité, ajoute le directeur, mais sans le support des ateliers d’insertion et la stabilité qu’ils apportent, ça serait intenable. »

Conseil de vie sociale

À 13 heures, les résidents et l’équipe se réunissent pour le conseil de vie sociale qui a lieu une fois par mois. Deux délégués rapportent les doléances exprimées par les résidents lors d’une pré-réunion. À l’ordre du jour : tapage nocturne, toilettes souillées, frigo du bar vandalisé. Le directeur demande à ceux qui le souhaitent de réagir, certains disent leur dégoût face à ces comportements. S’ensuit une discussion sur le respect des lieux, des autres résidents, des efforts faits pour proposer ce bar sans alcool à prix coûtant, sur la réputation d’Ozanam dans le village voisin, sur le fait que ce CHRS est bien mieux géré que beaucoup d’autres, etc. Il est finalement décidé que les résidents nettoieront quotidiennement et à tour de rôle les toilettes pour responsabiliser tout le monde et des volontaires se proposent pour ramasser les canettes jetées le long du chemin qui mène au village.

À l’issue du conseil de vie sociale, le directeur et une éducatrice reçoivent deux résidents qui veulent révéler des faits graves intervenus dans l’établissement mais n’ont pas souhaité en parler devant les autres. Il s’agit d’un deal de Subutex contre du cannabis. Celui qui fait circuler le Subutex n’en est pas à sa première infraction et a agressé au couteau il y a quelques jours un autre résident à qui il devait de l’argent, incident grave qui avait échappé à l’éducateur de service. Suite à ces révélations, l’équipe se réunit et décide d’exclure définitivement l’auteur des infractions et de rencontrer l’autre, la cible du deal, qui n’a pas quitté sa chambre depuis une semaine, sous l’effet du Subutex.

Gestion des conflits

« La violence est assez rare, il y a un incident environ deux fois par an, ce qui est très peu au vu du profil des résidents », observe le directeur. Quand quelqu’un enfreint le règlement, consomme de l’alcool ou a un comportement dérangeant la collectivité, il est d’abord exclu quelques jours avec pour mission de réfléchir. Si l’infraction est grave – violence sur d’autres résidents – cela peut aller jusqu’à l’exclusion définitive. « C’est difficile de trouver des sanctions intelligentes, qui aient un sens, et on y travaille », confie le directeur. « Certains ont besoin d’attaquer le cadre et font tout pour se faire prendre, ajoute Marion. L’important est de répondre très rapidement en cas de conflits ou transgression des règles, pour ne pas laisser s’installer une situation, c’est sécurisant pour les gars. » Bernard, hébergé ici depuis deux ans, le confirme : « Le directeur est très efficace, si on a un problème avec un autre résident on lui en parle et il règle le problème, il y a parfois quelques tensions mais beaucoup moins que dans d’autres foyers, je me sens en sécurité ici. » Bernard a été orienté vers Ozanam par l’assistante sociale de l’hôpital à la suite d’une tentative de suicide, il avait une expérience de pizzaïolo et voulait travailler en cuisine.

Parcours d’insertion

La durée moyenne d’un séjour est de dix-huit mois. Certains restent trois ou quatre ans, d’autres partent au bout de quelques semaines car ils ne supportent pas les contraintes du travail, de la vie en collectivité, cette confrontation au réel leur est trop douloureuse. « Ce n’est pas forcément un échec, la porte reste ouverte et les gars peuvent revenir plus tard pour un deuxième ou troisième séjour qui souvent se passe beaucoup mieux. » Ce jour-là, le directeur a justement un entretien d’admission avec un « ancien » qui s’était fait renvoyer il y a quatre ans suite à des violences sur d’autres résidents : « Je vais voir si la personne a évolué dans sa tête, quel a été son parcours, quelles sont ses motivations pour revenir, et il est tout à fait possible que je la reprenne. »

Il y a aussi des résidents placés ici par le juge pour un aménagement de leur peine de prison, trois places leur sont réservées : « Ils travaillent avec les autres mais n’ont pas le droit de sortir librement, en général ça se passe bien, ils jouent le jeu, et parfois demandent à rester ici en fin de peine, c’est une bonne préparation à la sortie. » Environ un tiers des résidents sort avec un projet construit. Le chargé d’insertion les aide à trouver un contrat aidé. D’autres intègrent un ESAT. Quand un résident trouve un emploi à l’extérieur, il peut conserver son hébergement au CHRS quelque temps s’il ne se sent pas prêt à partir dans un logement autonome. « Ici on est très bien entouré, on m’a aidé à résoudre mes problèmes financiers et à trouver une place de commis de cuisine, quand j’ai eu mon infarctus tout le monde s’est bien occupé de moi, maintenant je me sens prêt à prendre un appartement tout seul, mais j’attendrai de trouver un emploi en CDI », confie Bernard.

Et le directeur de conclure : « Pour s’en sortir vraiment, en finir avec l’alcool, cela prend beaucoup de temps, et la rechute est toujours possible, mais ils ont avancé et transformé une image d’eux-mêmes, notamment par le travail. »


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