N° 949 | du 12 novembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 novembre 2009

Le placement extérieur, gage de réinsertion

Katia Rouff

Thème : Prison

À Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), l’Association réflexion action prison et justice (Arapej) héberge, accompagne et emploie des détenus bénéficiant d’une mesure de placement extérieur.

Le chat et la souris, tel est le titre du journal de quatre pages qu’Akim (le prénom a été changé) et Kikuo Londo, réalisent chaque mois. Lien entre les adhérents de l’Arapej 93, il traite de prison, d’actualité, de droit… Les deux hommes sont employés en contrat d’accompagnement à l’emploi (CAE). Akim a connu la détention et a bénéficié d’une mesure de placement extérieur dans l’association, Kikuo a des difficultés sociales. S’ils aimeraient avoir davantage de documentation et un accès Internet à leur disposition pour enrichir le journal, les deux hommes se félicitent de la formation dispensée par une journaliste sur une année et du coup de pouce donné par l’Arapej : hébergement, suivi social et mise à l’emploi.

Le placement extérieur d’Akim

Akim a bénéficié d’une mesure de placement extérieur à l’Arapej durant quatre mois. « Le juge d’application des peines m’a tout d’abord proposé une mesure de semi-liberté. Je devais effectuer des recherches d’emploi en journée et rentrer en prison le soir. Je ne cherchais pas de travail, ça ne m’intéressait pas, évoque-t-il. Le juge m’a alors proposé une mesure de placement extérieur à l’Arapej. Un handicap ne me permettant pas de travailler dans le bâtiment, j’ai été orienté vers le journal. »

Akim a apprécié cette opportunité : « Tout ce qui permet d’éviter la prison est bon à prendre, dit-il. Cette mesure permet de travailler, d’avoir un toit et de bénéficier d’un accompagnement, même s’il pourrait être renforcé. »

Incarcéré à plusieurs reprises, Akim juge que l’administration pénitentiaire ne remplit pas sa mission de réinsertion : « En prison, on purge sa peine et on sort sans que notre situation n’ait changé. Débordés, les assistants de service social n’ont pas les moyens de nous aider. Personne ne nous motive pour bouger, décrocher un aménagement de peine… En détention, on ne fait rien. Certes, il est possible de travailler, mais seules les personnes qui n’ont vraiment aucune ressource acceptent de le faire. Le droit ne s’appliquant pas en prison, elles sont exploitées. »

À la fin du placement extérieur, Akim a été embauché par Arapej 93 en contrat d’accompagnement à l’emploi. « À force d’en vouloir, je m’en suis sorti. L’association m’a bien aidé, elle fournit la logistique et donne un petit travail. J’ai également pu bénéficier d’une remise à niveau en français au Greta. Aujourd’hui, je vis dans un logement social et je suis bien. »

L’expérience du journal lui donne-t-elle envie de continuer à écrire ? « Ô combien ! Si l’écriture est une arme, alors j’ai un bazooka dans la tête, je vais tirer à vue et sans sommation ! »

Très désocialisés

Chaque année, l’administration pénitentiaire confie à l’Arapej la prise en charge de vingt hommes et femmes en mesure de placement extérieur. Les détenus finissent leur peine en milieu ouvert en travaillant. Pour bénéficier de cette mesure, ils doivent être condamnés à une courte peine (mois d’un an) ou avoir un reliquat de peine inférieur à trois ans. Logés dans un appartement partagé, ils bénéficient d’un emploi aidé couplé à un volet formation et travaillent dans l’un des trois chantiers d’insertion de l’association (BTP, espaces verts, logistique).

Assignés à résidence, ils s’engagent à respecter un cadre horaire d’entrée et de sortie défini par le juge de l’application des peine (JAP). Les personnes orientées en placement extérieur sont en grande majorité très désocialisées. Elles ont souvent connu les foyers de l’aide sociale à l’enfance (ASE), la maltraitance, purgé plusieurs peines de prison, souffert d’addictions et elles gardent peu de liens familiaux. En 2008, l’Arapej en a accueilli soixante-huit, parmi elles, 68 % ne bénéficiaient d’aucunes ressources financières ; 63 % faisaient l’objet d’une obligation de soins (toxicomanie, alcoolisme, soins médico-psychologiques…) ; 25 % avaient effectué une longue peine et 47 % avaient une formation de niveau V (CAP ou BEP).

_ « L’équipe de direction, directrice et psychologue, reçoit les candidats au placement extérieur à leur demande dans le cadre d’une permission de sortie accordée par le JAP. Elle fait le point avec eux sur leurs souhaits et leur situation (administrative, santé…), explique Christine Perrine, la directrice. Ces candidats n’ont souvent pas de projet professionnel. Nous mettons alors en place avec les personnes retenues un parcours social et professionnel. » Elles sont embauchées par les chantiers d’insertion dans le cadre du placement extérieur et bénéficient de la convention collective de l’Arapej s’inscrivant ainsi dans le droit commun.

Parcours d’insertion

D’une durée moyenne de trois mois et demi, la mesure de placement extérieur est contraignante. « Les détenus imaginent souvent qu’ils vont être libres, or les obligations sont grandes et nul gardien ne les cadre, souligne la directrice. Ils vivent dans un appartement, font leurs courses, circulent, conduisent leur voiture… avec la contrainte de travailler et de rentrer à 20 heures. S’ils ne le font pas, nous alertons le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP). De plus, ils doivent être actifs dans leurs démarches. »

Pourtant, malgré sa courte durée et ses contraintes, la mesure de placement extérieur offre un cadre et s’avère très mobilisatrice pour les détenus qui doivent être opérationnels rapidement. « Nous proposons un parcours d’insertion progressif et individualisé qui repose sur trois fondamentaux : un travail rémunéré, un accompagnement social individualisé et l’acquisition des savoirs et savoir-faire indispensables au développement de l’employabilité, précise Christine Perrine. L’accompagnement rassure le salarié sur ses possibilités et ses compétences et le soutient dans l’emploi. Il permet la médiation en cas de conflit ou de difficultés. Il valorise l’estime de soi, il participe à la construction d’un projet personnel et professionnel, soutient sa réalisation (recherche de formation, d’emploi…) et permet l’accès à l’emploi durable. »

Pour autant, les freins à l’emploi ne manquent pas : le casier judiciaire exclu par exemple les anciens détenus de certains secteurs d’activité. À la fin de la mesure, les personnes placées sont libres et peuvent continuer leur emploi dans un chantier d’insertion de l’association en contrat d’accompagnement à l’emploi ou trouver un poste ailleurs. Si elles décrochent un contrat durant le temps du placement extérieur, elles peuvent quitter l’emploi conclu avec l’Arapej si le JAP donne son accord. En 2008, 64 % des personnes embauchées dans le chantier de BTP – le plus important – ont eu une sortie positive (CDI, CDD, intérim, formation). À l’issue de la mesure de placement extérieur, 26 % des personnes ont été orientées vers un foyer ou un centre d’hébergement, 23 % sont retournées dans leur famille, 8 % – locataires ou propriétaires – ont réintégré leur logement et 8 % sont reparties en détention.

Rentrer des fonds

« L’administration pénitentiaire participe au financement du placement extérieur à hauteur de 35 euros par jour, or les dépenses sont évaluées à 77 euros par jour, explique la directrice. D’autres partenaires financent le projet : la CAF via l’aide au logement temporaire (ALT), le conseil général pour les bénéficiaires du RMI/RSA, l’Agefiph pour les personnes handicapées, le Cnasea pour les contrats aidés. Nous percevons également une aide pour les chantiers et sommes ponctuellement soutenus par des fondations. Je passe beaucoup de temps à chercher des financements, d’où l’intérêt de réaliser de nombreux chantiers pour faire rentrer des fonds. »

L’Arapej 93 gère aussi d’autres services en direction des personnes sortant de prison : un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ; un service pour les personnes souffrant d’addictions et un atelier de réadaptation à la vie active. Elle ouvre ses chantiers d’insertion sur l’extérieur, travaille avec des associations, des collectivités locales et des entreprises. Une multinationale italienne a par exemple fait appel au groupe BTP pour sécuriser un parc dans le Val d’Oise. « Pour les salariés, travailler pour une entreprise extérieure à l’association, rencontrer d’autres personnes est très important, estime la directrice, cela les valorise et leur redonne confiance en eux. »


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