N° 854 | du 27 septembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 septembre 2007

Le pari de l’insertion par l’économique

Nathalie Bougeard

Thème : Gens du voyage

Régulièrement, Voyageurs 72 invite des partenaires du service public de l’emploi et d’autres acteurs de l’insertion à venir échanger autour d’une table. Objectif : identifier les dispositifs accessibles aux gens du voyage

Ce jour-là, l’accompagnatrice de l’association Cultures et Libertés vient présenter son chantier d’insertion. Elle a déjà accueilli l’an passé deux personnes issues de la communauté des gens du voyage mais l’expérience n’a pas été concluante. Ainsi, l’ensemble des participants vont-ils essayer de comprendre pourquoi les gens du voyage ne sont pas intéressés par ce chantier spécialisé dans le nettoyage de terrains, de rivières et autres ouvertures de ruisseaux. « Les chantiers d’insertion, pour les gens du voyage, ce n’est pas l’idéal puisqu’une présence de plusieurs mois est nécessaire », note immédiatement Anne-Marie Hatton de Voyageurs 72.

Quelles structures d’insertion ?

Le représentant de la direction de l’emploi, du travail et de la formation professionnelle est pourtant formel : « Initialement, le public cible était bien les gens du voyage, c’était un chantier pour les personnes rencontrant des difficultés d’insertion ». Sauf que depuis plusieurs mois, Cultures et Libertés n’a reçu aucun candidat potentiel et ce, malgré des offres régulièrement transmises à l’ANPE. « Dans ce public, très peu de personnes sont inscrites à l’ANPE. Il s’agit de gens recherchant des contrats courts. Ce qu’ils veulent c’est du travail, le faire et être payé », recadre Anne-Claire Mairesse, qui travaille comme conseillère en économie sociale et familiale au pôle Gens du voyage du conseil général de la Sarthe. Sa collègue du CCAS du Mans met en avant le manque d’autonomie de plusieurs candidats potentiels : « J’ai beaucoup de personnes extrêmement tributaires de leur famille : des hommes adultes qui n’ont pas de permis de conduire, pas de caravanes. Autrement, je pense qu’il y aurait quelques volontaires ».

Mais quid de ceux qui veulent continuer de voyager ? À Cultures et Libertés, une des seules associations d’insertion sarthoises qui ait bien voulu s’intéresser aux gens du voyage, les contrats sont signés pour six mois. « Donc, nos contrats ne sont pas du tout adaptés », conclut l’accompagnatrice. « De fait, quand ils cessent de venir au bout de deux mois, ensuite, nous ne pouvons pas embaucher une autre personne pendant quatre mois. Pourquoi alors ne pas démarrer par des périodes de stage de quinze jours ou de trois semaines ? », propose-t-elle.

L’assiduité dans la durée n’est pas le seul problème ; il faut aussi compter avec l’accompagnement socioprofessionnel. « Nous avons accueilli un homme du voyage pendant 10 mois sur le chantier. Il y a eu quelques absences dues aux problèmes familiaux mais dans l’ensemble, cela s’est bien passé. À cela près qu’il refusait totalement le travail d’accompagnement. Il venait au chantier pour travailler et c’est tout », assure l’accompagnatrice. Pour Anne-Marie Hatton, l’explication est simple : « La difficulté principale est le niveau de formation. Or, l’accompagnement socioprofessionnel n’est pas rémunéré. Pour un public qui veut gagner de l’argent, c’est impossible ».

Qu’attendent les gens du voyage ?

Du côté des techniciens de la Maison de l’emploi, l’étonnement est grand : « Mais ces dispositifs fonctionnent-ils ? », s’interroge finalement l’un d’entre eux. « Chez les grands itinérants, pas du tout. Et chez les autres, pas tellement. Peut-être parce que les chantiers d’insertion font appel au salariat et que chez les gens du voyage, ce n’est absolument pas le modèle dominant », répond la directrice de Voyageurs 72.

« C’est un public problématique », résume le fonctionnaire de la direction du Travail. Et de s’interroger à haute voix comme s’il prenait subitement la mesure des difficultés : « Il existe une quinzaine de chantiers d’insertion dans la Sarthe mais quel pourrait être le rôle d’une association intermédiaire auprès des gens du voyage ? ». Soudain, l’idée arrive : monter une action spécifique, par exemple, faire participer les usagers à l’aménagement de leur terrain. « Quelque chose de très ponctuel et de valorisant pour l’ensemble de la communauté », lâche un intervenant. Trop tard. Au moins pour cette fois puisque l’extension du terrain des Etangs qui jouxte le centre social est quasiment achevée.

À la mission locale, on s’agite autour de l’EMT (l’évaluation en milieu de travail). « Quels sont les objectifs des financeurs ? Faire de l’occupationnel ? De l’insertion ? De l’accès à l’emploi ? Je crois beaucoup à la notion de parcours. Il faut mettre de la dynamique là-dedans et les EMT sont un très bon outil, notamment depuis que le marché de l’emploi a repris. C’est le bon moment pour utiliser les plates-formes vocationnelles », estime le chargé de mission. « Certes, le marché de l’emploi s’améliore mais ce n’est pas pour ce public là », rectifie quand même la direction du Travail.

Ceux qui travaillent en continu avec les gens du voyage sont plus réalistes, plus concrets : « Il faut bien définir nos objectifs. Sur toutes les personnes que je suis, deux seulement ont un CV », note la conseillère en économie familiale et sociale. « Ce public veut continuer une activité économique même lorsqu’il voyage. Soyons clair : une EMT permet-elle d’obtenir un contrat d’intérim ? Non et ce, sans parler des discriminations dont ils sont victimes ».

Dans ces conditions, le travail indépendant paraît le plus approprié. D’ailleurs, depuis longtemps, les conseillères travaillent sur la micro-entreprise. Mais reste un problème majeur : l’analphabétisme.


Dans le même numéro

Dossiers

La difficile insertion des gens du voyage

Trois ans après leur installation sur le terrain des Etangs, près du Mans, dans la Sarthe, les travailleurs sociaux de Voyageurs 72 trouvent plus d’inconvénients que d’avantages à cette proximité immédiate

Lire la suite…

En lutte contre la discrimination

Médiateur à Voyageurs 72 depuis plus de cinq ans, Jérôme Weinhard a élaboré tout un dossier qui met en perspective les conséquences discriminatoires légales induites par le statut des gens du voyage

Lire la suite…