N° 854 | du 27 septembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 septembre 2007

La difficile insertion des gens du voyage

Nathalie Bougeard

Thème : Gens du voyage

Trois ans après leur installation sur le terrain des Etangs, près du Mans, dans la Sarthe, les travailleurs sociaux de Voyageurs 72 trouvent plus d’inconvénients que d’avantages à cette proximité immédiate

« Si les locaux sont beaucoup plus spacieux et fonctionnels qu’auparavant, ils sont toutefois à l’origine d’un certain nombre de difficultés vécues par l’équipe, et de questionnements réguliers », peut-on lire dans le projet du centre social Voyageurs 72. En clair, les trente familles qui stationnent régulièrement sur le terrain des Etangs ont tendance à monopoliser toute l’énergie de l’équipe. Aussi, la livraison de vingt emplacements supplémentaires en septembre dernier n’est-elle pas forcément accueillie par les professionnels comme une excellente nouvelle. « Quand l’accueil du public est ouvert, à savoir tous les jours de 13h 30 à 16h 30 sauf le mercredi, la secrétaire ne fait que ça : orienter et surtout parler avec les gens. Il s’agit d’une population très demandeuse ; c’est le seul lieu où ils peuvent discuter », explique Anne-Marie Hatton, directrice de cette structure depuis novembre 2002.

Quid de la vocation départementale ?

Plus loin dans le rapport : « La scolarisation irrégulière de certains enfants et jeunes dont les parents stationnent sur le terrain, et leur ennui pendant les vacances scolaires, déterminent leur présence quasi-journalière dans les locaux ; entraînant agitation et bruit, non respect des règles de base dans un lieu public, dégradations ou débordements et perturbations des services existants. Mais parfois, ce sont aussi des adultes qui s’ennuient et mobilisent le personnel ». Toutefois, pas question pour Anne-Marie Hatton de créer un centre d’accueil destiné aux enfants : « Certes, il y a pas mal d’enfants non scolarisés et ils traînent régulièrement dans nos couloirs. Mais notre mission étant l’intégration, les enfants doivent donc aller dans les structures normales. » Et malgré les efforts déployés par l’équipe de Voyageurs 72, la scolarisation régulière reste exceptionnelle. Quant aux inscriptions dans les centres de loisirs, elles sont rarissimes.

Clotilde Chevallier et Jérôme Weinhard, respectivement animatrice sociale et médiateur, sont encore plus explicites : « Avant, nous étions dans le centre-ville du Mans. Je ne voulais pas venir ici et je sais que certains usagers non plus. Sur le terrain, il y a une famille qui domine les autres. Et à l’époque, plusieurs m’ont prévenu qu’ils ne viendraient plus nous voir par peur des représailles. D’autres ne nous ont rien dit mais on les sentait un peu paniqués. Depuis, ils ne viennent plus », affirme le second. Récemment recrutée pour renforcer l’équipe de Voyageurs 72, Clotilde Chevallier n’a pas connu l’avant. Toutefois, au bout de six mois, elle a déjà un avis : « Très rapidement, ici, nous aurions tendance à oublier notre vocation départementale tellement les gens qui sont sur le terrain nous accaparent ». De fait, sur les six cents emplacements que prévoyait en 2000 le schéma d’accueil départemental des gens du voyage, plus de la moitié ont été réalisés.

Impossible confidentialité

Quant au lien de proximité, il semble plus gêner les deux professionnels que soutenir leur travail : « Bien sûr que la proximité est intéressante, on connaît les gens. Mais attention au revers de la médaille : dans le fonctionnement de la structure, la proximité est telle que le lieu n’est plus neutre », indique Clotilde Chevallier. Pour Jérôme Weinhard, c’est le regard direct qu’il pose sur les façons de vivre des gens (lire son point de vue). « Avec les caravanes de l’autre côté du chemin, nous sommes dans leur intimité quotidienne. Chacun voit ce que fait l’autre », regrette-t-il. En outre, les locaux interdisent toute forme de confidentialité. Qu’il s’agisse de l’accueil postal ou du couloir-salle d’attente, impossible de « faire discret ». « À terme, nous aimerions scinder le service postal en deux avec d’une part, un espace d’accueil et de l’autre, une pièce dédiée à l’accompagnement », ajoute Clotilde Chevallier.

Il est vrai que le service postal constitue la pierre angulaire de Voyageurs 72. Chaque matin, Francis N’Guinabé, le vaguemestre, va chercher le courrier pour les 724 casiers. « Environ 70000 lettres par an, soit entre 150 et 400 plis par jour », précise-t-il. Moyennant une redevance de 22 euros par an, les quelque sept cents familles inscrites au service postal de Voyageurs 72, soit environ deux mille personnes, peuvent recevoir leur courrier ainsi que les lettres ou paquets envoyés en recommandé. Le matin, les usagers ont seulement la possibilité de téléphoner pour savoir s’ils ont du courrier. Ensuite, l’accueil est ouvert de 13h30 à 16h30. Et c’est parfois là que les choses se compliquent. « Nous n’ouvrons jamais le courrier des gens. C’est à eux de le faire pour qu’ils se responsabilisent, qu’ils progressent. Mais comme il s’agit d’une population très réfractaire à l’écrit, certains ont besoin d’aide. D’une part, ça embouteille vite le petit comptoir et de l’autre, tout le monde est vite au courant de ce qui se passe dans telle ou telle famille. Une pièce isolée serait nécessaire », confirme la directrice.

Reste que cet accompagnement est essentiel : à cause de l’illettrisme et de l’analphabétisme, beaucoup de gens du voyage sont incapables de se débrouiller avec l’écrit. Et de plus, ils comptent énormément sur le personnel du centre social. Pour preuve, cette dame qui a besoin d’une attestation de domiciliation et attend que Francis N’Guinabé lui donne l’enveloppe, colle le timbre et lui écrive l’adresse. Ce que d’ailleurs il fait sans même lui signaler que le centre social ne fournit pas obligatoirement les timbres et encore moins gratuitement. « Beaucoup sont assistés mais le passage au courrier est stratégique car à force de discuter et de les aider, la confiance vient parfois. Et on peut aussi les solliciter. Au départ, il y avait beaucoup de gens qui ne remplissaient jamais un papier et puis, il arrive que ça vienne. Nous essayons de les repérer et de les recevoir ensuite individuellement, nous les aidons, leur fournissons des modèles. Car un de nos buts est bien que les gens du voyage gagnent en autonomie », poursuit Anne-Marie Hatton.

Depuis 2006, Voyageurs 72 est inscrit dans le cadre du réseau-relais du CNED et attend beaucoup du partenariat avec le centre national d’enseignement à distance. Mais les choses sont longues à se mettre en place. Ainsi, quid du soutien scolaire qu’un enfant du voyage est censé recevoir s’il suit des cours par correspondance ? « La convention le prévoit. Mais ici, dans la Sarthe, ce n’est pas encore à l’œuvre », regrette Elisabeth Boussion, secrétaire du bureau de l’association et institutrice à la retraite. Et d’ajouter : « En 2005, une maman voulait inscrire son fils au collège « normal » et ça n’a pas été possible. D’où l’idée du CNED mais la mère, à juste titre, voulait un soutien. Comme les structures officiellement en charge de l’enseignement ne proposaient rien, à titre expérimental, nous avons décidé d’essayer. Le garçon habite un terrain privé près du Mans et deux matinées par semaine, il venait au centre social, où je le faisais travailler. L’année a été tout à fait profitable à ce garçon qui a vraiment progressé. Il avait un niveau de sixième et le système a été très satisfaisant pour l’élève mais c’est impossible de généraliser de telles pratiques. Pour preuve, pour la rentrée 2007, nous avons reçu quatre demandes de soutien. Qu’en fait-on ? Nous n’avons pas les moyens de répondre à cela », déplore la responsable.

Loin de tout

En réalité, la scolarisation des gens du voyage ne semble pas vraiment faire partie des priorités de l’inspecteur d’académie de la Sarthe. Si en 2001, l’administration a bien constitué un groupe de travail spécifique, son fonctionnement est plus que limité. Ainsi, les réunions initialement prévues une fois par mois sont-elles passées en 2006 à une par trimestre. « Si la classe PAS – point d’accompagnement scolaire – a pu fermer en 2006, c’est parce qu’en amont nous avions travaillé sur l’intégration au collège. Pour que les enfants arrivent jusqu’en sixième, il faut des habitudes de scolarisation, du temps de soutien et de la concertation avec les différentes administrations pour résoudre les problèmes », insiste Elisabeth Boussion. Et d’ajouter : « Du temps de l’école spécifique « gens du voyage » qui était sur le terrain, ça ne marchait pas. Ce n’est pas la proximité qui fait venir les gens, c’est la réussite. Avec les populations auxquelles nous avons affaire, c’est le bouche à oreille qui fonctionne ».

Mais alors en 2003, quelles sont les raisons qui ont présidé à installer le centre social sur le même site que les gens du voyage ? « Dans l’optique du contrat de ville [1], la CAF préfère que les centres sociaux soient implantés près des populations », se souvient Anne-Marie Hatton. Et comme à côté du terrain, existaient des locaux disponibles, le consensus s’est fait rapidement. De plus, ajoutent certains, « avec le centre social, ça permet de canaliser les gens du voyage. Ils ne vont pas directement ennuyer les fonctionnaires de la mairie. »

Mais pour les professionnels et les usagers, la situation du centre par rapport à la ville-centre n’est pas pratique. Les premiers pensent en effet que la proximité de la CAF, du conseil général ou de l’ANPE serait plus profitable.


[1Le ministère de la Ville a remplacé les contrats de ville par les CUCS (Contrat urbain de cohésion sociale), en 2006


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