N° 753 | du 19 mai 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 mai 2005

Le Théâtre du Fil fête ses 30 ans

Hervé Sovrano

Cette troupe-école forme aux métiers du spectacle “jeunes griffés” – orientés par la PJJ – et “jeunes dégriffés”, selon l’expression de son fondateur Jacques Miquel. Brasser les populations et les rassembler autour d’une aventure théâtrale exigeante, c’est la proposition du Fil qui a depuis longtemps conquis les jeunes. Par contre, il faut toujours lutter pour exister face aux politiques de prise en charge des mineurs délinquants

Le Théâtre du Fil [1] fait ses débuts dans les années soixante-dix sur les routes chaotiques du sud. Alain Vigier et Jacques Miquel transportent leur théâtre de place en place, et sont frappés du pouvoir fédérateur de cet art populaire. C’est qu’ils en ont une idée festive, privilégiant l’aspect carnavalesque et cathartique. Animations dans les quartiers nord de Marseille, les jeunes qui traînent se laissent embarquer par leurs propositions. En tâche d’huile le mal se répand, le mal du théâtre.

Après la rencontre d’Emmanuelle Lesne, auteure, le trio s’installe à Paris. Avec l’Éducation surveillée de l’époque et son directeur régional, Georges Fournier, ils se lancent dans les stages d’insertion pour des jeunes en grande difficulté. Engouement encore, tant et si bien, que germe l’idée d’une troupe-école. Elle fleurit dans la forêt de Rambouillet (Yvelines) en 1983, à Montlieu, dans un des sites du ministère de la Justice. C’est la base arrière de la compagnie, qui accueillera là une trentaine de jeunes, sur deux années ou plus, moitié Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) ou Aide sociale à l’enfance (ASE), moitié tout venant. Éviter les ghettos, favoriser l’émulation par la différence.

Au programme, formation qualifiante aux métiers du spectacle : comédien animateur, régisseur, costumière, maquilleuse… Comment ? Par un vivre et faire avec. Spectacles, ateliers et événements festifs dans les quartiers, les écoles, les prisons. Les éducateurs sont plus « qu’éducs », tout le monde est pris par la fabrique du théâtre.

Les années 90 verront la multiplication des rencontres, l’approfondissement de la démarche artistique – entrée des arts plastiques et visuels –, l’ouverture à l’Europe. Avec Marc Klein, Le Fil échange avec l’université. Un colloque « Théâtre et exclusion » est organisé. Les rencontres internationales de 1993 voient les spectacles foisonner et renverser les barrières culturelles. Mais en 97, la compagnie doit quitter Montlieu. Les motifs invoqués sont économiques.

Jacques Miquel écrit : « C’est une déception de voir que l’administration ne sait pas se saisir de ce qui se fait de vivant, d’original, d’un peu différent, ne sait pas mesurer combien ce lieu est porteur ». Prémonition. Déménagement à la Ferme Champagne, autre site de la PJJ, à Savigny-sur-Orge (91). Le Fil sort de sa forêt. En 2002, la convention est brutalement dénoncée par l’administration. Après que le Théâtre ait accueilli une réunion syndicale mettant en cause les centres fermés. L’expulsion est imminente.

Ne pas rompre Le Fil

Depuis 1981, plus de trente spectacles ont été créés et tournés en France et à l’étranger (Russie, Tunisie, Belgique…). De nombreux jeunes ont été formés à cette école de vie, ainsi que se plaît à le rappeler Jacques Miquel, dont beaucoup travaillent d’ailleurs aujourd’hui dans les métiers du spectacle ou de l’animation. Citons, pour les plus connus, Dikès ou La Rue Kétanou.

D’autres sont employés dans des établissements culturels, ont monté leur compagnie — « Le Bobine Théâtre », « K Orchestra » — en poursuivant parfois un partenariat avec Le Fil. Qui, lui, est fortement sollicité : prisons de Fresnes (94), d’Orléans (45), collèges, établissements régionaux d’enseignement adapté (EREA), instituts médico-éducatifs (IME), quartiers sensibles, foyers de migrants, école de travailleurs sociaux… Cette reconnaissance provoque la mobilisation, face à l’expulsion, d’un comité de soutien de poids, comptant de nombreux magistrats et une présidente de cour d’appel.

Grâce à tous ces liens tissés, Le Fil tient et ne rompt pas. Il négociera son départ. Des perspectives s’ouvrent avec la communauté d’agglomération de Grigny/Viry (91). Demandeuse de la présence créatrice du Théâtre, elle mettra à disposition des locaux, le château du Clotay. L’étude des conditions d’implantation progresse, l’emménagement est espéré pour le dernier trimestre 2005. Contre vents et marées, Le Fil poursuit l’aventure. Aujourd’hui, à La Ferme Champagne, la formation, l’animation et la création continuent. Une nécessité de vie. Dernière en date, « l’Échappée Belle », d’Emmanuelle Lesne, évoque la situation des sans-papiers, sujet qui tient à cœur : la compagnie travaille avec des demandeurs d’asile, et a aussi compté dans ses rangs des apprentis-comédiens apatrides.

Mais depuis 2002, cette crise a pesé sur l’accueil des jeunes PJJ. Ils ne sont plus que trois, faute d’éducateurs. Inquiétés, ceux-ci sont partis sans avoir été remplacés, coupe des budgets oblige. Pour Jacques Miquel, le contentieux est politique. Depuis une dizaine d’années, l’attitude des pouvoirs publics vis-à-vis de la délinquance juvénile s’est crispée sur les missions régaliennes et répressives : il s’agit de sanctionner, obtenir des résultats rapides, spectaculaires.

Ainsi le développement des centres éducatifs renforcés ou fermés (CER, CEF) et le programme de construction des prisons pour mineurs. Le Fil, quant à lui, a toujours prôné une prise en charge dans la durée, visant une formation de l’être ouverte sur le monde et sa diversité, sollicitant la part sensible comme contrepoids à la violence. Quand les solutions traditionnelles ne marchent pas, il faut prendre les chemins de traverse. Après trente ans, s’ils sont toujours aussi chaotiques, la foi en un théâtre de la rencontre, elle, n’a pas vacillé.


[1Théâtre du Fil - Ferme de Champagne - BP 40 - 91602 Savigny-sur-Orge cedex. Tél. 01 69 54 24 64


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