N° 753 | du 19 mai 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 mai 2005

Une aventure théâtrale en prison

Hervé Sovrano

Thèmes : Prison, Théâtre

S’initier au jeu d’acteur, construire un « spectacle » et le présenter à un public, le tout en cinq jours : c’est le défi proposé aux détenus de la maison d’arrêt de Fresnes. Du 7 au 11 mars, nous avons suivi le Théâtre du Fil dans cette mise en scène pas comme les autres

9h 15, le 7 mars 2005, allée des Thuyas, Fresnes, entrée principale, prison hommes. Présenter sa pièce d’identité, la laisser à la guérite pour enregistrement, attendre l’ouverture de la porte, et une fois dans le sas récupérer un jeton métallique numéroté, laisser-passer. Déposer en consigne les portables, les sacs au scanner, les personnes sous le portique à rayons X (ne pas oublier ses clefs). Récupérer ses effets personnels. Attendre le déverrouillage de la deuxième porte. Traverser une cour et par les marches creusées accéder au bâtiment principal. Hall barré d’une gigantesque grille. Poste de contrôle. Se signaler, laisser son jeton numéroté, vérification des noms, libération portail. Avancer dans l’immense couloir parqueté, contrôle, encore, se présenter, le verrou claque, passer. Stationner. Carrefour des ailes sud et nord, défendues par des barreaux. Dans l’aile nord se trouvent les cellules réservées aux détenus volontaires du Quartier intermédiaire sortants (QIS).

Martine Umbricht, psychologue du QIS rejoint là l’équipe du Fil et le groupe concerné. Son enthousiasme se détache sur les murs ternes de l’enceinte. Vue sur les étages, portes trouées de judas, filets tendus, prophylaxie des suicides. « Détenus QIS ! » crie un surveillant vers le plafond. Dix minutes. Une colonne stoppe devant la grille. Claquement ouverture. Les six hommes, visages fermés, s’alignent contre le mur. L’un d’entre eux marmonne quelques invectives à l’adresse d’un maton. La tension est perceptible. Mais la psychologue le calme fermement. « En silence et contre le mur, avancez ! » ordonne le surveillant. La file se met en branle. Gardien, psy et comédiens marchent au milieu du couloir. Éviter tout contact. Grilles, portiques contrôles. Aux murs, imposants tableaux peints par un artiste faussaire durant sa détention. Derrière la neuvième porte, « la chapelle » : on découvre une monumentale salle équipée d’une scène et de gradins, une dizaine de mètres sous plafond. Il y fait un froid de canard ; des fientes de pigeons en tâches claires maculent le parquet. Grandiose espace, à l’abandon, pour une semaine dédiée au théâtre. Il est dix heures passées.

Une heure a suffi pour donner une idée de ce qui nous attend : pression omniprésente du système pénitentiaire, mobilité individuelle et collective sans cesse contrariée, temps carcéral sur lequel on n’aurait pas de prise.
En détention, le temps perd de son sens, et s’étire en attente interminable. L’équipe du Fil y est aussi confrontée. Pour huit heures par jour sur site, nous ne travaillerons que quatre heures avec les détenus. Le reste : entrer/sortir, pause déjeuner au mess de 11h 30 à 14h 00. Dans ce temps ralenti qui déphase et assoupit, il faudra mobiliser les énergies pour produire en cinq jours un spectacle. Le pari n’en paraît que plus fou ! C’est pourtant celui qu’ont fait les permanents du QIS, et avec eux le Théâtre du Fil : arriver à une présentation théâtrale de qualité, dans ces conditions. Challenge accepté de part et d’autre qui introduit l’urgence de se mettre au travail pour construire collectivement un objet digne d’être défendu et montré. Alors cette expérience forte et brève, validée en fin de parcours, constituera pour les détenus une séquence marquante où le temps aura repris du sens. Bien, mais comment ? (lire l’expérience du théâtre de l’Imprévu)

« C’est ouf, à quoi ça sert ? »

Dans la chapelle, le surveillant et la psychologue partis, on se fait face. Sur le visage des détenus, on peut lire la méfiance, l’expectative. Anthony Quenet et Sylvie Beaujard, comédiens metteurs en scène formés au Fil exposent brièvement le programme, le cadre, les pauses, les exercices nécessairement déroutants pour qui n’a jamais fait de théâtre, le thème du double comme fil rouge, la présentation publique le vendredi après-midi. Rafale de questions : « Qui va venir ? Y aura du texte ? Beaucoup ? Parce que moi j’ai pas une trop bonne mémoire… ». Les réponses sont rassurantes ; et puis Olga Chestakova (comédienne animatrice du Fil) et Hervé Sovrano (journaliste à Lien Social) travailleront avec vous et seront sur scène lors de la présentation. C’est parti !

Debout en cercle sur la scène, jouer avec l’acte de se présenter, dire son prénom et l’adresser, se rencontrer, soutenir le regard, créer le contact et le maintenir, jusqu’au bout. Certains s’esclaffent, les émotions arrivent. La relation à l’autre est abordée, le trouble qu’elle suscite, sans gravité. Les rires témoignent de la gêne, mais aussi de la surprise de se retrouver dans des situations simples revisitées par le jeu. On explore l’espace et progressivement, de la scène, on investit toute la chapelle, recoins et gradins en courses-poursuites mémorables. Pour qui est enfermé, ce travail est libérateur. Plus tard, sont sollicités des mouvements plus abstraits, moins illustratifs. Honoré excelle à ce jeu-là et montre des talents de danseur funambule. Les autres doivent reproduire ses passages et lancent : « Hé ! Nous fais pas tes trucs complètement ouf, on ne peut pas suivre », mais derrière ces protestations, pointe l’admiration. « T’as déjà fait du théâtre ou quoi ? ». Pour autant, tous n’ont pas cette disponibilité corporelle. On sent les corps malmenés par la musculation, les traumatismes ou le laisser-aller.

Ainsi les colonnes de détenus croisées dans le couloir renvoient à une image asilaire. Le système carcéral renforce la mécanisation des corps. Les gestes, les déplacements autorisés remplissent une fonction utilitaire contrôlable. On prévient ainsi toute mauvaise surprise synonyme de danger potentiel. Et pourtant le théâtre propose qu’ils se surprennent et se découvrent ailleurs, là où ils ne s’attendaient pas. Conflit. Des murs internes se dressent. « À quoi ça sert de bouger comme ça ? Ça sera dans le spectacle ? On peut pas parler ? Amener notre musique plutôt que la vôtre ? ». Recours à la parole, retrouver du connu. Comprendre, rationaliser, et puis négocier âprement pour passer à autre chose, aux mots si possible, appui et écran à la fois. Rassurer encore : « Faites-nous confiance, laissez-vous porter, profitez de cette semaine pour découvrir des choses que vous ne connaissez pas » répéteront Anthony et Sylvie, tout au long du stage. Quelques-uns acquiescent : « Oui, c’est vrai, moi ça me permet de m’évader », mais ils ne sont pas leaders. Alors, on passe à d’autres exercices moins ouverts à l’étrangeté, surtout reprendre du plaisir et se détendre à nouveau. À 16h 30, lorsque les détenus regagnent leurs cellules, ils nous quittent avec le sourire. Cela n’échappe pas à la psychologue.

Rien n’est gagné, tenir jusqu’au bout

Les jours d’après, hauts et bas se succèdent, imprévisibles. Au gré de ce qui s’est passé en cellule : conflits avec les surveillants, parloirs, bonnes ou mauvaises nouvelles. Il faudra porter au groupe, sans discontinuer, une attention de tous les instants. Dès mardi, les textes sont distribués (Beckett, Büchner, Dostoïevski…). Malgré les « c’est pas du théâtre de vieux ? On peut pas écrire nous-mêmes, parce que là franchement… »… « Bon, c’est vraiment un autre monde », concède Ahmed tout en s’octroyant un extrait de Woyzeck. Le texte soulage la plupart : support concret, il focalise l’attention. Il désigne une place d’être parlant, et c’est essentiel. Tous ont un rôle à tenir.

Le Fil a fait entrer du matériel son et lumière. Roger et Mohammed donnent un coup de main pour l’installation des projecteurs. « Moi je verrais plutôt un violet là ». On donne son avis et dans la pénombre les yeux brillent. Éclaboussée de couleurs, la scène devient espace de fiction. L’essai des costumes, casquettes et chapeaux est l’occasion d’une franche rigolade : « Là, ça le fait vraiment, ta veste Roger, ça te donne un air de vrai flambeur ». On enfile une autre peau.

Mercredi, le groupe se tend vers la présentation. Les plus fragiles montrent des signes d’angoisse, parasitant le travail. Jeudi, un accompagnement individualisé s’impose. Parfois au corps à corps, rappelant le holding winnicottien. Sylvie répète toute une matinée avec Ahmed, qui ne cesse de lui dire : « Je vais vous décevoir, je vais vous décevoir ». Avant la pause, on se montre les scènes, et les applaudissements réconfortent. Lors des filages, ce sont maintenant les détenus qui s’encouragent : « Tu t’es engagé, alors va jusqu’au bout et fais le bien ».
Vendredi, juste avant la représentation : sur le chemin de la chapelle, à chaque poste, les détenus doivent montrer leur carte de détention. La pression grimpe en flèche. Noir.

Les comédiens sont sur scène et le jeu commence pendant l’arrivée même des spectateurs. Une vingtaine, dont on distingue bien les visages. On va jusqu’aux applaudissements sans anicroche, concentrés, ressentant les réactions du public, des rires parfois, concentrant l’attention tout du long du spectacle. La lumière revient en salle, un échange sur scène est improvisé. Étudiants et professionnels du secteur médico-social, formateurs, artistes, se présentent à la demande d’Ahmed. « Moi, ça m’a fait plaisir quand j’ai entendu les gens rire », reconnaît-il. Mohamed a le triomphe modeste : « C’était facile ! ». Rire général. « En fait, c’était ouf, jamais cru que j’allais tenir jusqu’au bout, et puis si ».

Le soutien du groupe y est pour beaucoup : « Ça nous a permis de quitter la cellule, de se connaître autrement, de rigoler ensemble ». Ahmed, qui fut celui qui négocia le plus, remercie les intervenants du Fil. Sylvie avoue : « Au départ quand je vous ai vu arriver, je me suis dis, ils sont impressionnants, – alors qu’on est des gros nounours précise Ahmed – et puis après sur scène, j’ai vu la beauté de chacun apparaître, au détour des « impros «  ». Et c’est l’intelligence des metteurs en scène d’avoir su capter les moments où chacun brillait, et d’en avoir fait le spectacle. « Moi, j’étais perdu », s’esclaffe Laurent. Et ce qui reste, ce sont ces sourires sur les visages. Exit la fermeture du premier jour. Une certaine légèreté retrouvée dans le tragique de ces destins échoués en machine prison.


Dans le même numéro

Dossiers

Comment faire émerger des savoir-faire en prison

Faire du théâtre avec ceux qui sont exclus, c’est le choix du théâtre de l’Imprévu. Qui, à partir de l’animation d’un atelier en prison, s’est vu confier un projet de formation professionnelle en faveur des détenus. Une évolution qui correspond pleinement à son engagement

Lire la suite…

Le Théâtre du Fil fête ses 30 ans

Cette troupe-école forme aux métiers du spectacle “jeunes griffés” – orientés par la PJJ – et “jeunes dégriffés”, selon l’expression de son fondateur Jacques Miquel. Brasser les populations et les rassembler autour d’une aventure théâtrale exigeante, c’est la proposition du Fil qui a depuis longtemps conquis les jeunes. Par contre, il faut toujours lutter pour exister face aux politiques de prise en charge des mineurs délinquants

Lire la suite…

Le théâtre en prison, un moyen de réinsertion

Préparer à la sortie des détenus récidivistes afin qu’ils ne replongent pas, telle est la finalité des « quartiers intermédiaires sortants » de la prison de Fresnes. Maillon essentiel d’insertion d’une population stigmatisée, ces QIS ont développé une prise en charge d’autant plus remarquable qu’elle s’exerce dans un contexte éminemment contraignant. Pour ce faire, un programme bien chargé : ateliers d’information interactifs sur les produits de substitution, les droits sociaux, la recherche d’emploi, la prévention, le sida ou les maladies sexuellement transmissibles, animés par des intervenants extérieurs. De la dynamique de groupe, du sport, de la relaxation et du théâtre auquel la part belle est faite

Lire la suite…