N° 753 | du 19 mai 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 mai 2005

Comment faire émerger des savoir-faire en prison

Hervé Sovrano

Faire du théâtre avec ceux qui sont exclus, c’est le choix du théâtre de l’Imprévu. Qui, à partir de l’animation d’un atelier en prison, s’est vu confier un projet de formation professionnelle en faveur des détenus. Une évolution qui correspond pleinement à son engagement

L’Imprévu [1] surgit en 1993 : Jérôme Spick, aujourd’hui administrateur de la compagnie, rencontre le travail théâtral du comédien Gérard Gallégo. Révélation. Pour lui, c’est un formidable vecteur de développement personnel. Il faut mettre ça à disposition du plus grand nombre. Une association est créée.

La même année, choc, encore. Pour Gérard Gallégo, cette fois, lors de l’animation d’un atelier au quartier des mineurs de Bois-d’Arcy (78). La misère conduit à l’enfermement : une majorité de détenus est issue de milieux sociaux culturels défavorisés. À partir de ce constat, la compagnie va penser en termes de « théâtre social », entendez par là en faire avec ceux qui sont en voie d’exclusion. Une quinzaine de projets verront le jour en partenariat avec les plans locaux d’insertion (PLI), les espaces de socialisation, les plates-formes de mobilisation, les prisons elles-mêmes.

L’enfermement a des effets très concrets : on finit par ne plus se percevoir autrement que dans le rôle qu’on occupe : asocial, dangereux, criminel. L’Imprévu propose des expériences artistiques à partir desquelles la personne peut changer de regard sur elle-même et sur le monde. « Je les fais travailler sur les sensations, le mouvement, l’espace, l’écoute. Quand tu fais bouger les gens, les mots sortent. Le geste est moteur d’une parole, surprenante » détaille Gérard Gallégo, avant de poursuivre : « Je donne la parole aux gens, c’est fondamental, et quand c’est en détention là où elle est bâillonnée… ».

Cependant, pas de confusion thérapeutique : c’est dans une forme théâtrale que cette parole prend du sens. Pétrie, façonnée, de manière à ce que chaque mot touche. « Car ce qui m’importe, c’est qu’ils soient entendus et appréciés autrement. Je ne m’adresse pas au « érémiste », au criminel ou au délinquant, je m’adresse à la part d’humain qu’il y a en chacun, et je m’attache à trouver les moyens de la faire briller. Quand le public vibre au spectacle, alors il se passe quelque chose. On touche à l’œuvre, à l’universel. Pour moi, l’art ne remplit sa mission que lorsqu’il touche le plus grand monde » On l’aura compris, pas de complaisance, les projets montés sont d’une exigence toute professionnelle.

Mettre la barre haute et surtout pas d’occupationnel : « Dès le départ, je suis ferme avec eux, la tenue, l’attitude, ils adorent la rigueur, c’est une question de respect pour eux et pour le travail qu’on va faire »… De même, on ne leurre pas les gens sur ce qu’on leur propose. Le théâtre est l’art de l’éphémère : expérience magique d’un moment, elle a une fin. Les retombées seront travaillées à un autre endroit avec les travailleurs sociaux référents. C’est pourquoi un partenariat étroit avec les structures d’accueil est requis. La clarté de la proposition séduit.

De l’atelier à la formation

Après l’établissement pénitentiaire de Bois-d’Arcy (Yvelines), cinq projets ont vu le jour entre 1996 et 2000 à la maison d’arrêt de Fresnes, de dix jours chacun, avec une présentation du travail dans le cadre des activités socioculturelles. Un organisme de formation, le GEPSA [2] sollicite alors la compagnie pour animer une formation préqualifiante au centre pénitentiaire de Chauconin-Meaux, en région parisienne.

À travers une entreprise d’entraînement pédagogique, il s’agit d’ouvrir un théâtre intra-muros, animé et géré par les détenus. Ils s’initieront de manière vivante aux différents métiers qu’implique l’activité d’un établissement culturel : création et production de spectacles, ressources humaines, comptabilité gestion, communication, publicité, tenue de fichiers, fiches de paies… D’environ 600 heures, la formation rassemblera une douzaine de détenus. Stagiaires de la formation pour adultes, ils seront rémunérés par le CNASEA [3].

L’Imprévu intervient pour la partie artistique : jeu des comédiens, écriture des pièces, éclairage, son, construction des costumes et décors. Les aspects de production, gestion et bureautique sont confiés à d’autres intervenants.

« Notre équipe mettra l’accent sur la technique : électricité, peinture, petite menuiserie, car pour le jeu et la mise en scène, ces métiers ne s’apprennent pas en quelques mois, sans parler des débouchés »… Le premier module a commencé mi-avril. Il court jusqu’en juillet et donnera lieu à une présentation. Il faut dans un premier temps essuyer les plâtres, et l’aménagement de la salle de 200 m2 n’est même pas terminé. Mais septembre verra la suite de cette entreprise originale de formation qui se veut pérenne : « Au théâtre, tu dois assurer devant 200 personnes. Nous allons d’abord développer des savoir-être. Ce n’est qu’après qu’on peut aborder l’apprentissage de savoir-faire ».

L’Imprévu s’enthousiasme pour cette aventure innovante en faveur des détenus, qui va dans le sens de leur travail d’accès à la culture. Étroitement lié à l’accès à l’éducation. Les deux sont articulés de remarquable façon dans le projet de Chauconin : « L’éducation des adultes est plus qu’un droit : elle est une clef pour le XXIe siècle. Elle est à la fois la conséquence d’une citoyenneté active et la condition d’une pleine et entière participation à la vie de la société » [4].


[1Théâtre de l’Imprévu - Espace Daniel Sorano - BP 8009 - 94301 Vincennes cedex. Tél. 01 43 74 46 56 . mail : theatre.imprevu@wanadoo.fr

[2Opérateur privé, filiale d’Elyo, maître d’œuvre d’actions de formation dans 15 prisons, en lien avec l’Éducation nationale et l’administration pénitentiaire. Les formations proposées doivent être en adéquation avec les besoins du bassin d’emploi de l’établissement pénitentiaire, dans le but de favoriser l’insertion professionnelle des sortants.

[3Organisme payeur de prestations dans le domaine de l’emploi, de la formation professionnelle et de l’agriculture.

[4Déclaration de Hambourg. Cinquième conférence internationale de l’UNESCO sur l’éducation des adultes.


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