N° 789 | du 16 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 mars 2006

Le Far, quelle relève ?

Philippe Gaberan

Jeune éducatrice spécialisée, Claire a choisi de travailler au Far. Comme une grande partie des jeunes de sa génération, elle est capable de s’engager sans pour autant rejoindre un parti ou un syndicat

Claire, éducatrice spécialisée diplômée n’a que 25 ans. Elle appartient donc à la « génération Mitterrand », génération du socialisme au pouvoir ; elle n’a rien connu des années dites « soixante-huitardes » et de leurs luttes contre l’implantation des centrales nucléaires à Maleville, contre l’extension du camp militaire au Larzac, contre la liquidation de Lip et son sauvetage par les ouvriers et la création d’une coopérative, contre le pouvoir abusif de la gente masculine envers les femmes et donc pour le droit à l’avortement, à la contraception et à pouvoir disposer de son propre corps.

Toutes ces luttes peuvent paraître aujourd’hui anecdotiques et pourtant elles étaient lourdes de sens et pleines de prémonition quant à la déréglementation présente des marchés et l’instauration d’un monde gouverné par la marchandisation des objets et des humains. Toutes ces luttes ont été remisées au hangar des accessoires dont elles sont parfois ressorties pour faire sourire ceux qui hier étaient au premier rang des manifestations et qui aujourd’hui siègent à la direction ou au conseil d’administration d’entreprises de presse, de culture ou d’autres choses. Le pragmatisme et le réalisme ont opéré leur travail sur les vieilles générations.

Claire fait donc partie de cette jeunesse que la politique n’intéresse plus et pour cause puisque du socialisme au pouvoir elle retient, comme tant d’autres, les affaires des écoutes téléphoniques, les magouilles politiques, les histoires de corruption qui éclaboussent tous les hommes politiques jusqu’au sommet de l’État. Si à 19 ans et le baccalauréat en poche, elle présente le concours d’éducateur spécialisé, c’est pour répondre au désir, bien logé au fond d’elle-même, « d’aider les gens ».

Aujourd’hui encore elle ne sait pas dire grand-chose de cette intuition qui au départ l’anime. Trop tôt encore peut-être pour mettre des mots sur un choix pourtant déterminant dans sa vie. Elle passe les sélections d’entrée dans les écoles de formation d’éducateur spécialisé, et réussit celle de Besançon.

Premiers pas de stagiaire sur le terrain de l’autogestion

En dernière année, elle décide de faire son stage long d’un an dans un établissement ou service accueillant des personnes en situation de grande précarité ou d’exclusion. Elle écume donc tous les dispositifs de la région, en débordant même sur les territoires limitrophes. C’est ainsi qu’elle découvre l’existence du Far à Bourg-en-Bresse. Elle est séduite et démarre son stage en mai 2002. Elle se trouve d’emblée confrontée à une réalité institutionnelle qu’elle ne soupçonnait pas. Elle qui jusqu’alors pensait que dans le champ du travail social, tout professionnel était forcément un militant, découvre un autre sens à donner à ce mot.

Au Far l’autogestion n’est pas un vain mot même si elle ne colle plus tout à fait à l’idéologie du départ ; ici les salariés participent à toutes les tâches d’administration comme d’animation du quotidien. Ici le professionnel qui veut, peut. Il n’y a pas d’obstacle au désir de réaliser une démarche ou d’animer une activité hormis le fait de devoir prendre la parole en équipe et d’argumenter le choix devant celle-ci. C’est donc un lieu de stage idéal pour quiconque désire prendre des initiatives et s’impliquer dans son travail.

Claire avoue aisément qu’un stagiaire est d’abord un élève qui se coule dans les directives données par le centre de formation et qui ne sait pas toujours très bien pourquoi il est là, en situation de responsabilité auprès d’une population dont il ne sait pas grand-chose. L’apprentissage se fait sur le terrain au contact direct, en essayant ce que soi et l’équipe pensent le plus adapté, en se plantant et en réajustant. Comme tout professionnel elle connaît les hésitations et les doutes, mais la philosophie de l’autogestion et de la parole libre est un excellent tuteur. Claire termine son stage en mai 2003 à la veille de son examen d’éducatrice spécialisée.

Elle a décidé de faire son mémoire sur le Far et de réfléchir à l’impact de l’autogestion sur la qualité de la prise en charge des personnes accueillies. Une décision qu’elle ne regrette pas même si elle a été « ramassée » à la soutenance du mémoire. L’un des jurys n’acceptait ni le thème ni la prise de position tandis que l’autre jury, indépendamment du fond, laissait entendre un jugement plus favorable sur la rigueur de la construction du travail et de son argumentation. Mais c’est l’avis du premier jury qui a pesé et lui a valu un 2/5 au mémoire. Une note à la limite du seuil d’élimination et qui aurait pu peser lourd sur l’ensemble de l’examen.

Mais Claire a tout de même eu son diplôme. Le diplôme en poche, elle est restée travailler au Far où elle a été embauchée. Si l’autogestion pour elle aujourd’hui n’a plus beaucoup de secret et si elle est toujours convaincue de l’impact positif de celle-ci sur la façon d’accompagner les résidents en CHRS, elle n’est toujours pas décidée à rejoindre un parti ou un syndicat.

Entre les militants politisés et les professionnels instrumentalisés, elle représente peut-être une nouvelle race d’éducateur ayant envie de s’engager sans trop compter, ni ses efforts ni ses heures, sans pour autant s’aliéner à des directives idéologiques. Une manière d’être qui pourrait faire penser à un zapping intellectuel mais qui est peut-être tout simplement une nouvelle forme de liberté.


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