N° 789 | du 16 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 mars 2006

CHRS autogéré le Far, réflexion autour d’une utopie

Philippe Gaberan

Thème : CHRS

L’histoire de ce CHRS, à Bourg-en-Bresse, se confond avec celle de l’autogestion. Comme toute aventure humaine, cette histoire s’est construite à coups de querelles et de conflits, mais aussi de moments de bonheur et de réussite

En 1974, année au cours de laquelle est posée la première pierre de l’association le Far (foyer accueil réinsertion), le premier choc pétrolier sonne, dit-on, le glas des trente glorieuses et la naissance de ce qui se nomme alors pudiquement les « plans de restructuration ». Le centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ouvre ses portes en juin 1976 et accueille une population très marginalisée.

Comme le dit Jean François, élu responsable administratif par ses collègues et surtout éducateur dans la structure depuis ses tout débuts, « en cette fin d’été, la parenthèse enchantée des années 70 où tout semblait possible, se referme. Mais presque personne ne s’en rend compte et surtout pas ceux qui, à l’image des responsables d’alors, ont trempé dans toutes les luttes qui ont émaillé la décennie… » Des manifestations contre l’implantation de la centrale nucléaire de Malville, contre l’extension du camp militaire sur le plateau du Larzac, contre la fermeture de l’usine Lip et du licenciement de ses ouvriers ou bien encore en faveur du droit à l’avortement et à la contraception, toutes ces échauffourées ont fortement marqué l’actualité de leur époque.

Et c’est dans ce bouillonnement intellectuel et politique que naît donc le CHRS le Far [1]. Dominique Castagnet, qui a dirigé une communauté Emmaüs durant trois années, est alors nommé par le conseil d’administration pour diriger les salariés de la structure. L’homme est proche des partis d’extrême gauche et il impose rapidement les quelques principes qui sont à la source même de l’autogestion : le conseil d’administration (CA) délègue le pouvoir à l’équipe gestionnaire, les salariés ont tous le même statut et le même salaire, et toutes les décisions concernant les résidents et la gestion de l’établissement se prennent au cours de la réunion hebdomadaire de l’équipe.

Bien sûr, assez rapidement les membres du CA se rebiffent contre cette logique qui les prive de tout contrôle sur la structure. Le conflit débouche alors sur l’une de ces prodigieuses assemblées générales d’association au cours de laquelle les salariés vont prendre le pouvoir. Dans le monde très rationnel et très planifié qu’est devenu le nôtre, une telle révolution apparaîtrait aujourd’hui aussi inimaginable qu’impossible !

Le regard condescendant sur les pauvres ne change pas

Mais se référer à des idéaux révolutionnaires ne suffit pas pour construire des principes éducatifs. Au contraire même ! Contre toute évidence les deux sphères, celle du politique et celle du pédagogique, vont assez rapidement se montrer exclusives l’une de l’autre. Car, et c’est bien là le paradoxe, l’idéologie autogestionnaire et libertaire qui prévaut au sein de l’équipe ne pénètre pas le champ de l’éducatif. Comme l’avoue Jean François : « Mon arrogance de jeune gauchiste d’alors et mes postulats marxistes me poussent, moi et les autres, à considérer les bénéficiaires du Far comme relevant d’un “lumpenprolétariat” dont on ne peut tirer rien de bon ».

En réalité, les salariés partagent avec le reste de la société ce même regard condescendant ou péjoratif porté sur les miséreux ou sur les exclus. Le travail est alors unanimement la valeur de référence, et, au tout début de la création de la structure, un règlement très strict fait régner un climat moraliste et culpabilisant à l’égard de ceux qui refusent de s’arrêter de boire ou qui ne cherchent pas à se réinsérer.

De fait, les premiers temps de travail au CHRS sont emprunts de violence ; les salariés viennent au travail la peur au ventre et l’estomac noué. Certes les bagarres ne sont pas si nombreuses que cela mais elles sont néanmoins assez impressionnantes. Le mobilier est alors assez souvent fracassé et il n’est pas rare qu’une lame bien affûtée vienne se promener sous le nez des éducateurs. Les fins de semaine sont particulièrement redoutées.

À l’époque, les salaires des ouvriers et des tâcherons ne sont pas encore systématiquement mensualisés. Le vendredi est jour de paye et donc, très souvent aussi, jour de cuite pour les personnes seules et privées de distraction. La gestion de ces comportements donne lieu à des altercations verbales assez violentes et laisse des traces sur l’ambiance de la maison. Pour compliquer l’affaire, la toute jeune équipe fait face à ses propres contradictions : un quart de vin est encore servi à table mais le résident qui rentre déjà chargé au foyer se le voit refuser. Et bien sûr cette privation s’accompagne de réactions virulentes.

De même, un bar est ouvert tous les soirs et sert de lieu d’animation et de supposée convivialité. Il est tenu par l’un des résidents du foyer, chargé de vendre les consommations et de ramener l’argent aux éducateurs. Sauf que les boissons vendues sont des bières et que pour les résidents il n’y en a jamais assez tandis que pour les éducateurs il y en a toujours trop. Alors, en 1982, l’expérience du bar est stoppée et plus tard l’interdiction de consommer de l’alcool dans les lieux fera partie du règlement intérieur de la structure, tandis que tout nouvel arrivant ne sera admis qu’à l’express condition d’un renoncement à boire ou à consommer toute substance addictive.

Responsable éducatif mal vu

Peu à peu les rapports se polissent. En 1980 est créée la fonction de responsable éducatif qui, comme toute autre responsabilité, est occupée par un collègue élu et soumise à une rotation. Ce responsable a pour mission de coordonner l’équipe sur un plan éducatif et de tisser les liens avec les autres travailleurs sociaux qui gravitent autour de la structure.

Mais les « politiques », c’est-à-dire les professionnels rompus aux logiques de l’autogestion et de l’approche idéologique du travail social voient d’un assez mauvais œil l’implantation dans l’équipe de ces nouveaux venus formés aux sciences de l’éducation. Si ces derniers apportent indéniablement un regard plus tolérant à l’égard des faiblesses humaines et plus compréhensif à l’égard des comportements humains, ils sont néanmoins des concurrents sur le plan des idées. « C’est l’époque du mariage du marxisme et de la psychanalyse », dit Carole, éducatrice spécialisée recrutée en 1986 et qui occupe aujourd’hui le poste de responsable éducatif.

Au fil du temps, les rapports entre les éducateurs et les personnes accueillies s’apaisent au point que le Far gagne sa réputation d’établissement calme et sans incident. L’évolution provient sans aucun doute de la professionnalisation de l’équipe encadrante et aussi de la métamorphose progressive des publics accueillis. Aux routards d’antan, profitant de deux ou trois nuits passées au chaud pour se nourrir et se requinquer avant de repartir vers d’autres cieux, succède une population désormais plus sédentaire dont la galère s’inscrit parfaitement dans le paysage de grande précarité sociale engendrée par trente années continues de dégradation du lien social et de déréglementation des marchés du travail ou du commerce international.

En 1988, la création du RMI survient dans un contexte social dans lequel les médias reprennent à l’antienne les termes de « plan social », « chômeur de longue durée », « fin de droits » et autres « nouveaux pauvres ». De conjoncturel, le chômage est devenu structurel, et dans ce contexte, l’obligation faite aux demandeurs d’une place au CHRS de trouver du travail sous « huit jours » finit par devenir complètement obsolète. Ici sans doute vont germer les premiers différents avec l’administration qui, sous couvert de paperasseries et autres tracasseries réglementaires, masquent en réalité le retour sur l’avant-scène du combat politique et des origines du Far.

Ainsi, du début des années 90 jusqu’à aujourd’hui, la DDASS ou la préfecture à tour de rôle, multiplient les audits financiers et autres contrôles. Aucun ne pourra jamais prendre en défaut la gestion financière de l’association. Comme le dit Jean François, « la DDASS apprend à ses dépends que le responsable administratif du Far maîtrise mieux la procédure budgétaire que nombre de ses inspecteurs. »

Malgré des années difficiles, puisque de 1991 à 1996 les déficits cumulés atteignent le million de francs et le découvert bancaire dépasse souvent le montant de la dotation mensuelle, l’association résiste… et gagne ses recours contentieux. « Notre autogestion, malgré bien des défauts, se révèle être d’une efficacité redoutable quand il s’agit de défendre collectivement l’institution », commente Jean François. Les rapports d’activité de l’association s’étoffent et deviennent de vrais documents de réflexion et de travail. Tirés à chaque fois à près de deux cents exemplaires, ils sont transmis aux autorités de tutelles et aussi largement diffusés auprès des partenaires et des amis de l’association. Cette ouverture sur l’extérieur et cette façon de communiquer sur la vie de la structure et ses difficultés relationnelles avec les autorités agacent prodigieusement. Les représentants de l’État attendent plus de discrétion et de soumission de la part des associations qu’ils mandatent.

Alors, et contre toute réalité, ils continuent à reprocher aux responsables du Far des procédures peu transparentes. Des exigences qui, loin d’affaiblir l’équipe, au contraire la renforcent. Les documents réglementaires gagnent en épaisseur et argumentent dans le détail de l’organisation quotidienne des différentes structures la cohérence d’un projet autogestionnaire et d’une conception du travail fondée sur l’entente et le respect des salariés et des résidents.

Ces derniers sont associés à l’assemblée générale depuis 1991, bien avant donc la publication des textes réglementaires sur la création du conseil de la vie sociale dans les établissements et services sociaux et médicosociaux, et des lois sur la citoyenneté des personnes en situation de handicap. Est-ce cette participation effective des résidents qui gêne les représentants administratifs de l’État ? Reste que jamais l’un d’entre eux ne siégera à l’assemblée générale de l’association (lire la place des usagers). Peu importe, comme le dit encore Jean François : « Chez les travailleurs sociaux, chez les officiels, on ne nous aime toujours pas, mais on finit par nous prendre au sérieux. »

Pour autant, tout ne coule pas de source au sein de l’équipe du CHRS du Far. Au fil du temps, l’équipe vieillit et se normalise. À part Jean François, il ne reste plus aucun salarié du départ. Si pour certains, travailler au Far et appartenir à une communauté d’esprit est ressenti comme étant un privilège, pour d’autres leur engagement de tous les jours relève d’un exercice d’équilibre visant à se tenir à distance d’une idéologie qu’ils ne partagent pas et à maintenir la séparation entre vie professionnelle et vie privée.

Au fil du temps de nombreuses disputes ont émaillé la vie de l’équipe, parfois ponctuées de grève comme en 1983, quand le personnel s’est divisé au sujet du recrutement d’un nouveau salarié. Des tumultes qui demeurent très vivaces puisque la dernière assemblée générale, en juin 2005, a été troublée par le surgissement d’un collectif de salariés opposé aux dirigeants associatifs. Et c’est bien sûr la question des salaires et des statuts qui sont très souvent au cœur du débat. En 1988 déjà, six salariés dénoncent l’accord dit de « partage des salaires ». Une pierre d’achoppement qui en 1993 voit l’association assignée devant le tribunal des prud’hommes et assez lourdement condamnée.

En effet, lors de l’ouverture d’une nouvelle structure Le Temps des cerises, la personne recrutée en qualité de responsable refuse le titre « d’animateur » porté sur sa fiche de paye et dénonce la non-application de la convention collective 51 en vigueur au Far. Malgré cela les principes de l’autogestion demeurent et, aujourd’hui plus que jamais, la notion d’équipe n’est pas un vain mot. Pour préparer la réunion hebdomadaire, le cahier d’ordre du jour est tenu à la disposition de tous les salariés afin d’y inscrire les sujets portant à débat. Au Far, comme ailleurs, les éducateurs ne se disent certainement pas tout mais, tôt ou tard, toutes les questions, même les plus délicates finissent par arriver sur la table.

Alors et pour conclure, Jean François aime à rappeler que l’autogestion ce n’est pas l’absence de règles, bien au contraire. Mais que ces règles, loin d’être dictées par une instance extérieure, sont librement consenties par ceux qui s’y engagent (lire l’exemple de Claire). Il conclut en affirmant que « l’honnêteté et la responsabilité sont les conditions d’une confiance mutuelle sans laquelle il n’y a pas de démocratie viable. »


[1CHRS Le Far - 5 bis rue des Crêts - 01000 Bourg-en-Bresse. Tél. 04 74 45 13 77


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