N° 789 | du 16 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 mars 2006

Faut-il associer les résidents aux luttes les concernant ?

Philippe Gaberan

La loi du 11 février 2005, qui parle de participation citoyenne et du recouvrement du droit de vote par les personnes en situation de handicap, devrait en toute logique conduire l’ensemble des professionnels à réfléchir sur ce que peut être l’exercice de cette citoyenneté

Dès lors que les difficultés rencontrées par une structure sociale et médicosociale ont forcément un impact sur les personnes accueillies, celles-ci peuvent-elles être ou non associées à des mouvements de grève et autres manifestations publiques ? Cette question est au cœur des pratiques du Far et l’un des ferments de l’autogestion. C’est en 1990, alors que la DDASS annonce la suppression de deux postes d’animateur sur le CHRS que, pour la première fois, une grève unit dans la lutte les résidents et les salariés. Ensemble, ils occupent le petit square Joubert situé en face de la préfecture de l’Ain qui à l’époque loge les locaux de la DDASS.

Ensemble, à quelques jours de Noël, ils organisent le bivouac, empruntant les marabouts au parti communiste et recevant les renforts du secrétaire de l’union départementale de la CGT. La lutte publique pour la survie du Far se politise ; tandis que professionnels et résidents se comparent au village gaulois résistant encore et encore à l’oppression, le directeur de la DDASS de l’époque, Monsieur Verny, les surnomme quant à lui les « rogneux ». Une fois, la gêne occasionnée par le bruit de la sono et les odeurs des merguez pousse la préfecture à faire donner la police ; l’affaire se termine par une courte poursuite et quelques éducateurs menottés aux grilles de la préfecture. Quant aux professionnels du secteur du travail social, ils regardent tout cela d’un peu loin. Il est vrai que, en associant les résidents à leur lutte, les salariés du Far ont brisé un tabou : celui de la participation des publics accompagnés aux conflits et leur engagement dans les manifestations. D’aucuns parlent alors de manipulation de la population accueillie…

En mars 2005, les résidents et salariés de l’association Oser, qui désormais gèrent le CHRS le Far, l’hôtel social Le temps des cerises, le 115 et un service d’accueil aux migrants, réinvestissent à nouveau le square Joubert. Ensemble, résidents et salariés vont passer trois jours et trois nuits dehors sous un bivouac de fortune dans le froid et sous la pluie. Les professionnels sont alors bien conscients des risques qu’ils prennent en plaçant ainsi dans une position délicate des personnes déjà fortement fragilisées par des parcours de vie chaotiques. Alors, en marge des revendications et de la démarche politique, un film intitulé Oser le faire a été réalisé, retraçant les faits et donnant la parole aux résidents. Pour beaucoup, c’était une première fois. « C’est la première fois… que je mettais les pieds dans un truc comme cela », dit l’un, « … que je manifestais dans ma vie », dit un autre, ou « … que je faisais une manifestation où l’on dort sur place », dit un troisième.

Tous reconnaissent qu’ils étaient concernés par cette grève et qu’il était normal qu’ils soient là avec les salariés même s’ils disent aussi, pour l’un, « son angoisse d’être à nouveau sous les regards des passants », pour un autre « sa peur d’un possible débordement et le surgissement des violences », ou encore pour cette jeune femme « sa crainte de revivre des épisodes de sa vie où elle était enceinte et à la rue ». Au terme des trois jours de grève et alors qu’étaient bloqués tous les dossiers extrêmement urgents concernant le financement du CHRS, la pérennisation du 115 ou de l’accueil des familles et des travaux de mise en sécurité de l’hôtel social, les manifestants n’obtiendront, en tout et pour tout, qu’un rendez-vous avec le secrétaire général de la préfecture. Une représentation de l’association et des salariés sera alors reçue… sans les résidents, alors que ceux-ci sont représentés dans les instances directives de l’association. Mais le cabinet préfectoral a refusé qu’ils fassent partie de la délégation reçue, signifiant sans doute par ce geste même la place que ces derniers doivent occuper.

Alors, par-delà les divergences liées au fond de cette affaire, la question qui se pose est bien celle de savoir si à une époque où l’on parle tant de la personne actrice de sa prise en charge, de droits et de dignité de la personne accompagnée dans un dispositif d’aide éducative ou de soin, de relation de services et de clients, si ces personnes-là doivent être maintenues à l’écart des problèmes qui les concernent en premier lieu.


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