N° 701 | du 18 mars 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 mars 2004

La responsabilité « d’alerter, d’informer, de nous battre »

Entretien avec La Coordination des travailleurs sociaux pour le droit au logement pour tous du 93

La Coordination des travailleurs sociaux pour le droit au logement pour tous du 93 dit ne plus pouvoir faire face au nombre croissant de familles qui n’ont pas accès au logement. Il n’est plus possible d’accepter passivement cette situation, au prétexte qu’ils sont de simples employés, expliquent-ils. Ils comptent étendre leur mouvement à l’ensemble du territoire et peser ainsi sur la politique du logement.
Propos recueillis par Katia Rouff.

Pour quelles raisons la Coordination des travailleurs sociaux pour le droit au logement pour tous du 93 a-t-elle été mise en place en novembre 2002 ?

Nous nous trouvions – et c’est toujours le cas — dans l’impossibilité de répondre à notre mission essentielle : favoriser l’accès de la population aux droits sociaux, dont le droit au logement constitue l’un des piliers. Sans l’accès à ce droit, il est impossible d’élaborer le moindre projet d’insertion professionnelle, d’éducation des enfants, de soins… Nous ne pouvions plus faire face au nombre croissant de familles qui n’ont pas accès à ce droit, ni trouver la moindre structure d’hébergement y compris d’urgence.

L’Aide sociale à l’enfance qui finance des nuitées d’hôtel n’étant parfois plus en situation de faire face à l’augmentation de la demande, nous nous trouvions de plus en plus fréquemment confrontés à des familles qui, après nous avoir rencontrés et faute de solution, retournaient à la rue.

Nous avions deux possibilités : accepter passivement cette situation en considérant que nous sommes employés par des institutions et que ce manque de moyens ne nous incombe pas ou estimer qu’en tant que professionnels et citoyens, il est aussi de notre responsabilité d’alerter, d’informer, de nous battre pour dire que cette situation ne peut pas continuer ainsi, qu’elle est grave et que le point d’équilibre est rompu. C’est la seconde solution qu’ont choisie un certain nombre de travailleurs sociaux de Seine-Saint-Denis et des collègues d’autres départements, la question du droit au logement ne concernant pas seulement le 93, même si elle s’y pose avec plus d’acuité. Il s’agit aujourd’hui d’une question de société majeure.

Quelles actions a mené la coordination ?

Des actions nombreuses et diverses : organisation de rassemblements devant la préfecture lors des assises régionales sur le logement, manifestations contre la privatisation des offices publics et les expulsions locatives au moment de la trêve hivernale, co-organisation d’une manifestation départementale avec de nombreuses associations, syndicats et partis politiques.

Parallèlement à ces actions nous avons rencontré de nombreux acteurs de la vie publique – sous-préfet, vice-président du conseil général, représentant du conseil régional… — pour les alerter sur l’urgence de la question. Nous avons été auditionnés par le conseil général, un groupe de travail sénatorial sur le logement privé, le Conseil économique et social, la Fondation Abbé Pierre, le Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées. Nous avons participé à des ateliers dans le cadre du Forum social européen.

Plus récemment, avec des collègues d’autres départements (75, 94, 92), nous avons pris part au colloque organisé par la Fondation Abbé Pierre à la Sorbonne le 2 février 2004 et avons organisé en parallèle une manifestation avec les autres collectifs et plusieurs associations. Nous travaillons depuis plus d’un an à l’élaboration de nombreuses propositions sur la question du droit au logement et rédigeons actuellement un moratoire sur les expulsions locatives. Nous réclamons une table ronde avec les représentants des pouvoirs publics pour élaborer en urgence des solutions à cette pénurie de logements. Nous souhaitons être associés à son organisation car nous sommes en première ligne tant dans la réception des personnes concernées que dans la connaissance des dispositifs et de leurs limites.

De quelle manière travaillez-vous avec les autres collectifs ?

Dès le début, nous avons beaucoup œuvré pour que d’autres collectifs voient le jour grâce à nos contacts avec les travailleurs sociaux d’Ile-de-France mais aussi de province. Nous n’avons eu de cesse de leur envoyer tout ce que nous produisions. Aujourd’hui nous organisons des réunions au niveau régional avec le collectif parisien mais aussi avec des collègues du 92, du 94 et du 95. Certains collectifs préfèrent d’abord asseoir leur mobilisation au niveau départemental.

Quelles sont vos perspectives ?

Étendre, consolider la mobilisation dans nos départements respectifs au niveau des travailleurs sociaux mais aussi et surtout au niveau de la population concernée, notre objectif ayant toujours été de faire le lien entre elles et nous. À l’initiative de plusieurs de nos collègues, comme ceux de Bondy, des collectifs de mal-logés ont vu le jour. Nous souhaitons également mieux faire le lien avec les associations qui luttent sur cette question ou qui travaillent sur le terrain de la précarité et de la pauvreté, mais aussi avec les syndicats, voire avec les politiques chaque fois que cela est possible.

La démarche vise à rendre la question du droit au logement incontournable. Une question sur laquelle il ne s’agira pas de revenir à l’occasion de tel ou tel fait divers ou lors d’élections. Les pouvoirs publics doivent être contraints et forcés de prendre le problème à bras-le-corps. L’étude du Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC), évalue à plus d’un million, le nombre d’enfants qui vivent en dessous du seuil de la pauvreté.

Ces données portant sur les années 1999 et 2000, nous pouvons sans exagération, multiplier ce chiffre par deux si ce n’est plus, sachant que le problème du mal-logement concerne plus de 3 millions de personnes. Les pouvoirs publics doivent revenir sur la baisse du budget du logement (- de 8 %), réquisitionner les logements, les locaux vides, imposer comme une obligation incontournable la construction d’un minimum de 20 % de logements sociaux sur chaque commune, stopper et plafonner la hausse des loyers, prendre des mesures immédiates contre la spéculation foncière, revenir sur la privatisation des offices publics et la vente des logements sociaux, accroître les aides aux offices publics en difficulté ainsi que les aides à la pierre, prendre un moratoire sur les expulsions locatives, augmenter de façon substantielle les aides au logement en rapport avec le coût des loyers et la prise en compte des charges, décliner des solutions transitoires et des passerelles pour toutes les situations sociales fragiles.

Pour finir, il nous semble que cette question figure au nombre de celles pour lesquelles le problème se pose en terme de sursaut national tant elle a des répercussions sur la vie de millions et de millions de personnes avec son cortège de violence, de folie, de fractures durables et gravissimes pour l’ensemble de la société. Nous souhaitons étendre ce mouvement à l’ensemble du territoire national. Nous avons du pain sur la planche.


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