N° 701 | du 18 mars 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 mars 2004

La raison du plus fort

Joël Plantet

Thème : Logement

Les travailleurs sociaux franciliens organisés en collectifs pour le droit au logement ont proposé, début mars 2004, une projection-débat autour d’un film particulièrement dérangeant [1]. Un représentant syndical de l’OPHLM est venu souligner les convergences de lutte. Les collectifs et coordinations de travailleurs sociaux et d’étudiants en travail social se font de plus en plus nombreux.

Cadre travaillé. Images angulaires, carrées. Barrées. Comme l’avenir. La caméra se déplace dans les quartiers de relégation d’un monde où « l’on ferme, on fusionne, on délocalise ». Des parents qui trop souvent ont été cette « main-d’œuvre périmée qu’on abandonne comme des outils rouillés au fond du jardin »… Ici et là, à Lyon, Amiens Marseille ou Bruxelles, les avenirs des jeunes se résument le plus souvent à une violente alternative : survivre sans dignité dans leurs « barres » ou se retrouver un jour… derrière les barreaux. Ils détaillent leur mise à l’écart — « ils ne veulent pas qu’on réussisse… On est comme des rats, c’est exprès… Ils veulent qu’on esquive la ville… » —, l’un d’eux résumant lapidairement : « Un étranger ne devient vraiment Français que quand il marque deux buts pour le pays ! ». Les orientations scolaires précoces vers une vie de déprime sont évoquées, avec le puissant, terrible contrepoint d’une jolie classe de grec bien blanche dans laquelle, Sénèque aidant, le professeur achemine ses élèves vers leur place dans l’organisation du monde, donc vers le bonheur.

Militant, le réalisateur additionne des images d’injustice, en France comme en Belgique : charge de CRS injustifiée dans une cité, humiliation en prison ou au tribunal, adultes brutalement mis au chômage, stigmatisations diverses… Il présente Sofiane allant directement en taule (un mois ferme) pour avoir fraudé dans les transports en commun parce que le tribunal ne se donne pas la peine de visionner la cassette filmée qui prouverait les violences des agents de sécurité dont il a été victime ; les manifs des familles devant les prisons (« Pas de justice, pas de paix ! ») ; une tentative de suicide en prison immédiatement punie du mitard, d’où le détenu hurle en vain pour avoir ses calmants ; les résidences ultra-sécurisées pour cadres supérieurs. Un monde consternant, intolérable.

Le cinéaste redistribue donc ici la parole aux personnes qui d’ordinaire en sont privées. Celles-ci dépeignent les avenirs barrés, le chômage, les discriminations de toutes sortes, les provocations, l’urbanisme ségrégatif. Le propos est éminemment politique, et dérange. Le réalisateur pointe par exemple la corrélation entre dérégulation du marché du travail et taux d’enfermement dans les prisons ; plus encore, il estime qu’une prison permettant au détenu de se réinsérer à la sortie est encore plus utopique qu’une société sans prison ; il parle de propagande en évoquant certaines émissions télévisées, et rappelle l’importance prépondérante des business que sont la vidéosurveillance et la sécurité. Il dénonce avec conviction cet univers de consumérisme — « nous sommes des Indiens soumis par quelques verroteries tendues par des conquistadores » — et de télésurveillance.

L’idée de ce film lui est venue à partir d’un rapport sur le lien entre délinquance et immigration, commandé par le ministre belge de la Justice : simultanément, le même homme politique proposait la dépénalisation des délits financiers. Mais globalement, estime Patric Jean, « c’est toute l’Europe qui est en train de passer du traitement social de la pauvreté au traitement carcéral ».

À l’issue de la projection, un syndicaliste de l’OPHLM de Bobigny est venu dire combien, concernant le logement, leur propre lutte rencontrait les préoccupations — et les revendications — des travailleurs sociaux (organisateurs de la projection). À quelques jours de la reprise des expulsions locatives, la crainte était réelle de voir ces derniers débordés. Quelques jours plus tard, le 12 mars, veille de la manifestation nationale pour le droit au logement, une initiative était d’ailleurs prévue sur le parvis de la préfecture. Et plus largement, deux collectifs d’éducateurs de rue et d’étudiants en travail social appelaient à la mobilisation du 17 mars contre le projet de loi sur la prévention de la délinquance


[1Un film franco-belge de Patric Jean. (85 mn) www.laraisonduplusfort.com


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