N° 799 | du 1er juin 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er juin 2006

La réduction des risques chez les usagers de drogue

Marianne Langlet

Thèmes : Toxicomanie, Sida

Face à la montée de l’épidémie de VIH/sida parmi les injecteurs de drogue, les pouvoirs public ont dû, voilà près de vingt ans, se résoudre à l’évidence et accepter la politique de réduction des risques. Aujourd’hui, cette politique a fait ses preuves mais reste toujours menacée de représailles par les partisans d’une répression de l’usage de drogue. Une bataille de la morale bien pensante contre le pragmatisme.

« Après un certain nombre de progrès, nous sommes dans une période de stagnation, voire de régression ». Valère Rogissart est responsable de la mission Rave à Médecins du monde et d’une association de réduction des risques, Sida parole. Il est amer face aux dernières attaques contre la réduction des risques : « Passe encore si nous n’avions rien fait, mais la réduction des risques a montré son efficacité : de 30 % de contaminés par VIH lors d’injection intraveineuse au début de l’épidémie, nous sommes aujourd’hui à moins de 3 % » [1].

Aller plus loin

Cette victoire n’est pas unique : le nombre d’overdoses a considérablement baissé, la qualité de vie des personnes s’est améliorée et les usagers suivis dans des programmes de substitution sont en augmentation constante (lire l’article sur le bus méthadone de Paris). Reste que la réduction des risques balance sans cesse entre réussite incontestable sur le terrain et absence de réelle reconnaissance officielle. L’exemple de la création des centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogue (CAARUD) en est une illustration. Obtenu grâce au lobbying associatif, l’inscription des structures de réduction des risques dans le droit commun est une reconnaissance officielle de leur efficacité.

Toutefois, leur actuelle mise en place montre des carences budgétaires publiques importantes : de 10 % à 30 % de moins que le budget 2004, selon les lieux. Le risque est, qu’au lieu de servir la pérennité des structures, leur institutionnalisation entraîne la diminution des équipes, voire la mort de certaines associations.

Pourtant, il y a encore beaucoup à faire, notamment pour tenter de juguler l’augmentation dramatique des contaminations par les hépatites. « On nous reproche que la réduction des risques ne marche pas avec les hépatites, comme si c’était la faute des acteurs !, s’emporte Valère Rogissart. Or, la raison est que la logique de la réduction des risques n’a pas été poussée assez loin ! Le virus de l’hépatite est beaucoup plus résistant et se transmet plus facilement par voie sanguine que le virus du sida. Il faut donc développer de nouveaux outils, mieux couvrir le territoire national en matière de réduction des risques, enfin penser aux salles d’injection qui permettraient un meilleur accompagnement… » (lire le reportage à l’association Espoir Goutte d’or). Aller plus loin, le contexte n’y semble pas favorable.

Tentative de recul

« Impossible de lutter contre le sida sans les usagers, impossible de faire de la réduction des risques sans les consommateurs de drogue, estime Valère Rogissart. Lorsque ces usagers s’associent et participent au mouvement pour faire avancer la santé publique, il ne faut que les encourager ». Or, c’est pour dénoncer ces associations communautaires, comme Asud et Techno +, que 78 députés de l’UMP ont adressé une lettre au Premier ministre, demandant la création d’une commission d’enquête sur ces associations et sur la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT).

« Cible facile » selon Valère Rogissart, dans ce contexte d’idéologie sécuritaire. « Tout le monde est évidemment d’accord pour lutter contre la drogue, mais quand cela se termine par la lutte contre les drogués, nous connaissons les dégâts que cela peut faire ». Dans la même optique, selon Valère Rogissart, la possible classification dans les stupéfiants du Subutex - utilisé comme substitution aux opiacés - pénalisera les usagers et non le trafic, pourtant cible officielle.

La MILDT souhaite le classement du Subutex pour répondre aux détournements des prescriptions. Ce produit de substitution, à la différence de la méthadone plus encadrée, peut être délivré pour 28 jours par un médecin généraliste sur ordonnance sécurisée. La réalité du trafic est reconnue de tous mais ne concernerait, selon la Caisse nationale d’assurance maladie, qu’un très petit nombre de patients, soit 2 % des 85 000 personnes qui, en 2005, se sont vu prescrire du Subutex. « Il faut que ces patients soient mieux encadrés, il faut prendre des mesures administratives pour limiter ce trafic mais pas classer le Subutex dans les stupéfiants, analyse Valère Rogissart. Nous craignons qu’il devienne alors un objet plus intéressant de trafic et qu’il empêche l’accès aux soins d’un certain nombre de personnes. Tout le circuit de prescription et de délivrance sera rigidifié ». Un recul dangereux dans un contexte où même l’accès à l’information est remis en cause, comme l’illustre l’interdiction du testing.

Résistances

« Aller vers les usagers de drogues sans les juger et où qu’ils en soient dans leur parcours, afin de les informer sur les risques liés aux produits psychoactifs et aux pratiques de consommation ». Lors du Teknival le 1er mai 2006, Médecins du monde rappelle le principe de base de la réduction de risques et annonce que ses équipes utiliseront le testing en dépit de son interdiction depuis avril 2005. Pratique de reconnaissance présomptive de produits, la fiabilité de ce test est remise en cause. « Le testing est d’abord un outil de contact, or la réduction des risques est une clinique du lien : comment créer ce lien sans outil de contact ? », interroge Valère, même s’il reconnaît que le test doit être amélioré. Mais dans ce domaine, rien ne presse, il n’existe pas de « sida du teuffeur », or c’est bien l’hécatombe du sida chez les usagers de drogue qui a obligé les pouvoirs publics à accepter du bout des lèvres la réduction des risques et leurs balbutiements sont toujours d’actualité.


[1Le contexte historique

Une hécatombe. Morts par overdose mais aussi morts du sida au cours des années 80, les usagers de drogue par voie intraveineuse meurent par centaine dans l’indifférence quasi générale. La mobilisation des acteurs de terrain mais aussi la peur d’une propagation du VIH/sida vers la population générale poussent le gouvernement à prendre une première mesure en 1987. Michèle Barzach, alors ministre de la Santé permet par décret, la vente libre de seringues. Un premier pas vers la réduction des risques qui s’appuie sur un constat : puisqu’il est impossible d’empêcher l’usage de drogue, mieux vaut l’accompagner pour que la personne prenne le moins de risque possible.

En 1988, Médecins du monde engage un premier programme d’échange de seringues à Paris, dans l’illégalité totale car la réduction des risques, en acceptant la réalité de l’usage des drogues, entre en contradiction avec l’objectif affiché par l’État : la lutte contre la drogue et l’éradication de la toxicomanie. La loi de 1970, toujours en vigueur, est à ce titre éloquente. Elle punit l’usage de drogue par la prison, une loi en contradiction totale avec l’accompagnement et le non-jugement que prônent les acteurs de la réduction des risques. Ce paradoxe amène la politique de réduction des risques à s’appliquer dans la semi-clandestinité. Une première reconnaissance publique a lieu en 1994.

Simone Veil, ministre de la Santé, présente un dispositif institutionnel de réduction des risques, validé ensuite par décret, qui prévoit la création de programmes d’échange de seringues, de boutiques bas seuil accueillant des usagers sans exiger d’abstinence, la mise en vente de kits contenant des seringues stériles en pharmacie, le développement des programmes de substitution alors embryonnaires - seules quelques 50 personnes se trouvaient officiellement sous méthadone. Une grande avancée, pas encore la reconnaissance. Il faudra attendre le 9 août 2004 pour que la réduction des risques soit officiellement inscrite dans la loi de santé publique.


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