N° 799 | du 1er juin 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er juin 2006

STEP : au-delà du distributeur de seringues

Marianne Langlet

Le programme d’échange de seringues STEP a été créé en 1995 par l’association Espoir Goutte d’Or. Depuis, STEP ne cesse d’évoluer. Avant-poste d’observation des usages de drogue, il est le créateur du premier kit de réduction des risques à destination des fumeurs de crack. Lieu d’accueil, il offre aux usagers de drogue du matériel, des informations mais aussi des possibilités de mieux-être.

Une poignée de main au-dessus du comptoir. Ce premier contact, avant tout, entre l’accueillant et l’accueilli comme un pont entre deux mondes. Boulevard de la Chapelle à Paris, il est 17 heures 30 au local de STEP, le programme d’échange de seringues de l’association Espoir Goutte d’Or, l’équipe lève le rideau de fer [1]. Les premières personnes entrent, elles s’approchent du comptoir sous lequel le matériel est stocké. « Bonjour, ça va ? », lance Lenneke, animatrice de prévention. « Oui, ça va », répond l’homme. « Tu veux un thé, un café ? ». « Un café, s’il te plait ». Lenneke le lui prépare et apporte : « Tu peux me rappeler ton code ? » L’homme énumère des initiales et une date de naissance. Lenneke le note sur un grand cahier, ce code permet de suivre les personnes, de comptabiliser les passages. « De quoi as-tu besoin ? ». Elle lui prépare son matériel et le lui tend dans un sac plastique semblable à celui d’une pharmacie.

Un local transparent

Une grande baie vitrée laisse entrer toute la lumière dans ce local propre et coloré par les œuvres d’art des artistes du quartier et des usagers. Une transparence voulue, destinée à combattre les fantasmes et les peurs qu’un lieu fermé aux regards aurait pu alimenter dans le voisinage. Une passerelle au rez-de-chaussée permet d’accéder au comptoir de distribution. De cette passerelle, le regard plonge au sous-sol : la salle des ateliers. Un jeune de 20 ans est entré, il vient prendre un kit-base, cet outil de réduction des risques pour les fumeurs de crack que l’association a mis au point en concertation avec les usagers. Avant de partir, il lance à Alberto Torres, le chef de service : « Je te ramènerai une petite sculpture la prochaine fois ! Salut ! » Des sculptures, des peintures couvrent les murs et tous les recoins de STEP. Dans le socle d’une sculpture représentant un homme enchaîné qui tente de se raccrocher à une antenne de radio, l’artiste a enfermé toutes les capsules du Skenan (morphine) qu’il prenait. Là-haut, sur le rebord de la baie vitrée, un buste de femme dont des têtes de mort semblent vouloir sortir. Au mur de la salle des ateliers, une peinture avec au centre un mégot scotché, dernière trace qu’un ami de l’artiste a laissée avant de mourir.

Tous les deux mois, un vernissage est organisé à STEP. Il est ouvert à tout public et les habitants du quartier sont de plus en plus nombreux à venir, une réussite pour Alberto dont la volonté est d’éviter à tous prix de faire de STEP un ghetto. Dans la même optique, l’attention à l’entourage est constante. « Allez, ne restez pas là, sinon on sera obligé de fermer ! ». La voix de Nordine, animateur de prévention, est ferme, il est sorti pour disperser le petit attroupement qui venait de se former devant les portes. « Chut ! », relance régulièrement l’équipe pour faire diminuer le volume sonore. « Le voisinage ne doit pas être gêné », tranche Alberto. Les consignes sont claires et respectées bien qu’aucun panneau d’interdiction ne soit visible. Ainsi, depuis un an, le local est devenu non-fumeur, aussi bien pour les membres de l’équipe que pour les usagers, pourtant rien ne le signale, une question de respect mutuel pour Alberto. « Je ne suis pas un distributeur de matériel, je suis un être humain qui rencontre d’autres êtres humains, si je l’accueille avec respect, la personne me le rendra ».

D’ailleurs, contrairement aux idées reçues, les incidents sont rares, souvent réglés par les usagers eux-mêmes qui remettent rapidement à leur place celui ou celle qui dérape. « Exprime-toi bien ! Si tu lui dis pas que t’as besoin d’un kit-base, comment tu veux qu’elle comprenne ? » Un homme, parmi les usagers, prend la défense de Lenneke. La tension monte un peu derrière le comptoir où une personne semble tellement abrutie par la drogue qu’elle n’arrive pas à formuler sa demande, elle s’énerve. L’équipe ne réagit pas, ce sont les autres usagers qui lui disent de se calmer : Arrête un peu ! ». Alberto n’a pris la décision de baisser le rideau de fer que cinq fois en trois ans face à des personnes devenues dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres.

Casser le rythme

Un couple vient d’entrer, l’homme demande un kit-base et accepte volontiers un petit café, sa femme se lave le visage au-dessus de l’évier installé juste à côté du comptoir. Un jeune homme s’attarde comme s’il voulait repousser l’instant du retour à la rue. Il demande un deuxième café et se renseigne auprès de Lenneke : il souhaite rencontrer une assistante sociale. Un autre homme entre et marche rapidement vers le comptoir. Nordine lance un bonjour et tend une main. L’homme tapote sur le comptoir nerveusement et prend la main sans répondre mais en épelant rapidement son code. Nordine tente de le ralentir : « Tu veux boire quelque chose ? » « Non, non, répond l’homme, donne-moi une steribox ». La conversation s’arrêtera là, l’homme repartira avec son matériel, il est pressé de consommer et n’entendra aucun message. « Souvent, ils ont le produit dans la poche et veulent aller vite », précise Alberto.

L’objectif de l’équipe est de briser ce rythme, faire reculer l’urgence, les retenir un instant. Difficile lorsque les passages sont nombreux, Lenneke reconnaît qu’au début elle n’arrivait pas à rester calme, surtout à partir de 2003, lorsque l’équipe a commencé à distribuer le kit-base. La file active de l’association a alors triplé mais les budgets sont restés les mêmes et la taille de l’équipe aussi. Alberto a mis en place une petite réunion avant chaque permanence pour parler des difficultés. Une mise au point qui a aidé Lenneke : « Nous nous sommes alors dit : essayons d’aller tranquillement. Les usagers sont dans l’urgence, la survie, si nous sommes nous-même stressés, cela ne va pas les aider. La première fois que j’ai essayé d’être hyper tranquille, je me suis rendu compte que j’arrivais à servir autant de monde dans le même temps. J’étais plus calme et eux aussi du coup ».

Donner du bien-être

Il est 20h 30 et déjà une centaine de personnes sont passées. Lenneke explique à un crackeur : « Si tu te coupes le doigt avec ta lame de cutter, que tu l’as emprunté à un copain qui s’est coupé aussi, tu peux attraper l’hépatite C, fais attention ». Le jeune homme est attentif aux explications de Lenneke, puis il lance : « Tu fais du roller ? » « Oui », répond Lenneke. « Parce que moi, j’y arrive pas ! » « Ah bon, ben c’est pas très difficile… », et la conversation se poursuit sur la technique des roulettes. Vite, les ombres de la maladie ont laissé place aux petites joies du quotidien. Une ambiance recherchée. « Je veux faire beaucoup plus que de la simple distribution, je veux m’occuper du bien-être des usagers, créer du lien, redonner de la dignité aux personnes ». Alberto est un tenace. Les ateliers se sont multipliés depuis son arrivée à STEP : musique, informatique, sophrologie, massage… les consultations aussi : juridique, médicale, alcoologie….

Alberto est particulièrement fier d’un atelier : l’atelier pieds et mains. « Quand Alberto m’a soigné les pieds, raconte un usager, je m’en souviens, j’avais RDV à 18 heures. On a passé une heure à discuter pendant qu’il s’occupait de mes pieds. Tu sais quand tu entres, mais tu sais jamais quand t’en sors ! Une fois, j’ai vu quelqu’un arriver à genoux pour voir Alberto tellement ses pieds lui faisaient mal. Pendant quatre jours, ce type n’avait pas arrêté de marcher et de consommer. Le crack, c’est comme un anesthésiant, tu ne sens plus la douleur, tu n’as plus faim, plus soif, plus sommeil. Et puis, il a arrêté de fumer pendant deux heures, il a eu une descente et là il a dû se mettre à genoux tellement la douleur était forte.

Alberto l’a soigné pendant trois heures, je m’en souviens, le tissu de ses chaussettes s’était incrusté dans ses pieds… ». Laver, enlever les peaux mortes qui rendent la marche douloureuse, prendre le temps qu’il faut pour que la personne puisse repartir debout. La séance a lieu dans le seul endroit clos du local, une petite pièce à part au sous-sol où Alberto aime mettre de la musique : « C’est un endroit magique où tu t’isoles avec la personne, tu es en contact intime avec elle, elle me parle, on discute, on prend notre temps… ». Un temps précieux, arraché à l’urgence de la survie dans laquelle vivent la plupart des usagers, notamment les crackeurs. « Le crack désocialise facilement. Tu fumes pendant une semaine et tu ne t’occupes plus de toi, tu ne te laves pas, tu ne manges pas, tu ne penses à rien d’autre qu’à ta consommation », explique Alberto. Difficile alors de prendre le pas sur cette survie au quotidien, c’est le pari de certains ateliers de STEP comme l’atelier musique.

L’art en substitut

Philippe est théoriquement en vacances, pourtant il ne peut manquer ce rendez-vous du mardi soir : la répétition. Une échéance importante approche : le groupe de 12 musiciens de l’atelier va ouvrir la fête de la Goutte d’Or et il faut assurer ! Il est 21 heures, les chaises sont placées en cercle dans ce gymnase de la Goutte d’Or prêté pour les répétitions. Le percussionniste, aux mains enflées par l’injection de Subutex, fait office de technicien. Il branche les amplis, règle la sono ; les musiciens calent leur instrument, guitare, basse, synthé, djembé, maracas… Tous jouent dans leur coin et le brouhaha semble indomptable, puis Bob se met à chanter. La basse s’approprie le morceau et la deuxième guitare s’accroche. Le chaos du début s’organise, s’éclaire et la musique éclate, l’énergie monte en flèche.

Mouss, dit Caméléon, récite ses textes sur la musique, il s’énerve, s’engueule avec Philippe sur une histoire de micro, mais le groupe ne cesse pas de jouer et la concentration gagne sur les tensions. Le rythme du deuxième morceau qui enchaîne est à décrocher les cœurs, l’énergie est maximale. Un instant, la drogue semble être oubliée, la musique a arraché une heure à l’urgence. Le temps passe à toute vitesse. Il est 22h 30, la répétition est finie. Le groupe se disperse ; tous seront là, ils l’assurent, au prochain rendez-vous [2].


[1STEP (Seringues, Tampons, Eau stérile, Préservatifs) - 56 bd de la Chapelle - 75018 Paris. Tél. 01 42 64 23 21

[2En 2005, le programme STEP a enregistré 24 064 passages dont 20 151 passages d’usagers de drogue. La file active compte 2662 différents usagers contre 2 546 personnes en 2004. Les femmes sont peu nombreuses mais en augmentation constante depuis 2004, elles représentaient, en 2005, 17 % des personnes reçues.

La grande majorité des personnes, 77 %, à plus de 30 ans, dont 25 % plus de 41 ans. Seules 42 % des personnes disent avoir un hébergement stable, les autres vivent à la rue (17 %), dans leur famille (17 %), en squat (11 %), en hébergement d’urgence (7 %) et 80 % se déclarent sans emploi dont 44 % disent ne jamais avoir eu d’emploi stable. Lorsqu’ils sont interrogés sur leur consommation au cours des deux derniers mois, 80 % des usagers disent avoir consommé du crack, 55 % du Subutex, 25 % de la cocaïne, 25 % du Skenan, 19 % de la méthadone, 14 % de l’héroïne, 7 % de l’Ecstasy et 5 % du LSD. 35 % des personnes disent consommer des produits en association


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