N° 1022 | du 16 juin 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 juin 2011 | Nathalie Bougeard

L’hébergement comme outil éducatif

Institut médico-éducatif La Brétèche

Thème : Institution


Dans cet établissement installé en pleine campagne à Saint-Symphorien (Ille-et-Vilaine), cinq modes d’hébergement ont été mis en place afin de favoriser l’autonomisation. Dernière pierre de ce dispositif : la possibilité pour ces futurs adultes de vivre à Rennes dans un des deux foyers de jeunes travailleurs avec lesquels une convention a été signée.

« Au début, les jeunes n’avaient pas envie de venir habiter au foyer de jeunes travailleurs (FJT). Même si leurs craintes n’étaient pas clairement exprimées, cela tournait autour de la peur et de l’angoisse et face à cela, ils préféraient rester en internat classique », se souvient François Joubert, éducateur spécialisé dans cet institut médico-éducatif et affecté depuis janvier 2010 au foyer de jeunes travailleurs des Gantelles. « Depuis plusieurs années, nos jeunes venaient régulièrement en stage « habitat » dans cet établissement. Nous avons donc décidé d’explorer un peu plus cette piste », poursuit-il. Présenté en septembre aux familles, cet hébergement hors les murs s’appuie sur la présence d’un éducateur dans chacun des deux foyers, notamment sur le créneau dix-sept heures/vingt-deux heures.
Dix-huit mois plus tard, tous s’enthousiasment pour ce projet et les demandes pour habiter dans un des deux foyers sont bien plus nombreuses que les places disponibles.
« Aujourd’hui, c’est exceptionnel qu’un jeune refuse de venir. Dans la plupart des cas, ils se sentent complètement valorisés et donc, le bouche à oreille positif fonctionne parfaitement », se félicite Jean-Philippe Segrétain, éducateur qui intervient maintenant au FJT saint-Joseph de Préville.

Autonomie

Avec six chambres louées à l’année dans chacun des deux foyers, cet hébergement en dehors des murs de l’institution donne d’excellents résultats et ce, sur tous les plans. Dans la mesure où chaque jeune doit le matin rejoindre l’institut médico-éducatif, distant d’une bonne vingtaine de kilomètres, il lui faut apprendre à aller toutes les semaines acheter sa carte de transport en commun mais aussi à effectuer des changements de bus et donc à se repérer dans la ville. Toutefois, les moins autonomes ont la possibilité de se rendre à La Brétèche en navette ou en taxi. « L’apprentissage par les pairs fonctionne très bien. Quand un nouveau arrive, on le met en binôme avec un qui est plus à l’aise », précise François Joubert.
Pour l’heure, l’attribution d’une chambre en FJT est une décision collective initiée par les professionnels de l’internat de l’établissement, son service social, les deux éducateurs détachés et le chef de service. Quant aux élèves externes de La Brétèche, ils peuvent également bénéficier de cette expérience. Cependant, tous débutent par un séjour à l’appartement. « Depuis une vingtaine d’années, nous disposons d’un trois pièces à Rennes où nous proposons des stages « habitat » de cinq jours renouvelables une ou deux fois. Chaque semaine, deux jeunes y séjournent et pour ce faire, reçoivent un budget dédié à la nourriture et à leurs activités », résume Brigitte Cousineau, éducatrice spécialisée, responsable de ce lieu. Si la professionnelle ne travaille pas le soir, en revanche, elle accompagne les jeunes dans la journée, soit pour des temps d’observation, soit dans le cadre de la préparation à l’insertion professionnelle et sociale.
Reste que pendant très longtemps, les jeunes envisageaient le stage à l’appartement comme leur bâton de maréchal. Aujourd’hui, tous ou presque réclament d’essayer le foyer de jeunes travailleurs avec l’espoir d’y être ensuite résident permanent. « Dorénavant, nous leur présentons le temps passé à l’appartement comme une étape indispensable pour tenter ensuite le foyer. D’ailleurs, quand ils sont avec moi, j’en profite pour les y emmener déjeuner, visiter l’endroit ou encore rencontrer les permanents », explique Brigitte Cousineau.

Aux Gantelles ou à Saint-Joseph de Préville, certains sont titulaires de leur chambre, c’est-à-dire qu’ils y vivent à l’année, alors que d’autres sont stagiaires, en général pour une ou deux semaines. En revanche, aucun jeune issu de l’institut médico-éducatif n’y demeure le week-end. « La maladie mais aussi les périodes en entreprise provoquent un taux de vacance élevé. L’internat de La Brétèche a donc toujours une liste de stagiaires potentiels et dès qu’une place se libère, nos collègues nous adressent le jeune. Bien sûr, toute l’équipe sait que certains ne pourront jamais être titulaires mais venir ici est important. Cela leur permet de se confronter, dans un milieu sécurisé, à une autre réalité », estime François Joubert. Et d’ajouter : « Ils sont très demandeurs d’un hébergement, même temporaire, au foyer. Nous avons plus de sollicitations que de places disponibles ».
Au démarrage du dispositif, en janvier 2010, François Joubert et Jean-Philippe Segrétain ont dû convaincre leurs collègues : quel intérêt, en effet, de proposer un stage d’une semaine à une personne dont tout le monde sait qu’à vingt ans, elle logera dans un foyer d’hébergement pour adultes ? « Quelles que soient les difficultés du jeune, c’est une expérience intéressante en matière d’autonomie mais aussi de valorisation personnelle », revendiquent les deux travailleurs sociaux.
Autre aspect positif de cette démarche : un plus grand accès à la mixité sociale. Car de fait, les foyers de jeunes travailleurs accueillent des publics très diversifiés où l’on rencontre aussi bien des diplômés de niveau bac+4 que des demandeurs d’emplois ou d’autres qui travaillent dans un ESAT. « Dans notre démarche, cette structure ne doit pas être utilisée uniquement comme un centre de loisirs. Certes, aller au cinéma le soir après dîner ou jouer au billard dans le hall avec d’autres résidents fait partie du projet mais il faut aussi apprendre à faire les courses et à cuisiner », insiste son collègue. D’où la décision prise en septembre 2010 d’imposer un repas sur quatre préparé par les jeunes gens. « Les deux foyers sont équipés d’un self-service où l’on peut manger pour un coût compris entre cinq et six euros. Au début, nous n’avions pas pensé que pour les jeunes, cela équivaudrait à « chouette ! Restau tous les soirs ! » », recadre François Joubert. Et ça marche : « Je mise beaucoup sur les dîners conviviaux : récemment, les jeunes ont décidé de préparer une raclette. Quand nous sommes partis faire les courses, trois résidents du foyer qui ne dépendent pas de l’IME nous ont accompagnés et ensuite, sont restés manger avec nous », relate François Joubert. Les exemples de brassage des publics sont nombreux : une jeune fille déficiente qui passe la soirée à rigoler avec un mineur étranger isolé afghan ne parlant pas le français, une virée à la bibliothèque de quartier proposée au débotté par une résidente du foyer et qui se renouvelle à plusieurs reprises, une soirée jeux de société ou encore l’atelier slam. « À l’internat, les jeunes sont toujours ensemble alors qu’ici, ils ont le choix. Cela étant, lorsqu’ils arrivent au foyer, nos jeunes ont tendance à rechercher les têtes connues. Le mélange entre les résidents venant de l’IME et les autres n’est absolument pas systématique. Pour rompre cet instinct grégaire tout à fait compréhensible, les loisirs constituent un support idéal », considère François Joubert. Reste que dans le cadre des animations proposées par les deux FJT – trois soirées par semaine –, les jeunes déficients intellectuels ont plus tendance à y assister qu’à y participer réellement.

Activités individualisées

Enfin, la possibilité de travailler sur des activités beaucoup plus individualisées enthousiasme les deux éducateurs. Ainsi, une jeune fille peut-elle maintenant suivre chaque semaine un groupe de parole destiné aux enfants d’alcooliques. « Lorsqu’elle résidait à Hédé, il n’en était pas question car le temps de transport était trop important », souligne Jean-Philippe Segrétain. De plus, par rapport à l’internat, les horaires des éducateurs sont plus adaptés à la vie des jeunes gens puisqu’ils terminent leur service aux environs de vingt-deux heures. « Dans un institut médico-éducatif, organiser une sortie au cinéma se prépare une semaine à l’avance, notamment parce qu’il faut prévenir la cuisine. L’internat constitue une sorte de carcan dans lequel j’étais contraint de prévoir toutes les activités pour l’ensemble du groupe. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus individualisé », estime l’éducateur. De fait, lorsqu’un jeune décide de se reposer dans sa chambre, un autre regarde la télévision, un troisième reste discuter dans le hall d’accueil du foyer et deux autres sortent au cinéma. Mais il arrive très souvent que tous se retrouvent dans le bureau de l’éducateur à discuter autour d’un café. « Lorsque je quitte mon service, je préfère qu’ils soient dans leur chambre. Et je passe toujours voir le veilleur de nuit afin de le mettre au courant de certai­nes difficultés », indique François Joubert.

Plus de liberté

L’une des principales difficultés de ce dispositif est d’évaluer non pas le niveau de déficience du jeune mais les conditions pour qu’il soit toujours en sécurité et que rien, ni lui ni d’autres, ne vienne le mettre en danger. « Certains peuvent sortir le soir non accompagnés tandis que d’autres n’ont pas cette autorisation », tranche François Joubert. Et de raconter l’histoire d’une jeune femme qui communique essentiellement par le toucher et qui s’est plainte de harcèlement. « Nous savions que cela faisait partie de sa fragilité. En revanche, les résidents ont peut-être cru parfois à des avances. Quoi qu’il en soit, nous avons préféré qu’elle retourne à l’internat. »
Une autre a fait le mur un soir pour rejoindre son petit ami qui habitait en ville. « En fait, nous l’avons su très vite car le reste du groupe était très insécurisé par son attitude. Il attendait une réponse de notre part. Nous avons expliqué à la fugueuse les raisons de notre décision – retour en hébergement classique – tout en signalant bien qu’il ne s’agissait pas d’une sanction mais bien d’un problème de maturité et de confiance qu’il fallait encore travailler », insiste François Joubert. D’ailleurs, depuis cet incident, cette jeune personne est revenue à plusieurs reprises effectuer des stages aux Gantelles. Entre-temps, un autre s’est alcoolisé. « Un des grands avantages de ce dispositif est la possibilité d’expression de la dimension adolescente. À La Brétèche, nous sommes plutôt dans une dimension familiale, un vase clos qui accueille des personnes déficientes et des professionnels. Ici, c’est un village avec un degré de liberté bien plus élevé, et des habitants qui sont tous très différents. Incontestablement, ça élève le niveau de nos jeunes et pour leur construction identitaire, c’est extrêmement positif », estime François Joubert.
Ici, les jeunes de l’IME rencontrent dans ce foyer des jeunes qui ont d’autres difficultés comme par exemple les addictions à l’alcool ou au cannabis. « Côtoyer des personnes qui ont des problèmes différents et font face à d’autres échecs permet incontestablement de se situer », note Jean-Philippe Segrétain.

Soutien de la direction

Évidemment, dans le cadre d’un internat, les professionnels rencontrent moins de situations sensibles. « Je suis plus stressé ici avec six jeunes qu’à La Brétèche où j’étais responsable d’un groupe de douze », lâche Jean-Philippe Segrétain. Mais en même temps, lui et son collègue apprécient pleinement la confiance accordée par leur direction. « Les jeunes changent énormément ici. Malgré leurs troubles parfois importants, leurs progrès sont remarquables. Jamais en internat classique, nous n’aurions pu tester autant de choses », expliquent-ils en chœur. Prochaine étape envisagée par ces deux défricheurs : louer deux studios indépendants afin que les jeunes puissent aller encore plus loin.


En bref…

  • L’institut médico-éducatif La Brétèche dispose d’un agrément de quatre-vingt-sept places.
  • Contrairement aux IME qui accueillent les enfants dès six ans, La Brétèche ne reçoit que des jeunes d’au moins douze ans et ce, jusqu’à vingt ans. Dans les faits, l’âge d’entrée se situe autour de quatorze ans.
  • Il accueille des jeunes déficients intellectuels légers ou moyens avec parfois des troubles psychiques ou psychiatriques associés. De plus, une grande part est confrontée à des problématiques familiales très lourdes.
  • Cinq possibilités d’hébergement différentes existent : douze places au gîte d’Hédé à quelques kilomètres de l’IME qui accueille les plus jeunes, douze places en chambre individuelle à l’internat sur le site de Saint-Symphorien, dix familles d’accueil, douze chambres en foyer de jeunes travailleurs et deux chambres à l’appartement.
  • À l’exception de l’appartement où filles et garçons se succèdent à tour de rôle, la mixité a été mise en œuvre dans les autres types d’hébergement depuis dix-huit mois.

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