N° 904 | du 6 novembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 novembre 2008

« Grâce à Françoise Dolto, nous parlons aux enfants et c’est central »

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Psychanalyse

Entretien avec Sylviane Giampino, psychanalyste et psychologue de la petite enfance qui revient sur les apports théoriques de Françoise Dolto pour les professionnels de l’enfance. Apports en contradiction avec les lois actuelles qui privilégient la répression à la prévention envers les mineurs.

Vous dites que l’héritage théorique de Françoise Dolto se découpe en trois aspects fondamentaux. Le premier concerne son élaboration autour de « l’image inconsciente du corps »

Dans l’ouvrage L’image inconsciente du corps, Françoise Dolto explique sa conception de la construction primordiale d’un être humain. Pour elle, le sujet existe avant même sa conception dans le désir parental et survit à la mort dans le souvenir et la parole de ceux auprès desquels il occupe une place et donc une fonction symbolique. La référence à un père, même disparu, influence l’enfant qui grandit. Chez Françoise Dolto, c’est un peu comme si le sujet prenait corps durant la grossesse et les premières années de la vie. Mais attention, ces premières années de vie sont fondatrices mais non déterministes. Tout ne se joue pas durant la grossesse, ni avant trois ou six ans. Beaucoup confondent, hélas, Dolto avec Dodson, psychologue américain et auteur de l’ouvrage Tout se joue avant six ans, paru en 1972.

Françoise Dolto nous fait découvrir les « étapes archaïques » du développement de l’enfant dans la relation et l’importance de la relation affective nouée à la relation langagière. Le corps et le psychisme de l’enfant sont indifférenciés. Il parle avec son corps et ses problèmes : les troubles de l’alimentation, du transit intestinal ou du sommeil… représentent autant de paroles masquées ou de questions de l’enfant.

Son second grand apport théorique considère l’enfant, quel que soit son âge, comme un être de langage. Françoise Dolto a mis en évidence l’importance de la parole dans l’inconscient structurant l’enfant dès le début de la vie.

La parole qui lui est adressée l’humanise. Il comprend ce qui lui est dit avec vérité et implication sur sa généalogie, son appartenance à un genre, les événements clé de l’histoire familiale, l’histoire sue et insue de sa famille.

Enfin, Françoise Dolto a transmis son écoute de psychanalyste au plus grand nombre

Elle a souhaité le faire comme un « éclairement », afin que nous comprenions mieux les enfants, ne les considérions plus comme des adultes en miniature et modifions nos pratiques d’éducation, de soin, d’accueil et d’enseignement. Elle a estimé que les découvertes de la psychanalyse pouvaient être utiles à tous, même aux non-thérapeutes.

Son désir de transmettre ne s’est pas exprimé par la fondation d’une école de psychanalystes, elle a orienté son énergie de transmission vers les professionnels et les parents (publication d’ouvrages, intervention dans les médias…). Ses émissions de radio sur France Inter ont provoqué un véritable raz-de-marée d’interrogations dans les familles, de prise de conscience populaire, de découverte que l’enfant a ses propres conceptions du monde, de la vie, de la mort, de la sexualité. On ne le considère plus comme un animal à dresser ou un sauvage à discipliner mais comme un être de parole, de conscience et de symboles. Il sait ce que les adultes qui l’entourent lui cachent et parfois même des choses qu’ils ignorent eux-mêmes mais qui résident dans leur inconscient. Pour autant, il reste un enfant qu’il faut accompagner en respectant son immaturité et les étapes de son développement. Françoise Dolto a également transmis ses théories aux travailleurs sociaux par sa participation à de nombreux colloques et formations.

Comment ses apports théoriques se traduisent-ils dans les pratiques des professionnels de l’enfance ?

Il est difficile en observant les pratiques, de dire ce que nous devons à Françoise Dolto, à Jenny Aubry, à Winnicott ou à d’autres. En revanche, il est certain qu’aujourd’hui, grâce à elle, nous parlons aux enfants et c’est central. On ne confie quasiment plus un bébé à une assistante maternelle ou à une crèche sans préparer progressivement la séparation avec sa famille. Les services de maternité ou de néonatalogie évitent de séparer inutilement un enfant de sa famille. Si la séparation est indispensable, elle sera accompagnée de paroles, d’objets, d’étapes.

Quel a été l’apport de Françoise Dolto dans la mise en place d’actions de soutien à la parentalité ?

Ces actions, promues par une délégation interministérielle à la Famille depuis 1998, ont été soutenues par des personnes ayant travaillé avec elle, comme la psychanalyste Caroline Eliacheff. Pour Françoise Dolto, il est impossible d’aider un enfant sans soutenir son père et sa mère s’ils rencontrent des difficultés à exercer leur fonction parentale. Hélas, aujourd’hui ce bel objectif commence à être dévoyé. Sous la poussée du contrôle des familles et des comportementalistes, on voit apparaître des stages de formation à la parentalité et des contrats de responsabilité parentale signés avec les autorités.

Depuis sa pratique de psychanalyste pour enfants, Françoise Dolto prônait l’inverse de cela. Elle a toujours travaillé avec les parents et a démontré en quoi les attitudes inadéquates avec leurs enfants sont liées à des barrages inconscients qui les empêchent d’être les parents qu’ils souhaitent. Elle a affirmé que la violence, la dureté, l’abandon, la maltraitance… se travaillent au niveau des enfants, des parents, autant que des institutions. Elle a œuvré pour qu’un enfant dont la santé physique ou psychique est en danger soit protégé par la société, mais elle a toujours soutenu qu’il faut travailler en lien, non jugeant ni répressif, avec les parents. Sans cela, c’est la société qui devient maltraitante pour l’enfant. « Le père et la mère sont dans l’enfant et on doit travailler le père et la mère qu’il porte en lui », nous dit-elle. Françoise Dolto a affirmé qu’un enfant peut supporter beaucoup à condition que les choses lui soient dites avec des paroles de vérité.

Bien avant la diffusion du concept de résilience, elle a expliqué qu’un enfant qui a vécu des situations catastrophiques, subi la guerre, des arrachements… peut se développer positivement s’il rencontre sur son chemin un adulte ou un autre enfant tutélaire avec lequel se tisse une relation humanisante, parce qu’il y aura une accroche symbolique, signifiante, d’une adresse affective, des soins de parole, même fugaces.

Qu’en est-il aujourd’hui, à l’heure des coupes budgétaires, de la place des psychologues dans les hôpitaux et les services de soins ?

Le problème n’est pas lié aux coupes budgétaires, elles ont toujours existé et les services n’ont jamais eu beaucoup d’argent pour investir dans le psychisme. La différence vient du fait qu’aujourd’hui, services hospitaliers et institutions privilégient la standardisation des soins, l’efficacité normativeau détriment de l’aide par un psychologue clinicien, attentif à la singularité de chaque patient (le gouvernement est d’ailleurs en train de créer un nouveau métier : “éducateur de soins”). Or, un être humain n’est pas déterminé par sa seule volonté ou par ses comportements, il est aussi guidé par une part irréductible d’irrationalité. Il ressent des pulsions, des passions et s’imposent à lui-même des états, des actes et des souffrances, dont il n’arrive pas à se protéger. En supprimant un poste de psychologue clinicien, en estimant l’éclairage psychanalytique inutile dans les institutions, les gestionnaires éradiquent aussi cette réalité. Ce qui me rassure dans les formations et les supervisions que j’anime, c’est que la plus jeune génération des travailleurs sociaux et de médecins se montre à nouveau très sensible aux phénomènes inconscients et intéressée par leur prise en compte.

Existe-t-il des malentendus ou des dérives associés aux apports de Françoise Dolto, parfois accusée, par exemple, d’avoir promu des « enfants rois ».

En aucun cas, Françoise Dolto n’a promu des enfants rois. Dans l’ouvrage L’image inconsciente du corps, l’axe central de sa théorisation concerne « les castrations symboligènes ». Elle explique que, tout au long de son développement, l’enfant doit recevoir de la part des adultes des obstacles à la réalisation de ses impulsions et de ses pulsions, lorsqu’elles s’expriment sous des formes incompatibles avec sa sécurité, celle des autres, la société ou sa culture. À chaque fois qu’un adulte pose un obstacle, il doit en expliquer les raisons à l’enfant, tout en soulignant en quoi son intention était positive : « Tu ne peux pas toucher le fer à repasser car tu risquerais de te brûler, mais je comprends que tu veuilles repasser tes habits comme tes parents et tu pourras le faire plus tard. » Françoise Dolto a insisté sur le fait qu’il faut valider le désir d’agir, de faire – dans une forme acceptable – y compris celui d’agresser, nécessaire à notre protection et à notre sécurité. Elle a aussi souligné que les adultes ne doivent pas résoudre les envies des enfants mais les amener à trouver par eux-mêmes le moyen de les satisfaire de façon élaborée et utile.

Existe-t-il d’autres incompréhensions ?

On confond parfois la libération sexuelle des années 1970 et certains comportements qui ont pu l’accompagner (parents se montrant nus, racontant leur vie privée aux enfants…) avec les apports de Françoise Dolto. Au contraire, elle a souligné que voir un parent nu est compliqué pour un enfant, que les parents doivent fermer la porte de leur chambre, les enfants celle de la salle de bain. Elle a prôné la vérité dans la parole, insisté sur l’importance de nommer les choses, d’encourager l’enfant dans la dynamique du grandir, ce que Françoise Dolto a appelé « l’allant devenant de l’enfant dans le génie de son sexe » (expliquer à une fillette, par exemple, qu’elle va devenir une jeune fille, une femme puis, si elle le souhaite, une mère). « Parler de » est le contraire de montrer. La parole soutient la pensée, le voyeurisme la fige. Pour autant, « parler vrai » à un enfant ne signifie pas tout lui dire. Une parole qui lui est adressée doit répondre à une question qu’il a posée et être énoncée par la bonne personne, au bon moment. Dire la vérité à un enfant ne signifie pas palabrer en permanence et le noyer de mots hors sens. Il a besoin de retenue de la part des adultes qui l’entourent, elle lui montre l’importance du quant-à-soi et souligne le fait que tout dire n’est pas obligatoire.

Les lois actuelles préférant la répression à la prévention vis-à-vis des mineurs remettent-elles en cause le statut que Françoise Dolto leur donnait ?

Nous assistons aujourd’hui à une volonté inconsciente mais déterminée de la part des adultes d’éradiquer la composante infantile dans la société, c’est-à-dire tout ce qui dans l’humain échappe un peu au contrôle. L’idée prédominante consiste à vouloir maîtriser, contrôler, mesurer et utiliser les premières années de la vie des enfants, non comme une période de transition les amenant progressivement à devenir des adultes responsables et socialisés, mais comme un temps durant lequel il faut inscrire en eux la loi sociale. Tout cela sans prendre en compte que la loi sociale s’inscrit dans la loi symbolique, dans les lois profondes de « qui je suis », « d’où je viens » et « avec qui je vais vers ce que je suis ». Tant qu’un enfant ne sait pas ça, il ne pourra pas être équilibré et socialisé.

Vous faites partie du collectif « Pas de 0 de conduite » [1] qui appelle à une « prévention psychologique, globale, prévenante, humanisante et éthique, refusant la stigmatisation des enfants manifestant des déviances plus ou moins grandes dans leurs comportements. » Qui le compose ?

Ce collectif est composé de citoyens, de professionnels de l’enfance, du travail social, de l’éducation, du secteur médical, du secteur psychiatrique, de chercheurs en neurosciences et génétique, de pédagogues et de philosophes. Nous défendons la prévention des difficultés des enfants et nous proposons des repères pour qu’elle soit efficace et éthique. Pour cela, les services sociaux, les services de soins et d’éducation ne peuvent être asservis à des impératifs de contrôle social et de sécurité publique. Ils ne veulent être ni des outils de contrôle normatifs, ni des délateurs. Nous assistons aujourd’hui à un dévoiement des objectifs, des missions et des méthodes. Chacun doit faire son travail, la sécurité publique relève du ministère de l’Intérieur.

Le collectif alerte sur les projets de fichages des enfants. Le dépistage des troubles du comportement à la crèche ou à l’école maternelle entrera en connexion avec d’autres fichages. Un enfant se transforme, évolue, se modifie. Inscrire son existant, le garder en mémoire - fut-ce dans un disque dur - revient à le stigmatiser, à le figer avec le risque de l’identifier pour toujours à une difficulté passagère. Le collectif combat également la transmission d’informations des services sociaux vers les maires ou les conseils locaux de lutte contre la délinquance. Actuellement, sont mis en place des outils d’enregistrement des données qui favoriseront un contrôle vis-à-vis des enfants. De Basélève à Edwige, il n’y a que l’espace d’un clic qui pourrait bien être celui des questionnaires de comportements en maternelle et des entretiens du troisième mois de grossesse. Tout n’est qu’une question de cases qu’on accepte ou non de cocher.

Votre engagement est-il en lien avec les apports de Françoise Dolto ?

Oui, nous avons la responsabilité de témoigner de l’importance de ce que la société donne à vivre aux enfants. N’a t-elle pas écrit La cause des enfants ? Cet engagement est très conforme à l’éthique de la psychanalyse « l’inaliénable du sujet ». Ce dernier ne se réduit ni à ses comportements ni à ce que l’on dit de lui. Les professionnels du soin, de l’accueil, de l’éducation et de l’enseignement, que Françoise Dolto invitait à une « implication humaine solidaire » ne se reconnaissent pas dans les idéologies et les méthodes voulant rayer l’expression de la fragilité humaine. Ces professionnels du social sont bien placés pour savoir qu’une société doit accorder une place à la vulnérabilité de certains, à leurs différences. Un être humain se développe depuis sa conception jusqu’à sa mort. Il évolue, se transforme et pour cela, traverse des étapes durant lesquelles il est plus vulnérable, plus fragile, moins performant, moins compétitif, moins adapté. Nous sommes là pour accompagner ces mouvements, ces oscillations de la vie.


[1En 2006, il a réuni 200 000 signatures qui ont contraint le gouvernement à renoncer à inscrire le dépistage d’enfants turbulents, dès 36 mois, dans la Loi de prévention de la délinquance. Il a également conduit l’Inserm à annoncer de nouvelles méthodes pour ses expertises en santé mentale et en prévention.
Site : www.pasde0deconduite.ras.eu.org


Dans le même numéro

Dossiers

« Faire du Dolto du jour au lendemain est vite repéré par l’enfant »

Entretien avec Anny Cordié, neuropsychiatre, psychanalyste.

Lire la suite…

Françoise Dolto, la femme qui parlait aux enfants

Aucune véritable biographie de référence n’a été écrite à ce jour sur Françoise Dolto. La psychanalyste Katleen Kelley-Lainé devait bien en publier une cette année à l’occasion du centenaire de sa naissance mais le projet est repoussé à 2010. La publication d’une pareille œuvre saura-t-elle mettre un terme aux inepties qui circulent sur Françoise Dolto ? On lui prête en effet des affirmations que non seulement elle n’a pas prononcées, mais qui vont à l’encontre de ce qu’elle pensait. Ce qui ne veut pas dire que certaines de ses prises de positions, reflet d’une époque, ne sont pas aujourd’hui discutables.

Lire la suite…