N° 904 | du 6 novembre 2008 | Numéro épuisé

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Le 6 novembre 2008

« Faire du Dolto du jour au lendemain est vite repéré par l’enfant »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Psychanalyse

Entretien avec Anny Cordié, neuropsychiatre, psychanalyste.

Quels sont selon vous les concepts psychanalytiques que Françoise Dolto a promulgués mais qui restent encore “discutables” ?

Pour répondre à cette question je dois préciser que le regard que je porte sur Françoise Dolto est marqué par la relation que j’ai eue avec elle puisqu’elle a été mon analyste dans les années 1961/1968, alors que dans le même temps je suivais à l’hôpital Sainte Anne l’enseignement de Lacan. Je l’ai donc connue d’abord en tant qu’analysante puis comme élève quand, vers la fin de mon analyse, elle m’invita à venir assister à sa consultation à l’hôpital Trousseau. J’ai aussi suivi en partie son enseignement et écouté quelques unes de ses prestations à la radio.

Je dirais que personnellement certains de ses concepts me sont apparus fondamentaux tant ils enrichissaient ce que l’on connaissait mal à l’époque et qu’elle tirait de son expérience clinique : c’était avant tout ce qui touchait à l’image du corps et venait compléter ce que Lacan avait élaboré sur le “stade du miroir”. Lacan lui aurait dit alors « Moi je dis, toi tu fais ». Tout ce qu’elle a élaboré sur « l’image inconsciente du corps » a été la pierre d’angle de ma pratique et un enrichissement incroyable pour toute une génération de praticiens.

Je serais plus réservée sur d’autres prises de position par exemple quand elle étend la notion de castration à partir des points d’origine de la pulsion : castrations ombilicales, orale, etc. Cela vient un peu bousculer les textes freudiens. J’ai aussi regretté qu’elle utilise le mot psychose pour des cas où l’analyse a permis à l’enfant de guérir de graves troubles. L’apport lacanien sur cette question de la psychose reste fondamental.

La médiatisation à outrance de ses théories et une certaine forme de vulgarisation conceptuelle ont-
elles pu entraîner des dérives, tant pour ceux qui l’écoutaient que pour les professionnels de l’enfance ?

On a oublié à quel point cette médiatisation, qui passait par son travail clinique et son enseignement oral et écrit, a bousculé les idées reçues sur la psychologie de l’enfant, et sur l’éducation. Elle a redonné à l’enfant le droit à la parole et le statut de sujet pris dans le symbolique. Elle a martelé la notion de respect dû à l’enfant qui n’est plus un animal que l’on dresse. A-t-on oublié le bonnet d’âne ? L’humiliation des enfants “pipi au lit” ? Le sadisme de certains maîtres ? L’abus de pouvoir de parents qui confondent autorité et autoritarisme.

Dans ces années 60-70 je faisais un stage à la Salpétrière dans un service de psychiatrie de l’enfant. Un grand patron présentait sur l’estrade de l’amphi un préado fugueur. Il avait conclu sa tirade sur les troubles du comportement, puis le montrant du doigt avait prononcé cette phrase que je n’ai jamais pu oublier : « Les fugueurs, c’est comme les chiens, il faut les attacher ou les enfermer ». Françoise Dolto a dit que les enfants « mauvais » étaient des enfants en souffrance. Il fallait que chacun s’interroge sur le pourquoi de ce mal-être : les parents, le psy, l’enfant lui-même pour tenter d’en trouver le sens.

La vulgarisation d’une pratique aussi ésotérique que la psychanalyse ne peut qu’entraîner force malentendus, faut-il pour cela rester dans le secret de son cabinet ? Je le pense de moins en moins et le bilan de son action est largement positif. Son enseignement n’est pas fait de dogmes, si certains l’ont cru c’est qu’ils n’ont pas beaucoup réfléchi ni interrogé d’autres auteurs, ni fait confiance à leur propre jugement.

Les dérives ? C’est quand on prend à la lettre ce qu’elle avance, or il est rare de pouvoir imposer une conduite à quelqu’un, le naturel revient vite. Le changement brusque de comportement d’un parent qui veut faire du Dolto du jour au lendemain est vite repéré par l’enfant. Mais il y aura toujours des mères adeptes de la communication à outrance qui seront encouragées, en lisant Dolto, à noyer leur enfant dans leur logorrhée. Des professionnels ont pu croire qu’un dessin violet était signe de dépression de l’enfant et le rouge expression de sa violence, mais rares sont ceux qui on pris ces références doltoïennes à la lettre, une consultation est une rencontre autrement complexe. À la radio il n’était pas question pour elle de faire des interprétations analytiques mais plutôt de donner des conseils éducatifs qu’elle tirait de sa grande expérience de praticienne.

Quant au procès qu’on lui fait actuellement sur la perte d’autorité des adultes, ce serait l’accuser d’avoir prêché le laxisme ! Une aberration ! Il faudrait regarder du côté du changement de société : familles monoparentales, rôle du père, des nouveaux pères ? Elèves en difficulté, rétifs à toute autorité, violence sociale, etc.


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