N° 904 | du 6 novembre 2008 | Numéro épuisé

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Le 6 novembre 2008

Françoise Dolto, la femme qui parlait aux enfants

Jacques Trémintin

Thème : Psychanalyse

Aucune véritable biographie de référence n’a été écrite à ce jour sur Françoise Dolto. La psychanalyste Katleen Kelley-Lainé devait bien en publier une cette année à l’occasion du centenaire de sa naissance mais le projet est repoussé à 2010. La publication d’une pareille œuvre saura-t-elle mettre un terme aux inepties qui circulent sur Françoise Dolto ? On lui prête en effet des affirmations que non seulement elle n’a pas prononcées, mais qui vont à l’encontre de ce qu’elle pensait. Ce qui ne veut pas dire que certaines de ses prises de positions, reflet d’une époque, ne sont pas aujourd’hui discutables.

Très tôt, Françoise Dolto rêve de devenir « médecin d’éducation ». Après des études d’infirmière puis de médecine, elle s’installe en 1939 comme médecin généraliste et pédiatre. S’ouvre alors une longue carrière de quarante ans qu’elle consacrera entièrement à l’écoute des enfants. Elle exerce à l’hôpital Trousseau de 1940 à 1978. Commencé sur Europe 1, le dialogue avec des auditeurs se poursuivit sur France Inter à partir d’octobre 1976 dans une émission restée célèbre, Lorsque l’enfant paraît. Elle fonde en 1979 la Maison Verte, lieu de prévention et de socialisation précoce. Dès 1976, estimant que la célébrité acquise par ses prestations radiophoniques est incompatible avec une pratique libérale, elle décide de ne plus se consacrer qu’à des enfants reçus dans une pouponnière de l’aide sociale à l’enfance.

Jusqu’à sa mort survenue en 1988, elle côtoiera les personnels tant socio-éducatifs que psychologues de ce service. Il est difficile de synthétiser la pensée de Françoise Dolto, tant elle est riche et foisonnante : près de trente-cinq ouvrages et des dizaines d’heures d’enregistrement radiophonique [1]. L’un de ses propos, souvent cité, est tout à fait représentatif de sa volonté d’humanisation : « Tout groupe humain prend sa richesse dans la communication et la solidarité visant à un but commun : l’épanouissement de chacun dans le respect des différences. »

La face lumineuse

Son influence a largement dépassé le cercle de la psychanalyse auquel elle a pourtant beaucoup collaboré. Même si cela semble une évidence aujourd’hui, elle fut parmi les premiers à révéler aux adultes en général, et aux parents en particulier, la place singulière de l’enfant. Son discours était des plus innovants à son époque et certaines de ses affirmations pas moins que révolutionnaires face aux représentations alors dominantes de l’enfance. Ainsi a-t-elle affirmé avec conviction que le petit d’homme n’était pas un simple tube digestif, mais un être sensible, réagissant dès la grossesse à son environnement, attentif à la parole qu’on lui adresse.

Ayant dû se battre, alors qu’elle était adolescente, pour obtenir le droit de passer son bac, Françoise Dolto était particulièrement bien placée pour affirmer : « Dès que les parents ont appris à leurs enfants à parler et à marcher, ils leur ordonnent aussitôt de se taire et de rester assis. » Elle a contribué, avec d’autres intellectuels de son époque, à enterrer l’autoritarisme qui a dominé dans l’éducation jusqu’à la fin des années 1970. Si l’époque est révolue où seul l’adulte avait droit à la parole et où l’enfant avait juste le droit de se taire, c’est en partie grâce à elle. Les relations basées sur la stricte obéissance et la soumission à l’autorité ont été remplacées par le dialogue et la légitimation. Et on ne peut que lui rendre hommage d’avoir participé à ce mouvement de fond.

La face obscure

Néanmoins, Françoise Dolto a aussi été marquée par les limites de son temps. Tout acquise à la promotion du sujet et à la libération de l’individu chez l’enfant, elle n’a peut-être pas perçu l’importance du maintien des différences intergénérationnelles, comme le montre son engagement, en 1977, dans le soutien de trois adultes inculpés pour avoir eu des relations sexuelles avec des adolescents de treize et quatorze ans. Elle signera il est vrai avec soixante-huit autres célébrités (dont Sartre, Jack Lang, Glucksman ou Kouchner) une pétition adressée au Parlement, appelant à la dépénalisation de toute relation consentie entre adultes et mineurs de moins de quinze ans.

En cohérence avec l’aveuglement généralisé de ses contemporains sur les questions de maltraitance en général et d’inceste en particulier, elle répondra à une interview dans la revue du mouvement Choisir : « Question : Mais enfin, il y a bien des cas de viol ? Réponse : Il n’y a pas de viol du tout. Elles sont consentantes. », « Question : Quand une fille vient vous voir et qu’elle vous raconte que, dans son enfance, son père a coïté avec elle et qu’elle a ressenti cela comme un viol, que lui répondez-vous ? Réponse : Elle ne l’a pas ressenti comme un viol. Elle a simplement compris que son père l’aimait et qu’il se consolait avec elle, parce que sa femme ne voulait pas faire l’amour avec lui. » [2]

Droit d’inventaire

Que reste-t-il de Dolto, vingt ans après sa mort ? Une grande admiration pour toute une génération de professionnels qui ont été nourris de ses enseignements. Une référence pour celles et ceux qui se passionnent pour l’acte d’éducation. Une nécessaire vision critique de son œuvre pour ceux qui refusent l’hagiographie et la dévotion. C’est grâce à Françoise Dolto que nous posons un regard différent sur le bébé, en le considérant comme une personne à part entière. Pourtant, poussant très loin son intuition, elle affirmait que le nourrisson était en capacité de comprendre le sens du message qui lui était adressé, et ce dès sa naissance. Les travaux scientifiques ne confirment pas cette hypothèse.

Ainsi, Bénédicte de Boysson-Bardies, psycholinguiste, explique-t-elle qu’il faut attendre la maturation corticale intervenant entre neuf et dix-sept mois pour que l’enfant découvre le sens des mots [3]. Ce qui n’implique pas qu’il faille cesser de lui parler. Ce que le bébé comprend, c’est qu’on s’adresse à lui. L’adulte qui se comporte avec lui comme avec un sujet, déclenche son attention et ses réactions. Mais ce qui le captive, c’est la musique des mots, ce qu’on appelle la prosodie et non leur sens. Autre illustration : François Dolto n’a eu de cesse de prôner la liberté pour les enfants. Au point que certains de ses avis ne peuvent que nous étonner aujourd’hui : « Nous imposons à nos enfants beaucoup de nos désirs totalement inutiles, et sans aucune valeur formative morale. Laissons l’enfant aussi libre que possible, sans lui imposer des règles sans intérêt ».

Le bon grain de l’ivraie

Un tel propos peut se comprendre soit comme : « n’écrasons pas la personnalité de l’enfant », soit comme : « ne lui fixons aucune limite ». On reproche volontiers à Françoise Dolto d’avoir contribué à faire advenir l’enfant-roi, puis l’enfant-tyran. « Si Patrice n’a pas fini de déjeuner en même temps que les autres, il n’a qu’à prendre son assiette avec lui, finir dans un coin et la rapporter ensuite tout seul à la cuisine. S’il ne veut pas manger du tout, il n’a qu’à la laisser, cela ne gène personne », conseillait-elle à une maman sur l’antenne de France Inter dans l’émission Lorsque l’enfant paraît

Une telle suggestion se justifie si elle s’oppose aux pratiques de dressage à l’époque qui consistaient à forcer l’ingestion d’un repas et en cas de vomissement, à faire avaler ensuite ce qui avait été rendu. Cette affirmation a moins de pertinence quand elle s’applique à l’enfant qui refuse tout repas, en dehors du Mc Donald’s ! Le ton impératif avec lequel Françoise Dolto pouvait asséner des avis présentés comme autant de vérités a pu troubler certains parents qui se sont mis à suivre ses conseils à la lettre (lire l’interview de Anny Cordiè, neuropsychiatre, psychanalyste).

Dommage que Françoise Dolto n’aie juste pas plus souvent réaffirmé ce qu’elle expliqua un jour et qui aurait dû commencer et terminer chacun de ses propos : « Il ne faut pas établir de règlements généraux quand on a affaire au sujet humain. Chaque cas est particulier, il ne faut pas fixer les choses trop tôt […] l’appréciation doit se faire en fonction de chaque individu » [4]. À nous ne nous inspirer de ces sages paroles et de les appliquer en premier à son auteur.


[1Coffret de 9 CD proposant 147 des 1000 réponses faites aux auditeurs au cours des 375 heures d’enregistrement des 100 émissions de Lorsque l’enfant paraît, Radio France / Ina / Frémeaux & Associés

[2Entretien cité dans Le Viol du Silence, Eva Thomas, éd. Aubier 1986

[3Comment la parole vient aux enfants, Bénédicte de Boysson-Bardies, éd. Odile Jacob, 1996

[4Destins d’enfants - Entretiens, op. cit., p.86


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