N° 723 | du 30 septembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 septembre 2004

Faut-il accepter des caméras dans les établissements ?

Jacques Trémintin


Ne pas accepter la presse c’est risquer d’entretenir le fantasme des institutions qui ont quelque chose à cacher, lui ouvrir les portes sans précaution cela peut prêter le flanc au sensationnalisme. L’institut de rééducation des Landettes à Saint-Nazaire a tenté l’expérience d’accueillir la télé

Faut-il accepter des caméras dans nos établissements ? Cette question a fait l’objet d’un débat au sein de l’Association des instituts de rééducation (Airé). D’un côté, les opposants qui affirment que les journalistes ont pour priorité, quand ils viennent réaliser leur reportage, de jouer sur le spectaculaire et qu’essayer de faire passer notre point de vue est un marché de dupe. De l’autre côté, les partisans d’une transparence qui a l’avantage de montrer ce que sont les instituts de rééducation que d’aucuns prennent encore pour des maisons de redressement. Quand la direction de l’Airé, déjà sollicitée par Arte, M6, France 2 et France 3, fut contactée par TF1, elle sonda les intentions de Valérie Fayolle, journaliste pour le magazine « Reportage » et répercuta sa demande auprès de ses délégations régionales.

Une petite structure donna son accord : l’IR des Landettes à Saint-Nazaire. Cette réponse ne se fit pas d’emblée. Jacques Lambert, son directeur, commença par tester l’idée auprès de plusieurs familles. L’accueil enthousiaste qu’il reçut le convainquit d’aller plus loin. Les parents contactés avaient répondu qu’ils trouvaient très intéressant de montrer les difficultés qu’ils rencontraient avec leurs enfants et ainsi de ne plus se sentir culpabilisés.

Il fallut ensuite en passer par le conseil d’administration de l’association. Le directeur général Max Claude Pierrelée obtint son accord, tout en essayant en vain de poser aux journalistes toute une série de garanties : avoir un regard sur le scénario, recevoir la cassette avant la diffusion etc.

L’équipe éducative, elle, se montra plutôt partagée. Il est vrai que la réputation de TF1 n’est guère valorisée dans notre secteur. La qualité des reportages proposés régulièrement dans l’émission « Reportage » qui put être visionnée en rassura certains. Si les plus jeunes professionnels trouvaient une reconnaissance dans cette manière de rendre ainsi visible leur travail, d’autres émirent des réserves quant aux effets induits par l’image sur le comportement et l’équilibre des enfants. Ces derniers furent d’emblée enchantés par cette perspective.

L’équipe de reporters se déplaça en repérage et fut vite conquise par la configuration de l’institut : une petite unité (23 enfants accueillis, dont 16 en internat), en pleine ville, dans des bâtiments neufs. Elle se présenta aux enfants. Quelques semaines plus tard, au mois d’avril, elle venait s’installer dans les locaux pour quinze jours. La journaliste, le preneur de son et le cameraman surent s’intégrer au quotidien : la classe, la piscine, la plage, le petit-déjeuner, le coucher, le lever. Déambulant dans l’institut, ils étaient à l’affût de l’événement, de l’incident, saisissant une dispute ou un conflit, sollicitant une confidence, se mettant dans les pas d’un enfant envoyé dans le bureau du directeur pour se faire remonter les bretelles, se déplaçant même dans trois familles le week-end… Leur présence, quoique pleine de tact, a pu être vécue comme gênante, voire harcelante.

Les premiers jours, la caméra induisait un comportement de jeu, certains enfants faisant tout pour se faire filmer, d’autres boudant de ne pas l’être… Puis, petit à petit, l’incongruité de cette situation se dissipant, la pression s’estompa, permettant aux acteurs de l’IR de reprendre un peu mieux de leur naturel. Deux incidents eurent néanmoins lieu. Une scène mettant en jeu un enfant et un éducateur posa problème. Sur la demande de ce dernier, elle fut effacée. Quant à la tentative de filmer une réunion de synthèse, elle échoua. Très vite, les participants qui pensaient pouvoir facilement rendre leurs échanges anonymes se rendirent compte que cela était impossible. Le tournage fut interrompu. Ce qui se fit de bonne grâce.

Tout au long de ces quinze jours, le choix de Jacques Lambert a été de tisser un lien de confiance pour obtenir de se faire respecter. Il s’est montré très disponible aux sollicitations, acceptant la libre circulation dans son établissement. Il a le sentiment que le regard des reporters a changé entre le moment de leur arrivée et leur départ. Cela est sans doute lié au fait qu’ils ont accepté le jeu de la relation. Ils se sont impliqués, s’immergeant dans l’atmosphère du travail quotidien, voire se laissant gagner par l’empathie face à des enfants avec qui ils échangèrent ensuite photos et correspondance.

Alors que le service de presse de TF1 a transmis aux principaux organes de presse TV la cassette de l’émission, l’IR des Landettes découvrira en même temps que les millions de téléspectateurs le film réalisé sur son travail. Valérie Fayolle a juste accepté de décrire le film au téléphone, minute après minute. Est-ce de cette façon que la télévision cherche à éviter un référé contre un produit final qui déplairait ? Pourtant, toutes les autorisations parentales ont été dûment signées.

À l’approche de la date de diffusion, Jacques Lambert qui nourrissait déjà une certaine inquiétude avant le tournage, sent monter en lui une nouvelle appréhension. Il s’interroge sur l’impact qu’aura cette médiatisation sur les enfants mais aussi sur la fidélité avec laquelle l’activité de son établissement aura été retransmise : « Je ne regrette pas d’avoir accepté. J’ai le sentiment que cette équipe de tournage a bien compris le sens de notre travail. Mais je ne suis pas dupe : les journalistes ont une commande : attirer l’œil du spectateur, en privilégiant ce qui est visible et qui fait spectacle. Que sera-t-il retraduit de la part d’ombre, du travail quotidien qui tente de répondre à la souffrance des enfants et des familles ? »


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