N° 723 | du 30 septembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 septembre 2004

Les paradoxes d’un métier impossible, l’exemple des familles d’accueil

Jacques Trémintin

Le risque est de s’engager trop ou… pas assez. Quand l’équilibre est impossible à trouver, le retrait de l’enfant est décidé. Parfois, la presse s’en empare. Complexité d’une situation au croisement du secret professionnel et de l’émotion

L’actualité met de temps à autre en scène des familles d’accueil à qui l’on a retiré l’enfant qui leur était confié. Elles protestent, ne comprenant pas qu’on leur reproche de donner « trop d’amour ». Mais, rien ne semble y faire. Elles n’ont alors comme seul recours que d’alerter la presse. Il n’est pas rare que les journalistes relaient cette indignation, et s’interrogent sur ce qui apparaît pour le profane comme une injustice d’autant plus incompréhensible que les services à l’origine de ces décisions refusent de se justifier publiquement.

Illustration de telles situations, l’article paru dans Ouest France du 22 juin 2004 « Lili a dix ans. Elle n’avait que cinq jours lorsqu’elle a été placée chez Pierre et Michelle R., sa famille d’accueil. L’employeur, le conseil général, veut aujourd’hui la retirer de chez elle et la placer en foyer, arguant d’un « conflit du travail » avec Michelle, la Mamounette (sic) assistante maternelle (…) Quelle faute lourde, impardonnable, peut justifier qu’une fillette soit enlevée à sa famille, fut-elle d’accueil ? “Je me dois de garder le secret des dossiers d’enfants” se contente de déclarer l’inspecteur à l’enfance ». Et le reportage de jouer sur l’émotion, en présentant une photo du couple posant devant un vélo vide (celui bien entendu de la petite fille).

Autre cas de figure, le mail adressé le 14 mai 2004 à la rédaction de Lien Social par Smaïl G. : « Après avoir informé le procureur de la république, les juges des enfants, me semblent-ils en vain, je viens dénoncer auprès de votre média des faits contraires à toute déontologie sociale » Et ce Monsieur, assistant maternel agréé, de dénoncer son service employeur (cette fois-ci, une association), avec qui il est en désaccord depuis des années sur la conduite de l’éducation de l’enfant qui lui est confié et qui doit lui être retiré. Il n’est pas question ici de prendre partie dans ces conflits, ni de tomber dans un quelconque réflexe corporatiste, mais de tenter de comprendre la complexité du travail de placement familial et ce qui amène parfois à un retrait en apparence illogique.

On connaît cette réflexion de Sigmund Freud sur les trois tâches impossibles à accomplir véritablement : éduquer, gouverner et psychanalyser. L’on pourrait ajouter : être famille d’accueil. Exercer ce métier relève de deux véritables paradoxes. Le premier d’entre eux concerne le défi qui consiste à accueillir et aimer l’enfant confié tout comme si c’était le sien, alors qu’il ne fera jamais partie de sa famille. Car, cet enfant a déjà ses propres parents qui gardent une place plus ou moins importante dans son cœur. Parfois, des contacts sont réguliers, d’autres fois ils sont plus distants. Il arrive que la qualité de ces liens change avec le temps, soit pour s’améliorer, soit pour se détériorer.

Parfois, ses géniteurs lui manquent, d’autres fois, il les rejette avec violence. Ses sentiments ne sont pas forcément opposés. Ils se manifestent parfois de manière successive, voire concomitante, l’enfant étant ambivalent dans un mélange d’amour et de haine. Le travail de la famille d’accueil consiste à accompagner les conséquences de ce que tout cela produit au quotidien : désillusions, tristesse et colère face à une attente déçue, mais aussi plaisir de renouer enfin avec un parent tant attendu. Il s’agit de canaliser des réactions parfois violentes d’un enfant qui peut se retourner contre sa famille d’accueil qui sert d’exutoire à son désespoir, cherchant à lui faire payer la trahison de ses parents.

Et pourtant, il faut le soutenir néanmoins, quand il revient défait d’une visite qui s’est mal passée (et ne pas renforcer la haine contre la famille naturelle) ou quand des liens privilégiés se retissent progressivement (même si cela peut aboutir à ce qu’il désinvestisse sa famille d’accueil). Pas facile tous les jours, d’exercer ce travail qui peut tout autant apporter des remerciements que ce qui semble être un océan d’ingratitude…

Second paradoxe de ce métier : agir auprès de l’enfant comme s’il devait rester toujours, alors qu’il peut être amené à partir un jour. L’accueil n’est pas une adoption. Il peut durer deux mois ou jusqu’à la majorité (voire plus). Mais cela, on ne le sait jamais d’avance. Un parent peut se rétablir plus vite qu’on ne le pensait et se montrer à nouveau capable de vivre avec son enfant. Celui ou celle qu’on pensait irrémédiablement perdu dans sa toxicomanie ou son alcoolisme peut se stabiliser et finir par accueillir son enfant, après dix ans de placement.

Et puis, ce qui semblait être un accueil de quelques semaines, pour permettre à la maman de se remettre d’une opération, va durer 15 ans ! Pourtant, qu’il reste quelques mois ou toute son enfance, l’enfant a besoin du même dévouement et de la même présence inconditionnelle. « Quel que soit le temps que tu vas rester avec nous, nous t’accueillerons avec la même chaleur et la même bienveillance. » C’est ce message qui doit passer dans la démarche de la famille d’accueil.

On mesure la difficulté que cela peut représenter et les qualités d’altruisme que cela exige. Quelle souplesse, quelle patience, quelle finesse il est nécessaire de posséder, pour offrir un cadre qui permette à l’enfant de se construire, sans le contraindre à faire un choix entre toutes celles et tous ceux qui lui portent de l’amour, en reniant sa propre famille ou en refusant de s’investir dans sa famille d’accueil. Pour qu’un équilibre puisse être trouvé, il est indispensable que s’opère efficacement l’intervention d’un tiers. Il ne faut pas que l’enfant et sa famille d’accueil soient laissés seuls, en tête à tête. C’est là le rôle du service responsable du placement qui délègue à un travailleur social référent et au psychologue la tâche de faire en sorte que la place de chacun soit bien respectée.

Le métier de famille d’accueil n’est pas simple, on l’a compris. Il est tout aussi logique que des mécanismes se mettent parfois en place, comme autant de moyens pour se protéger. Certaines familles préfèrent garder beaucoup de distance avec l’enfant confié et ainsi éviter un investissement qui peut s’avérer, en cas de départ, déchirant. D’autres fonctionnent dans une relation très proche et très fusionnelle, s’appropriant l’enfant et prenant une place qui gomme celle de la famille naturelle.

Ces deux attitudes sont très préjudiciables pour l’enfant accueilli : dans le premier cas, il a le sentiment d’être un étranger juste toléré, dans le second il est au cœur d’un terrible conflit de loyauté : peut-il encore aimer ses parents sans risque de trahir sa famille d’accueil ? Ne doit-il pas choisir entre deux familles ? Entre ces deux extrêmes, l’immense majorité des familles d’accueil réussit à trouver un juste équilibre et accomplit un travail tout à fait admirable.

Lorsque l’attitude d’une famille d’accueil penche soit du côté d’une trop grande distanciation, soit du côté d’une forme d’appropriation, tout est fait pour l’accompagner vers une plus juste mesure. Si cela n’aboutit pas et que l’on repère des conséquences dommageables pour l’enfant, il peut alors être envisagé de le réorienter (vers une autre famille d’accueil ou une maison d’enfants). Bien d’autres raisons peuvent amener le service à une telle décision, quand par exemple une saine collaboration s’avère impossible avec une famille d’accueil persuadée être seule à même de décider pour le bien de l’enfant.

Certes, une telle décision occasionne chez l’enfant de la souffrance (changement d’adultes référents, rupture par rapport à un attachement plus ou moins fort…). Aussi, faut-il évaluer la détresse que l’on risque de provoquer et appliquer la décision que dans la mesure où elle évite des épreuves ultérieures bien plus importantes encore. Tâche oh combien délicate ! Mais, s’il peut arriver qu’on se rende compte à quel point on a ainsi créé une situation douloureuse pour l’enfant, il est bien plus fréquent qu’on s’aperçoive d’un soulagement chez lui : on l’a libéré d’une pression considérable dont il ne pouvait ni se dépêtrer seul, ni parler ouvertement.

Tout cela ne se fait pas, en général, sur un coup de tête, ni dans la précipitation. Une telle décision est mûrement réfléchie et préparée, accomplie et décidée collectivement. Comme tout acte posé en éducation, qu’il soit l’œuvre des familles ou des professionnels, il existe un risque de ne pas agir dans le sens de l’intérêt de l’enfant. Quelle garantie a-t-on de ne pas se tromper ? Aucune. Les professionnels ne sont pas forcément à l’abri d’une erreur qui peut s’avérer dramatique… comme n’importe quels parents. Sauf que leur orientation est validée par la professionnalité qu’ils ont acquise au cours des années, la collégialité dans laquelle elle est prise et la validation par un juge des enfants.


Commentaire

Lorsqu’un enfant retiré de la famille d’accueil où il vit, fait l’objet d’un traitement public par la presse, les services sociaux adoptent un silence qui pourrait bien être perçu comme méprisant. Sont-ils à ce point au-dessus du commun des mortels pour qu’ils n’aient pas à justifier leurs actes devant l’opinion publique ? Pendant longtemps, la puissance de la presse — qu’on identifie à un quatrième pouvoir à même de défaire une réputation, d’acculer un ministre à la démission ou d’influencer une cour d’assise — s’est volontairement arrêtée au seuil de la vie privée des citoyens. Seules quelques vedettes consentantes voyaient leur intimité s’étaler dans les colonnes d’une presse spécialisée. On se souvient de la discrétion des rédactions, informée depuis des années de l’existence de la « fille cachée » de Mitterrand, mais refusant d’en parler.

À la différence des pays anglo-saxons, la tradition française se refusait de faire irruption dans ce domaine. Et puis, première brèche, en 1984, Pascale Breugnot, productrice de télévision, propose « Psy show » qui met en scène devant des millions de téléspectateurs, un couple tentant de réfléchir avec un thérapeute sur le problème… « d’éjaculation précoce » du mari. Le vers était dans le fruit. La mode de la télé réalité s’est mise à déferler. Face à la banalisation de cette irruption dans ce qu’il y a de plus intime, on comprend mieux l’incompréhension parfois, face au mutisme dont peuvent faire preuve des travailleurs sociaux qui restent rétifs à cette nouvelle mode.

Quitte à faire le gros dos face à la calomnie, ceux-ci préfèrent agir dans la discrétion, se refusant d’avoir à exposer leur travail en plein jour. Non qu’ils aient quelque chose à cacher, mais leur engagement auprès des populations les plus défavorisées implique une obligation de secret lié au droit des usagers à ne pas voir exposer publiquement leur vie privée. Que les actes posés par les professionnels soient parfaitement justifiés ou qu’ils soient le produit d’un dysfonctionnement, d’un jugement de valeur inapproprié ou d’une erreur d’appréciation, ce n’est pas dans les colonnes d’un journal, quel qu’il soit, que cela doit en être débattu. Rester ferme sur ce principe expose à faire l’objet de critiques qui restent sans réponse, mais aussi d’attaques malveillantes.

Ainsi, trouve-t-on dans Marianne n°384, un journaliste qui s’indigne à propos du terrible accident survenu à Saint-Denis, à l’origine de la mort d’une petite fille et de son père (un incendie déclenché par une bougie, à la suite d’une coupure d’électricité) : « L’opprobre n’est pas tant à jeter sur EDF que sur les services sociaux qui, en 2004, laissent visiblement des humains vivre dans des conditions dignes des romans de Zola. » Pourtant, l’assistante sociale avait bien fait son travail en intervenant auprès d’EDF afin d’éviter la coupure, mais en vain…

En fait, les services sociaux sont accusés de toujours en faire trop ou pas assez. À chaque fois qu’on découvre un enfant gravement maltraité, l’opinion publique est prompte à se retourner contre eux et les accuser de ne pas avoir fait leur travail. La même opinion publique qui n’hésite pas, pour autant, à s’offusquer contre ces assistantes sociales « rapteuses » d’enfant, qui ont obtenu du juge des enfants un placement à la suite du signalement qu’elles lui ont adressé. Plus souvent qu’on ne l’imagine, le travail social se trouve dans la délicate situation de l’entre-deux : entre prévention et protection, entre faire confiance ou pas, entre laisser du temps ou pas, entre agir ou laisser faire, entre aide bienveillante et mesure autoritaire etc. L’action sociale et éducative ne peut se déployer qu’en surfant sur le risque. Lorsqu’elle est efficace, elle l’est à bas bruit : cela ne fait ni la une des journaux, ni l’ouverture du 20 heures.

Lorsque le drame survient, elle continuera à ne pas répondre aux attaques dont elle est alors l’objet, refusant pour se justifier d’avoir à étaler publiquement la vie privée des personnes qui lui ont fait confiance. On ne verra pas, en prime time, un travailleur social suivi d’une caméra passer de famille en famille, et évoquant face à des millions de téléspectateurs que Madame Duval a accumulé des dettes, du fait de ses problèmes d’alcool, que la petite Maëlle Dupont, âgée de 6 ans, a été violée par son père, ni que Madame Durand est battue par son mari etc. S’il arrive que les journalistes s’intéressent au quotidien des professionnels du social, c’est un luxe de précaution qui est exigé alors d’eux (anonymat des témoignages et floutage des visages). Que le travail social continue encore longtemps à résister à la médiatisation-réalité, c’est tout le mal que l’on puisse lui souhaiter.


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