N° 760 | du 7 juillet 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 juillet 2005

En montagne c’est la rencontre avec la vie

Propos recueillis par Katia Rouff

Trois questions à David Le Breton, sociologue et anthropologue

Sans repères, éloigné de son milieu, comment le jeune se confronte-t-il à la montagne ?

Le jeune est emporté dans un imaginaire du risque. Il ne connaît pas la montagne, ni même la culture qui l’accompagne. Il est dans le dépaysement de son rapport au monde, de ses valeurs. L’escalade contribue à fixer la peur ou l’angoisse en dressant une scène contrôlée où le sujet brave ses terreurs intimes ou son ambivalence envers la mort au cours d’une activité où veillent les animateurs. L’affrontement symbolique à la mort s’effectue dans un rapport intense à la tangibilité du monde, où l’acteur n’est pas démuni puisqu’il connaît les gestes à accomplir et l’objectif à réaliser. La réussite procure un sentiment de valeur personnelle, de goût de vivre renouvelé. Une reprise en main de soi se produit parfois à la faveur de l’escalade réussie.

Vous dites que la pratique de la montagne peut redonner goût à la vie, pour quelles raisons ?

Changer de lieu est aussi changer de milieu, de repères, d’interlocuteurs ; prendre une distance propice avec son environnement ; bouleverser provisoirement sa vision du monde ; s’ouvrir à une autre dimension de l’existence. Le déplacement implique la découverte de lieux inattendus, la prise de conscience de capacités oubliées, la possibilité d’éprouver physiquement un monde qui se dérobe psychologiquement et de retrouver une confiance en soi que démentaient les expériences antérieures. La montagne est une ouverture à l’infinité du monde, une sorte de déchirure de l’horizon auquel le jeune est accoutumé. Le risque est celui de la rupture avec les anciennes routines d’existence, le réseau des amis, etc. Il est de basculer du côté de l’invention de soi, de la remise en question. Pour reprendre René Char, ce risque est « clarté ». Dans ces pratiques, le risque est moins celui de l’accident que celui de la rencontre qui change la vie, des retrouvailles avec le sens : la possibilité d’une renaissance.

Que va apporter au jeune l’affrontement avec la montagne ?

L’escalade propose des retrouvailles sensorielles avec le monde. Elle s’inscrit ainsi dans la passion moderne des épreuves qui exigent des acteurs de donner le maximum de leurs ressources. Le jeune se procure provisoirement ou durablement une meilleure prise sur son existence. Dans sa relation à la paroi, il se sent contenu, il appuie en permanence son corps contre une limite. Son débat permanent envers un monde qui lui échappe se substitue ici à un débat avec une matière dont il accompagne les courbures en les touchant de sa propre main. La pression de l’environnement social perd son insistance habituelle. Le jeune est immergé au sein d’un groupe où la responsabilité de l’un appelle en retour celle de l’autre sous peine de mettre l’expédition en péril. Il n’est pas ici confronté à une loi qu’il juge vide de sens ou imposée de l’extérieur. L’escalade n’est qu’une technique. Ce n’est pas une fin en soi. Elle ne possède aucune vertu magique de restauration du goût de vivre qu’il suffirait de prescrire à certaines populations. Elle vaut ce que valent les animateurs, leur qualité de présence, leur capacité à susciter la confiance, leur solidité à jouer un rôle de contenant, et surtout de relais.


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