N° 760 | du 7 juillet 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 juillet 2005

La montagne comme outil éducatif

Katia Rouff

Thème : Sport

La montagne constitue un terrain d’expérimentation pour des structures accueillant des publics en difficulté. Que leur apporte-t-elle ? Comment préparer le projet ? Quelle suite lui donner ? Guides, éducateurs, chercheurs… ont partagé leurs expériences.

L’association En passant par la Montagne a décidé de nous faire rêver. En ouverture du colloque des 28 et 29 avril 2005 à Chamonix, Lionel Daudet, alpiniste d’exception — il a vaincu les plus belles parois de la planète — et René Desmaison, grande figure de l’alpinisme des années soixante-dix — cent quatorze premières — nous parlent de leur relation à la montagne. Lionel Daudet raconte son expédition en totale autonomie vers le Mont Combattant dans l’Ouest canadien. Traversées de forêts inextricables seulement peuplées d’ours et de cabanes de trappeurs, impression de quitter la civilisation pour aller vers un endroit quasi vierge, fin de la vallée, début de la montagne et sensation de petitesse par rapport à elle.

« Nous ne sommes rien face à l’intensité. Nous ne sommes plus aux commandes, c’est la montagne qui nous laisse passer ». L’approche est compliquée, il faut contourner les glaciers, affronter le mauvais temps, marcher et attendre. Au bout de trois semaines, enfin le Mont Combattant (qui porte bien son nom) et l’ascension. « C’est là que la montagne nous parle le mieux. Il y a une connivence, une complicité, même si la montagne peut être redoutable ». La tempête ferme les portes du sommet, mais au fond quelle importance ? « Le sommet reste important pour l’alpiniste mais son approche tout autant. Elle construit intérieurement ».

La montagne, une école de vie

On redescend sur terre. On va maintenant parler de la montagne comme outil dans le travail social. Depuis une cinquantaine d’années, elle constitue un terrain d’expérimentation pour l’accompagnement de personnes en difficulté, en situation d’exclusion ou de handicap. De nombreux travailleurs sociaux la considèrent comme une école de vie pouvant contribuer à la construction personnelle et à la socialisation. « Pourtant la liaison entre la montagne et le travail social ne va pas de soi. Devant les difficultés parfois rencontrées par les acteurs qui utilisent ce support et le manque d’évaluations et de recherches sur ce sujet, il apparaît aujourd’hui pertinent de sortir du statut de l’intuitif et de proposer une réflexion poussée et construite sur ce support pédagogique », souligne l’association En passant par la Montagne.

En passant par la Montagne : une interface entre le travail social et le monde de la montagne

Créée voici dix ans par le guide Marc Batard, l’association En passant par la Montagne a pour vocation d’aider les structures sociales à monter des projets pédagogiques adaptés à leur public (protection de l’enfance, protection judiciaire de la jeunesse, handicap mental, prévention spécialisée…), avec la haute montagne comme support. Alpiniste et himalyiste reconnu, Marc Batard perçoit la montagne comme « une formidable école de vie » pour les personnes en difficulté sociale, en situation d’exclusion ou de handicap. Pour les travailleurs sociaux, elle constitue un outil original permettant un travail transversal sur la personne, axé autour de la structuration individuelle et de l’apprentissage des valeurs collectives.

Cependant, pour permettre aux jeunes d’entrevoir les conditions d’une mutation personnelle, un véritable accompagnement s’appuyant sur une éthique et une méthodologie adaptée s’impose. L’association travaille à partir d’un projet pédagogique précis et adapté au public ; la sécurité du groupe constitue une priorité absolue avec l’encadrement systématique par des professionnels de la montagne ; les jeunes doivent participer à une préparation physique et psychologique régulière ainsi qu’au financement de leur séjour par la réalisation de travaux collectifs. En dix ans, plus de deux mille jeunes issus de la France entière ont participé à un projet soutenu par l’association.

En passant par la Montagne - Le Bouchet - 74310 Servoz - Tél. : 04 50 91 48 04

Ainsi a-t-elle demandé au cabinet Dubouchez-Berlioz, spécialisé dans les problématiques de la jeunesse, d’étudier et d’évaluer cinq expériences menées avec des jeunes. « Pour qu’un projet montagne existe avec des jeunes de quartiers urbains, il faut aller les chercher, la montagne ne leur tombe pas dessus comme une révélation, souligne Gilbert Berlioz, sociologue et consultant. Les associations jouant un rôle d’interface comme En passant par la Montagne aident fortement les travailleurs sociaux à présenter la montagne aux jeunes, à leur donner envie de la découvrir ». Les professionnels doivent ensuite s’appliquer à déconstruire l’image idéale de la montagne, souvent associée à des animateurs vedettes comme Nicolas Hulot ou à des exploits extraordinaires. Elle doit s’incarner dans des gens ordinaires qui l’aiment, la pratiquent et vont la leur faire découvrir.

Chaque adulte a un rôle à jouer : les parents laissent partir le jeune, les éducateurs l’accompagnent, le guide les initie… Les éducateurs doivent « assurer », avoir une bonne condition physique, la capacité à prendre en charge un groupe et à s’inscrire dans un dispositif (guides, acteurs de la montagne…) dans lequel chaque adulte a une posture modeste. La préparation physique et mentale est très importante ainsi que le déconditionnement des jeunes vis-à-vis de leurs pratiques sociales habituelles. « Quitter la banlieue parisienne le matin et dormir en gîte le soir constitue pour eux un changement de milieu radical auquel il faut les préparer, pointe Gilbert Berlioz, dans ce lieu nouveau, logés en dortoir, sans télévision ni jeux vidéo, certains peuvent déjà craquer, voire faire preuve de violence ».

Le consultant constate également que la montagne constitue un « allié objectif pour les éducateurs », un lieu suffisamment contraignant pour les dispenser de poser un cadre rigide comme dans le quartier ou l’institution dont les jeunes sont issus. Plus le groupe approche de la montagne, plus l’aspect technique prend de l’importance. « Au début, on est dans la parole et le contrat “on a dit que”, à la fin on est dans l’engagement physique et la technique, on parle gants, piolet, froid… Plus on approche de la montagne, moins il y a de discours ». Les projets en montagne comportent un aspect “rite initiatique”, « ça ne se raconte pas, ça se vit », disent les jeunes.

Plusieurs éléments renforcent cet aspect : l’expérience est unique, les jeunes ne sont pas sûrs de la vivre à nouveau, ils utilisent un matériel peu ordinaire (crampons, piolets…), bénéficient de passeurs successifs : éducateurs, responsables de gîte… et guide, figure mythique, super-passeur. Un guide qui ne sera d’ailleurs pas dans la compassion mais dans le concret : « nous devons nous rendre à cet endroit, comment allons-nous faire ? ». Grâce aux projets “montagne”, les jeunes voient les rôles sociaux se transformer. Le leader de la cité ne sera pas nécessairement celui du groupe en montagne, de nouvelles compétences apparaissent, les jeunes disent parfois d’un camarade « nous n’aurions jamais cru qu’il y arriverait ». Les cartes se redistribuent. Tout compte dans la réussite : préparation, nourriture, qualité du sommeil, météo. Dans un même projet, certains jeunes réussissent, d’autres échouent. Ils vivent à la fois une expérience collective et solitaire, la dynamique est collective, le sentiment de réussite ou d’échec individuel (lire l’expérience des jeunes de la cité des Pyramides à Evry).

Ainsi les éducateurs devront-ils se montrer particulièrement vigilants avec les jeunes qui éprouvent le sentiment d’avoir raté l’aventure, la blessure narcissique pouvant être très forte. En montagne, tout est démultiplié, le sentiment de réussite « je l’ai fait, j’ai réussi », comme celui d’échec. Plusieurs facteurs favorisent la réussite du projet : il doit être pensé dans la continuité entre ce qui s’est passé avant dans le quartier ou l’institution, ce qui se déroule pendant la course et ce qui se passera après le retour, pour les jeunes qui ont réussi autant que pour ceux qui n’ont pas atteint l’objectif prévu ; le degré de cohérence entre les adultes doit être fort afin que le jeune sente une solidité collective à laquelle s’adosser ; le projet doit avoir du panache et un caractère aventureux pour motiver les jeunes ; enfin, bien que présent, le danger doit être maîtrisé afin que le risque ne se transforme ni en hasard ni en ordalie, contrairement à ce que les jeunes ont parfois vécu avant.

Vers une montagne adaptée aux publics en difficulté

La montagne doit-elle s’adapter aux publics en difficulté ? « Oui assurément », estime l’ensemble des intervenants. « Tout est adaptable, nous choisissons la durée, la course, l’itinéraire, en fonction du groupe », explique Gireg Devernay, un guide qui a bénéficié d’une formation complémentaire à l’accompagnement de personnes en difficulté par l’association En passant par la Montagne. Isabelle David, éducatrice spécialisée dans un institut médico professionnel (IMPRO) de Haute-Savoie organise des journées en montagne pour les jeunes déficients intellectuels avec lesquels elle travaille. « Ils présentent des difficultés de compréhension des consignes. Nous devons les répéter constamment. Accompagner un groupe de dix jeunes nécessite un encadrement énorme, plusieurs guides et quasiment un éducateur pour deux jeunes, illustre-t-elle. Ce public n’a pas accès au sens, certains jeunes oublient de faire un nœud à leur corde, d’autres en font trois. Nous devons toujours tout vérifier ».

L’association Semons l’espoir accompagne en montagne des enfants atteints de leucémie et de cancer. « Enfants, parents et médecins constituent notre cordée, souligne Pierre Dornier, le président. Les enfants frôlant la mort veulent montrer qu’ils peuvent s’en sortir. La montagne symbolise la maladie : il faut monter doucement, éviter les crevasses, faire confiance aux guides pour arriver au sommet ». On comprend dès lors que l’aventure doit être particulièrement préparée. Patrick Marcellin, éducateur de rue à Chambéry organise des séjours de rupture. Il insiste sur la nécessité de mettre en place une méthodologie pour réussir le projet. « La montagne peut être bénéfique mais aussi destructrice pour les jeunes », souligne-t-il. Les objectifs les concernant (individuels et collectifs) mais aussi ceux de l’équipe éducative — pourquoi souhaitons-nous accompagner ces jeunes en montagne ? —, doivent être travaillés en amont du séjour. Stéphane Blot est éducateur à la maison d’arrêt de Bonneville (74). La structure propose à un groupe de cinq détenus de partir en montagne quinze jours avant leur sortie pour nettoyer des refuges. « Un projet adapté à notre public car il constitue un SAS entre le milieu fermé et la société », explique-t-il.

« Des frissons en haut de la montagne »

« Des frissons en haut de la montagne… quand t’étais en haut, tu voyais le bas… t’étais en panique, t’avais trop peur (…). Ça se raconte pas faut y goûter », a confié Marjorie au livre d’or de En passant par la Montagne. Mustapha a écrit : « Je viens d’un coin de France plat et gris où l’air n’est pas le même, nos montagnes sont cubiques, nos guides sont raides morts. Le blanc de chez moi tue les gens (…) ». Marjorie est partie en montagne avec un club de prévention spécialisé et Mustapha avec un centre de postcure toxicomanie. Les projets en montagne apportent visiblement beaucoup aux publics en difficulté. Apprentissage de l’autonomie, de la solidarité, dépassement de soi, humilité, volonté, résistance à la frustration, projection dans l’avenir… autant de mots qui reviennent en leitmotiv dans les propos des intervenants. D’autres expressions témoignent de la force d’attraction de la montagne : « caresser la paroi », « se projeter vers l’inconnu », « aller vers le mystère » et aussi de ses points forts « connaître ses limites », « apprendre à surmonter l’échec », « renforcer l’image de soi… ».

Pour Luc Jourjon, guide de haute montagne et directeur technique national à la fédération française des clubs alpins et de montagne « la montagne est un outil de construction de la personnalité ». « Pour ces jeunes, il se passe quelque chose de l’ordre de l’intime, qui leur était inconnu, estime Philippe Morin, directeur d’un service de prévention. Ils ressentent qu’ils existent profondément. L’expérience en montagne est singulière et collective. C’est la rencontre de l’intimité de l’altérité – sans l’autre on ne peut rien faire en montagne ». Cependant tout n’est pas simple et ce directeur insiste sur la nécessité pour les éducateurs de bien connaître la montagne pour accompagner les jeunes et de préparer les guides à la rencontre avec ce public (lire l’interview de David Le Breton, sociologue). « Il existe un risque éducatif à conduire les jeunes en montagne. En cas d’échec, pour ces personnalités déjà fragilisées, l’effet peut être dévastateur, l’estime de soi de nouveau attaquée », juge-t-il.

Pour Luca Ramacciotti, éducateur spécialisé en Haute Corse et accompagnateur en moyenne montagne, l’éducateur doit transmettre son désir de montagne aux jeunes. Témoignant de son expérience d’accompagnateur d’un groupe de douze jeunes de Vaulx-en-Velin en Corse, il explique que « pour les amener à marcher la nuit et à bivouaquer dans la montagne, j’ai dû m’appuyer sur mon propre désir de les accompagner là-haut et inventer des ruses pour y arriver ». Il ne croit pas à l’effet dévastateur de la montagne et préconise plutôt la réalisation de choses simples. « Nous pouvons proposer la montagne comme un endroit différent, nous ne sommes pas obligés de chercher l’exploit. J’accompagne des jeunes visiter des villages désertifiés, voir les champs où poussaient les blés, le four où l’on cuisait le pain. Les jeunes avec lesquels nous travaillons sont déjà assez confrontés à l’échec sans que nous en rajoutions. La promenade peut suffire pour apprivoiser la montagne et se laisser apprivoiser par elle ». D’autres intervenants renchérissent : « Le risque d’échec ne fait-il pas de toute façon partie de la vie et de l’acte éducatif ? ». Tous les intervenants en revanche s’accordent sur l’importance de l’après projet. En redescendant dans la vallée, il faut atterrir et réinvestir les bénéfices du séjour dans l’accompagnement éducatif. Pour que la montagne garde tous ses bienfaits.