N° 951 | du 26 novembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 novembre 2009

Elisabeth Croze accompagne les gens du voyage

Mariette Kammerer

Thème : Gens du voyage

Tout au long de son parcours professionnel auprès des populations tziganes, Elisabeth Croze a toujours adossé son travail à la richesse culturelle de ces communautés.

Après une licence de psychologie, Elizabeth Croze a commencé comme institutrice dans une classe d’enfants manouches d’un bidonville de Nanterre et s’est liée d’amitié avec les habitants du campement. Ensuite, elle finance ses études de DUT Carrières sociales en étant chanteuse de rue avec un orgue de barbarie : « C’est là que j’ai rencontré des musiciens et acrobates manouches. » Diplôme en poche, elle devient chargée de mission auprès des Tziganes dans le département des Hauts-de-Seine. « Je travaillais pour le ministère des affaires sociales et devais favoriser l’accès aux droits de ces populations manouches non prises en charge par le département. C’était les débuts de la politique de la ville, avec une réelle approche transversale des problèmes : logement, emploi, santé, culture. »

En 1989, à l’arrivée de huit cents Roms migrants sur un ancien bidonville de Nanterre, Elizabeth Croze coordonne l’action humanitaire en partenariat avec Médecins du Monde. Elle monte un projet de développement économique avec Caritas et part en Roumanie avec des familles tziganes. En 1990, elle crée l’association pour l’accueil des voyageurs (ASAV) et est à l’initiative du film Mémoire du Voyage, réalisé par Cheick Djemaï. « Pour moi c’est une bouffée d’oxygène de travailler avec cette population, je la trouve riche et profonde, même si la culture s’effondre petit à petit. C’est une population debout, qui résiste, alors que dans les banlieues c’est souvent la résignation ou l’affrontement. »

Créer des passerelles

En 1995, Elisabeth Croze s’installe en Savoie où elle retrouve un emploi dans une association départementale. Elle a pour mission de favoriser une meilleure intégration des populations tziganes, afin que le mode de vie nomade ne soit pas un obstacle au droit commun.

À l’écart du droit commun

La caravane, les Roms d’Europe centrale l’ont découverte en France. Dans leurs pays d’origine, ils sont sédentarisés depuis des siècles. Ils ne sont pas nomades. Leurs déplacements en France sont la conséquence directe des expulsions répétées de leurs campements de fortune. Or, l’idée commune de nomadisme est l’un des freins vers l’accès au droit commun via le service social de secteur. « On part du principe que ces personnes sont des itinérants et qu’elles n’ont donc pas leur place dans un système pensé de manière très territorialisé : on ne sait pas d’où elles viennent, où elles vont, si elles seront encore là demain, elles ne sont donc pas prises en compte dans la définition des politiques publiques », analyse Stéphane Lévêque, directeur de la Fnasat-Gens du voyage.

Selon lui, il serait essentiel d’acter leur présence sur le territoire, alors seulement « la stabilité permettrait une meilleure inscription dans les écoles et les services sociaux ; une forme de connaissance, d’expertise de ces publics pourrait alors voir le jour » estime-t-il. Cette meilleure connaissance mutuelle pourrait alors rapprocher les Roms des travailleurs sociaux. Car aujourd’hui, le collectif constate que beaucoup de travailleurs sociaux arguent de spécificités culturelles telles qu’ils sont dans l’incapacité de comprendre et d’accompagner ces populations. « Ce n’est pas forcément une réalité, pense Stéphane Lévêque. Au-delà de deux ou trois clés de compréhension effectivement nécessaires, je pense qu’il faut surtout dépasser le fantasme de l’énorme particularité qui du coup implique l’existence d’intermédiaires inévitables pour permettre l’accès au droit commun. »

Enfin, la reconnaissance de leur présence devrait également passer par leur accès au circuit du relogement. Là encore, le chemin à parcourir reste immense. « Parfois, deux ou trois nuits d’hôtel sont proposées au moment de l’expulsion des campements mais on ne peut vraiment pas parler d’accompagnement vers les dispositifs de logement pérenne », témoigne Stéphane Lévêque. Le collectif Romeurope a même constaté des discriminations ouvertes du 115 envers les populations Roms. « En leur refusant l’hébergement d’urgence, ils ne rentrent pas dans le cadre de la loi DALO, avance Stéphane Lévêque. Tout est organisé pour laisser les Roms en marge des dispositifs de droit commun. ».

Son travail consiste, d’une part, en un accompagnement social classique, et d’autre part, en une démarche de « lobbying » auprès des élus locaux, des bailleurs, des services sociaux, pour faire connaître les besoins spécifiques des gens du voyage en matière de logement, scolarisation, insertion professionnelle.

Les familles avec lesquelles travaille Elisabeth n’ont pas toutes des problèmes sociaux, certaines vivent bien, mais les activités traditionnelles comme la ferraille ou le rempaillage ne font plus recette. Elle les aide à trouver d’autres créneaux et à monter leur micro-activité. « Je me sens proche d’eux, c’est un peu comme ma famille, mais dans le travail je veille à ne pas me faire manipuler. Ils savent que je ne vais pas cautionner certaines choses. Je les mets en garde contre les fraudes aux aides sociales, je leur explique aussi d’où vient l’argent public, que la liberté ce n’est pas le RMI, mais l’autonomie. »

Promouvoir l’art et la culture

La partie la plus originale de son travail consiste à promouvoir la culture tzigane dans la région. Grâce à son réseau personnel, Elisabeth Croze participe à la programmation de la scène nationale d’Albertville et fait venir des groupes de jazz manouche, des artistes de cirque, de France et d’ailleurs. « Le but est de faire connaître cette culture au grand public et aux Manouches eux-mêmes, qui souvent n’y ont plus accès. La musique permet des rencontres, donne un élan, c’est aussi ce qui rend le métier plus passionnant pour moi, s’il n’y avait pas ces échanges culturels ça serait décourageant. »

L’été dernier, elle a fait venir un groupe de jeunes tziganes slovènes dirigé par un musicien professionnel et une éducatrice de rue tzigane dans un bidonville en Slovénie. « Les gens du voyage étaient plutôt réticents à les rencontrer car ils ne veulent pas être assimilés à d’autres exclus, mais quand ils voient un spectacle tzigane, ça leur redonne de la fierté. Cette fierté est importante car il y a beaucoup de dépression et d’angoisse chez les gens du voyage. Il y a une nostalgie du temps passé, une absence de perspective d’avenir. Ceux qui continuent à voyager ont conservé davantage leur culture et sont plus optimistes. »

Pour valoriser cette communauté et lui donner la parole, Elisabeth a recueilli des témoignages sur leur histoire, leurs états d’âmes, leur vision du monde, et travaillé avec un photographe pour en tirer un livre, édité sous le titre Dikhav, Regardes. « Depuis un an, on assiste à la structuration d’un mouvement national laïc qui réunit l’ensemble des associations tziganes, cela va permettre d’avancer dans la reconnaissance de ces populations. »


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