N° 951 | du 26 novembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 novembre 2009

Les Roms, indésirables Européens

Joël Plantet

Thème : Gens du voyage

Persécutés dans leurs pays d’origine, les Roms ont du mal à s’implanter en France où, ici comme ailleurs, ils ne sont pas toujours les bienvenus. Reportage à Boulogne-sur-Mer où l’association Agir avec les Roms accompagne des familles chassées de Roumanie par des inondations destructrices. Analyse et commentaire de leur nouveau statut de citoyen européen et portrait d’une travailleuse sociale qui par choix, a travaillé toute sa vie auprès de cette population.

Premiers réfugiés climatiques ? Ils viennent tous du même bourg, Barbulesti, 5000 habitants, quelques dizaines de kilomètres au sud de Bucarest, sur les rives du Danube. De terribles intempéries, en 2005 et 2007, ont provoqué de graves inondations et des dégâts irréparables dans les villages de la région habités par des Roms. Même en Roumanie, où ils sont environ deux millions, ils cumulent les handicaps : chômage, précarité, discriminations, racisme… Lorsqu’il y a quelques années de nombreuses aides sociales ont été supprimées, la population rom fut touchée de plein fouet.

Début 2007, quelques-uns de ces habitants sinistrés de Barbulesti étaient arrivés à Boulogne-sur-Mer et avaient squatté d’anciens abattoirs. Un autre groupe de vingt-quatre familles issues du même village, dont la plupart ont également perdu leurs biens et leurs maisons pendant les mêmes inondations s’est installé, lui, à Toulouse. Là, la scolarisation des dix-huit enfants a pu s’effectuer en lien étroit avec les travailleurs sociaux du conseil général de la Haute-Garonne. Tous les mercredis soir, une sensibilisation à la langue française est réalisée par le Secours catholique avec les 0 - 3 ans. Des actions d’alphabétisation et d’accompagnement scolaire sont envisagées. Ce n’est malheureusement pas partout le cas, loin s’en faut.

La difficile scolarisation des enfants roms

Le 4 novembre, le collectif pour le droit des enfants roms à l’éducation — fort d’une quarantaine de réseaux associatifs ou syndicaux et de comités de soutien régionaux — organisait une conférence de presse à Paris, au siège de la fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), pour tirer le signal d’alarme. « Les cinq à sept mille enfants roms présents en France aujourd’hui sont arrivés ou arriveront à seize ans sans avoir jamais ou presque été à l’école », s’indigne-t-il en lançant un appel à la mobilisation générale, constatant que cette exclusion constituait actuellement « presque la norme » pour ces jeunes. Trois jeunes Roms ont d’ailleurs témoigné, à cette conférence de presse, de leurs difficultés — expulsions successives de leur squat, problèmes de transport, blocages venant des communes comme de l’Éducation nationale — et aussi de leur appétit de scolarité.

Pourtant, l’exclusion de l’école des enfants roms n’est pas sans conséquences : en permanence exposés à l’insécurité des squats, privés du repère spatial et temporel essentiel qu’est l’école, ils verront s’éloigner toute perspective d’insertion sociale et économique à l’âge adulte. Pour tenter de contrer ces effets désastreux, le collectif a rédigé une « lettre ouverte sur l’exercice du droit à l’éducation en France pour les enfants européens issus des pays nouveaux entrants ». Celle-ci a été adressée au ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, au président de l’assemblée des départements de France, Claudy Lebreton, et à celui de l’association des maires de France, Jacques Pélissard. Les signataires demandent aux trois destinataires des moyens suffisants pour l’accueil de tous les élèves, l’ouverture au sein de l’Éducation nationale de filières professionnelles adaptées pour les jeunes non scolarisés (ou très peu) antérieurement, l’accès gratuit à l’ensemble des prestations périscolaires, mais aussi la fin des expulsions brutales, des propositions d’hébergement adaptées et un accompagnement social pour les familles.

Suivi spécifique

Revenons à Boulogne, deux ans et demi plus tôt. L’arrivée de ces familles provoque l’émoi dans la population. Premières menaces d’expulsion. Une association se crée alors, Agir avec les Roms, les suivant dans leurs successives installations précaires (sous tente), et surtout prenant en compte les difficultés spécifiques d’accompagnement de cette population : ainsi, un accueil dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) avait-il été décliné, car les coupant de leur base territoriale et de leurs pratiques de mendicité… L’action de l’association va se concrétiser au coup par coup ; lorsque par exemple Rodica, fin avril 2007, accouche d’une petite Jessica, les pompiers emmènent la mère et l’enfant à l’hôpital : les associatifs, eux, trouvent une vieille caravane (pour 50 € !) afin de lui éviter un retour trop précaire sous la tente. C’est la première intervention, et il y en aura beaucoup d’autres. Peu à peu, d’autres partenaires – Ligue des droits de l’homme (LDH), Fondation Abbé Pierre (FAP), Emmaüs… – s’associent à certaines des actions. Avec huit associations, un collectif pour les Roms du Boulonnais va naître, mais se fissurera vite, principalement sur la question de la pertinence d’une promotion du retour systématique en Roumanie.

Peu à peu, les actions de solidarité, très concrètes, s’enchaînent : pose de deux toilettes sèches construite avec les Roms, suivi spécifique pour les femmes enceintes, acquisitions progressives de caravanes et d’un mobile home. Des achats de gaz, de sacs poubelle, de groupes électrogènes s’organisent. En janvier 2008, un projet de préscolarisation avec le soutien d’ATD Quart-Monde, la fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) et quelques bénévoles voit le jour.

Hostilité ambiante

L’agressivité au quotidien de certains riverains – contre les Roms, et aussi contre les militants associatifs – et les expulsions successives compliquent la tâche de l’association. Sur cent cinquante personnes environ, en janvier 2008, une trentaine acceptera les conditions du retour de l’agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations (ANAEM, devenue aujourd’hui Office français de l’immigration et de l’intégration, OFII), soit 300 € pour un adulte et 100 € pour un enfant, voyage payé. De temps en temps, les policiers débarquent au camp pour les recenser, placent certains des hommes en garde à vue, délivrent aussi quelques OQTF (obligation de quitter le territoire français). Les pouvoirs publics – préfecture, mairie – ont parfois d’étranges demandes, telle la numérotation des caravanes, que l’association refuse.

À l’été 2008, Agir pour les Roms réussit à mobiliser, y compris en lançant un appel dans le quotidien régional La Voix du Nord, pour faire hospitaliser le petit Rafaël, dix-huit mois, porteur d’une fente labiale, avec au final un excellent résultat, qui « nous encourage à continuer de rechercher le meilleur pour les Roms ». À la même époque, l’association accompagne les démarches d’inscription à l’école de six enfants mais, parallèlement, la mairie fait savoir qu’elle n’a pas l’intention de scolariser en primaire les enfants Roms…. Protestant contre cet accueil peu encourageant – discriminant –, une conférence de presse est organisée pour rappeler que tout enfant entre six et seize ans sur le sol français a droit à une éducation. Finalement, la démarche sera soutenue par l’inspection académique et les enseignants de l’école locale.

Lente évolution

Dans la foulée, les enfants débutent leurs vaccinations à la PMI. L’association organise un transport scolaire avec le relais de plusieurs bénévoles, en attendant la prise en charge de ce ramassage par la municipalité. Celle-ci se fait tirer l’oreille, au prétexte qu’il « serait mal vu de transporter les enfants par bus, au vu du parc automobile des Roms »… Par ailleurs, le Secours catholique alloue une aide financière de 500 € pour régler le transport et l’installation d’un « mobile-home associatif » récemment acquis. Mais certaines réticences émergent de la part des Roms eux-mêmes, qui ont du mal à accepter de telles dépenses pour un lieu qui n’est pas destiné à loger une famille… À l’automne, après négociations, l’installation est enfin acceptée, avec en vue, progressivement, l’équipement en mobilier, le chauffage et l’électricité, pour devenir opérationnel : activités de préscolarisation pour les 3 - 6 ans, soutien scolaire des primaires, consultations médicales… L’association participe à la journée mondiale du refus de la misère, le 11 octobre, s’occupe de l’obtention d’une aide médicale d’État (AME) pour une mère de famille, participe avec la Ligue des droits de l’homme à une rencontre sur les thèmes des droits et des discriminations, bref, ne connaît pas de pause dans la mobilisation.

Autre souci récurrent : la législation en matière d’embauche pour les ressortissants roumains est décourageante, note Agir pour les Roms dans son rapport d’activité 2008 : « Quatorze Roms de Boulogne ont postulé, en septembre, pour ramasser des pommes de terre dans le Berry. La direction départementale du travail et de l’emploi n’a jamais donné suite, en dépit de nos relances. »

Bâtons dans les roues

L’hiver est très froid. L’association lance un « appel au gaz » urgent, rencontre deux chefs d’entreprise membres du Rotary Club qui lui remettent un chèque de 600€. L’association en profite pour les renseigner sur les compétences des Roms en matière de travail, et sur les discriminations dont ils font l’objet… Agir pour les Roms obtient quelques aides de la municipalité : 100€ pour le butane, des couvertures, des vêtements chauds, de la nourriture. L’évocation d’une salle municipale ouverte à partir de… – 8° est discutée, mais au final, ne sera pas nécessaire. La première semaine de cantine de la rentrée de janvier est réglée pour les neuf enfants scolarisés, les suivantes étant prises en charge, après négociation, par le comité d’entreprise d’EDF, jusqu’à la fin de l’année scolaire.

En 2007, Médecins du monde avait passé un accord avec l’administration hospitalière – oral, sans aucune ratification écrite ultérieure… – pour la délivrance de médicaments prescrits dans le cadre de soins urgents, lors de consultations externes. Deux ans plus tard, l’administration hospitalière décide brutalement de ne plus accepter que la seule délivrance de médicaments faisant suite à une hospitalisation. Agir avec les Roms est donc amenée à monter des dossiers de plus en plus nombreux pour obtenir des AME, en de « véritables parcours du combattant… que nous combattons ! », et parfois doit piocher dans ses maigres ressources associatives, sans aucun remboursement à la clé.

De nouveau, des plaintes de riverains : un médecin a eu du mal à passer par la route jouxtant le camp, la nuit, alors qu’il se rendait à une urgence ; dans le même ordre d’idées, les stationnements sauvages des Roms sont accusés de bloquer la circulation ; ils ont déversé de l’huile de vidange dans un ruisseau, menaçant de polluer les champs d’un riverain… Leurs chiens errent sur le rond-point, voire sur l’A6, ils ont jonché le poste gaz d’excréments, et GDF menace de porter plainte… Ils prennent les transports en commun sans payer… La liste n’est pas exhaustive, et les difficultés bien réelles. En mars dernier, trois voitures de police et une voiture banalisée de la police aux frontières investissent le camp : ils relèvent les immatriculations des véhicules, rappellent les exigences des pouvoirs publics en matière d’hygiène, font le rapport entre nombre de caravanes et de voitures. Constatant que la question de l’effectif n’est pas respectée, la police leur demande de faire partir les « intrus ».

En lien avec l’association et décidés à améliorer les relations, les Roms décident de créer un parking : une société locale livre gracieusement six camions de sable et gravier… Ils rencontrent également l’adjoint au maire pour évoquer cette première pollution à l’huile de vidange… Ils s’engagent à faire des efforts sur l’hygiène, à nettoyer le camp, et le poste gaz. Les mettant encore en garde contre la pression exercée à leur encontre, l’association leur demande de poursuivre l’effort, et leur propose l’acquisition de wc chimiques. Deux sont dénichés, d’occasion, pour un coût de 600 € hors livraison, les Roms s’engagent à en régler la moitié.

Tout cela ne va donc pas sans difficulté : avec l’appui de l’association, il s’agit d’arriver à ce que les Roms parviennent à prendre en main les problèmes de leur camp. Le défi à relever en matière d’hygiène, de salubrité, de surpopulation est plus qu’imposant. Il s’agit maintenant que les pouvoirs publics ne leur rendent pas la tâche plus ardue.