N° 1023 | du 23 juin 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 juin 2011

Éducateur, métier à risque ?

Mariette Kammerer

Thèmes : Éducateur, Risque professionnel

Quelle place doit-on accorder à la prise de risque dans le travail éducatif ? Comment concilier prise de risque et réglementations draconiennes ? Comment porter des projets éducatifs ambitieux tout en sécurisant les prises en charge ? Des professionnels témoignent de leurs difficultés et des solutions qu’ils inventent pour préserver le sens de leur travail.

Plus d’un éducateur vous le dira : si vous ne voulez pas prendre de risque, il faut changer de métier. Sans doute. Mais de quel risque parle-t-on ? Le risque d’accompagner vers l’autonomie une personne en grande difficulté ? Le risque de se tromper dans une décision de placement ? Le risque de se mettre en infraction pour préserver le sens et l’intérêt de son travail ? Le risque d’engager sa responsabilité personnelle parce que l’autorité de tutelle refuse d’engager la sienne ? C’est un peu tout cela à la fois. Certaines prises de risque étant plutôt contraintes et d’autres revendiquées comme une composante du métier.

« Par définition le travail éducatif est une prise de risque puisque son rôle est d’amener les gens vers l’autonomie  », rappelle Marie Rolland, juriste et formatrice en travail social. Le lieu de vie Tara, à Limoux dans l’Aude, accueille depuis quinze ans des jeunes autistes, psychotiques, schizophrènes : « Travailler sur l’autonomie comporte de gros risques, confirme Magali Bareil, responsable du lieu, c’est par exemple décider qu’un jeune de quinze ans, qui s’est stabilisé, pourrait venir seul en train au lieu de venir en taxi, on travaille là-dessus plusieurs semaines en accord avec les partenaires, en général cela se passe bien mais il m’est déjà arrivé d’aller rechercher à la gendarmerie un jeune qui s’était perdu.  »

Elle ajoute qu’aller vers la socialisation avec ce type de jeunes – séance de cinéma, sortie piscine – nécessite une vigilance extrême car certains peuvent avoir des réactions violentes et inattendues. « Quel que soit le public, dans la relation éducative les jeunes sont libres, ils réagissent selon leurs envies, parfois selon leurs pathologies, donc il y a toujours une part de risque », rappelle Jean-Marie Vauchez, éducateur et président de l’ONES (organisation nationale des éducateurs spécialisés). Un jeune qui fugue, se met en danger, agresse quelqu’un, commet un délit, ça peut arriver.

Le poids moral

Le risque se situe aussi dans les prises de décision au quotidien, parfois lourdes de conséquences. Par exemple décider d’un placement pour un enfant suivi en AEMO (action éducative en milieu ouvert) judiciaire, ou bien décider d’une hospitalisation pour un adulte handicapé mental, dans des situations où il est parfois difficile de trancher. « On est confronté à ça en permanence et même si la décision est débattue en équipe et portée par l’institution, c’est toujours sur l’éducateur référent que repose le poids moral, avec un sentiment de culpabilité ou d’échec, surtout si le choix s’avère malheureux », souligne Jean-Marie Vauchez.

Le club de prévention de l’ADSEA de Saint-Quentin dans l’Aisne a par exemple regretté d’avoir fait un signalement pour une jeune fille de dix-sept ans et demi : « Cela a abîmé notre relation de confiance, on s’est coupé de cette famille, et le temps que la décision prenne effet, la jeune fille était majeure, explique Nicole Jullien, éducatrice. À dix-huit ans on aurait pu trouver avec elle d’autres solutions ».

Certaines erreurs partent d’une bonne intention : protéger l’enfant. Mais le danger n’est pas toujours là où on l’attend. Ainsi, un éducateur d’AEMO judiciaire raconte comment, en voulant protéger une fillette des comportements déviants de son grand frère, il a demandé aux parents de la changer de chambre. Résultat, la fillette s’est fait violer par un oncle à qui les parents avaient prêté ladite chambre.

Pour protéger un jeune et garder sa confiance, il arrive aussi qu’un éducateur prenne le risque de se mettre un peu hors-la-loi. Par exemple, un jeune suivi en prévention spécialisée s’échappe du tribunal puis appelle à l’aide ses éducateurs de prévention : « Au lieu de le rendre immédiatement à la police comme la loi l’exigeait, nous l’avons convaincu de se rendre de lui-même et avons attendu trois jours que son avocat soit disponible pour l’accompagner », explique Nicole Jullien, son éducatrice.

« Mais attention, prise de risque ne signifie pas mise en danger des jeunes, le risque doit être calculé, assumé  », affirme Philippe Caumartin de l’association SOS insertion et alternatives (groupe SOS). Cette association accueille notamment des adolescents en aménagement de peine de prison dans des studios indépendants. L’équipe éducative évalue les capacités du jeune à vivre seul en studio, sécurise la prise en charge par un accompagnement renforcé, des visites fréquentes et une structure de jour pour les jeunes inoccupés.

Ne pas mettre les jeunes en danger doit aussi être une préoccupation constante pour les équipes qui pratiquent des sports à risque.
« Il ne suffit pas d’engager un moniteur certifié, il faut prévoir que des gamins peuvent lâcher la corde volontairement au milieu d’une voie d’escalade ou foncer tout droit dans la pente en VTT », prévient Jean-Marie Vauchez qui, il y a quelques années, a accompagné en haut du Mont Blanc des adolescents ayant des troubles du comportement.

Au centre éducatif renforcé (CER) géré par l’association Arpaij dans le Vercors, les jeunes font de la spéléo, de la randonnée pédestre et de la randonnée à cheval. « Par principe j’évite le risque dans le choix des activités, explique Rachid Mesbahi, directeur de l’association, on joue sur l’appréhension des jeunes, pour qu’ils expérimentent le rôle protecteur des adultes, mais il n’y a pas de danger réel, le seul risque qu’on fait prendre aux jeunes est celui de la relation, de la communication qui se noue pendant cette activité.  »

Perte de sens éducatif

L’autre risque important pour les directeurs confrontés à des réglementations de plus en plus draconiennes, c’est le risque pénal. En clair, se retrouver en prison, en cas d’accident, pour ne pas avoir mis en œuvre l’ensemble des mesures de sécurité concernant les locaux, l’hygiène alimentaire, les effectifs de l’encadrement, les équipements, etc.

Responsabilité civile, pénale et professionnelle

Un éducateur ou un directeur peut engager sa responsabilité à trois niveaux : sa responsabilité civile s’il commet un dommage à autrui, sa responsabilité pénale s’il commet une infraction, et sa responsabilité professionnelle s’il commet une faute professionnelle. Un éducateur qui laisse un enfant fuguer par défaut de surveillance peut être sanctionné par son employeur pour faute professionnelle. Si l’enfant vole une voiture, a un accident et blesse quelqu’un, l’assurance du blessé pourra engager la responsabilité civile de l’institution pour obtenir des dommages et intérêts. Elle pourra également engager la responsabilité pénale de l’institution pour défaut de surveillance du jeune. Il y a eu des cas de sanction pénale d’éducateurs pour non-dénonciation de situations de maltraitance sur mineur.

« Depuis la loi de 2002 les usagers sont mieux outillés pour porter plainte et mener une action en justice, mais très peu le font, observe Jean-Marie Vauchez, ce sont souvent les assurances qui poussent à la pénalisation. » Il n’empêche, le risque existe et les directeurs le savent.

C’est ainsi que Rachid Mesbahi, directeur de CER, a pris une assurance complémentaire privée, se sentant particulièrement exposé : « Je passe un temps infini à éplucher les lois et les décrets mais je me sens toujours à la limite de la légalité car la réglementation change tous les jours.  » Or, éducateurs et directeurs soulignent l’importance d’être dans les clous, de montrer l’exemple vis-à-vis de jeunes auxquels ils rappellent régulièrement la législation sur le tabac, l’alcool, les stupéfiants.

Très soucieux de respecter la loi, Rachid Mesbahi a cessé d’organiser des stages de quelques jours chez des artisans avec les jeunes de moins de seize ans, désormais interdits, malgré tout l’intérêt qu’ils présentaient sur le plan éducatif. Il a dû également limiter les ateliers de mécanique et de menuiserie, jugés trop dangereux.

Terminés aussi, les petits chantiers de maçonnerie ou de peinture, encadrés par des éducateurs pour rénover les locaux du CER où les jeunes sont accueillis, « car on pourrait être accusés d’exploiter le travail des enfants pour le compte de notre association  », explique-t-il.

Enfin, la mise aux normes du planning des éducateurs rend très compliqué l’organisation de randonnées itinérantes sur plusieurs jours. « Les lois ne sont plus adaptées aux petites structures comme la nôtre, cela enlève tout le sens de notre travail éducatif. » Et c’est bien là le cœur du problème, quand l’idéologie sécuritaire conduit à une perte de sens éducatif.

Prenez l’exemple des cuisines qui disparaissent des établissements car elles ne sont pas aux normes d’hygiène, on les remplace par un traiteur, souvent moins bon, et par un système de self où les enfants passent avec leur plateau. « Du coup, au lieu de manger avec les enfants, ce qui devrait être au cœur de leur travail, les éducateurs surveillent le self, puis mangent tranquillement entre eux, constate Jean-Marie Vauchez, et en définitive le repas n’est plus un moment éducatif.  »
Quant à l’hygiène, quarante gamins qui plongent leurs mains dans le bac à couverts, ce n’est pas forcément ce qu’on fait de mieux, fait observer l’éducateur.

Risque porté par l’institution

Pour des petites structures à faibles moyens, respecter la réglementation signifie aussi supprimer des activités devenues trop coûteuses en encadrement ou trop complexes à mettre en œuvre. « Si on respectait tout au pied de la lettre on ne ferait plus rien, s’exclame François Lefebvre, directeur de quatre équipes de prévention en Picardie. Pour un camp de huit jours en respectant les horaires de travail et les repos il faudrait tripler les équipes, ce qui est impossible, même une sortie pêche en vélo sur le canal avec vélos homologués et brevet national de secourisme serait trop chère, alors on est en infraction en permanence, ajoute-t-il. Je connais bien les équipes et je leur fais confiance, je ne vois pas comment faire autrement.  »

Ainsi, une de ses équipes, à Saint Quentin dans l’Aisne, continue à faire des camps l’été de huit jours en continu pour ramasser les fruits, à organiser des ateliers cuisine et des repas africains avec les mamans du quartier, à accueillir tous les enfants qui se présentent au local même sans autorisation parentale signée, à accepter les inscriptions jusqu’à la veille d’une sortie et non trois jours avant comme le voudrait l’assurance.

« On ne peut pas faire du travail de rue sans une certaine souplesse et réactivité, affirme Nicole Jullien, éducatrice de ce club de prévention. Nous avons la chance d’avoir un directeur « à l’ancienne » qui nous laisse cette liberté et nous couvrirait en cas de pépin.  » Et c’est un point important. Car la prise de risque ne doit jamais être une décision individuelle, elle doit toujours être débattue en équipe et portée par l’institution.

Un principe de base qu’une équipe d’éducateurs du Jura aurait mieux fait de respecter. En séjour avec des jeunes majeurs, ils ont fait l’erreur de partir en excursion en laissant une partie du groupe seul au camping pendant un jour et demi, persuadés que leur hiérarchie était d’accord. Résultat, ils ont été licenciés pour abandon de poste.

Désengagement des tutelles

À un autre niveau, certains directeurs témoignent de la frilosité des autorités de tutelle à leur accorder un soutien officiel ou à leur signer les autorisations nécessaires. « Nos partenaires, conseil général, ASE, ne s’opposent pas à nos actions, mais se couvrent au maximum et nous laissent porter l’entière responsabilité  », rappelle Magali Bareil.

Par exemple, une jeune fille du lieu de vie passionnée de cheval voudrait faire une formation pour devenir palefrenière. « Avant de l’envoyer en apprentissage nous voulons tester ses capacités de résistance ou d’appel à l’aide pendant un stage court, explique-t-elle. Son éducateur ASE est d’accord, sa hiérarchie aussi, mais impossible d’avoir leur accord par écrit.  » Résultat, c’est la responsable du lieu de vie qui va en porter seule la responsabilité en bricolant une convention de stage : « Je l’enverrai en lettre recommandée à l’éducateur ASE, il ne pourra pas dire qu’il ne savait pas  », ajoute-t-elle.

François Lefebvre, directeur en prévention spécialisée, a été confronté au même type de crainte et de frilosité de la part de sa propre association gestionnaire : « Nous avons monté pendant trois ans un projet de voyage dans un village au Sénégal pour lequel nous avons obtenu toutes les autorisations et promesses de subventions, mais pour finir, notre association n’osant pas soutenir trop ouvertement notre projet, j’ai dû créer une association ad hoc et engager moi-même des avances de fonds », explique le directeur.

Pas facile d’innover dans un tel climat où le principe de précaution tourne à l’obsession. Dans ce contexte, le seul fait d’accepter les jeunes les plus en difficulté apparaît comme une prise de risque en soi pour les équipes. « Forcément, on n’a quasiment plus droit à l’erreur, on le voit bien avec les mineurs délinquants, on a presque une obligation de résultat, donc les équipes ne veulent pas prendre le risque de la récidive ou de l’échec, constate Philippe Caumartin. Or il faut résister à la tentation de prendre les jeunes les plus faciles. »

Accepter un jeune en grande difficulté suppose de l’accompagner dans la durée, mais là encore, en ces temps de restrictions budgétaires, « les contrats jeunes majeurs sont souvent réservés à ceux qui présentent le moins de difficultés et de risques d’échec, la tendance est de supprimer le risque éducatif  », ajoute Philippe Caumartin.

En conclusion, sans remettre en cause le besoin de règles et de normes pour sécuriser les prises en charge, on peut regretter que ce principe de précaution s’applique trop souvent au détriment de la qualité et du sens du travail éducatif, laissant peu de marge de manœuvre aux professionnels pour conduire leurs projets, les obligeant parfois à en porter seuls la responsabilité, face au désengagement de leurs partenaires institutionnels.
Reste à voir comment le nouveau système d’appel à projets lié aux agences régionales de santé (ARS) permettra ou non de valoriser des projets éducatifs ambitieux.