N° 1023 | du 23 juin 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 juin 2011

La Fondation d’Auteuil : le goût du risque… maîtrisé

Mariette Kammerer

Thème : Risque professionnel

Mettre à la disposition des directeurs des outils et procédures sécurisants et d’énormes ressources pour monter des projets… risqués.

Permettre la prise de risque stimulante et réfléchie, celle qui fait partie d’un travail éducatif ambitieux, tout en évitant la prise de risque inutile, notamment judiciaire, celle qui insécurise éducateurs et directeurs, tel est le défi relevé par la Fondation des Apprentis d’Auteuil. D’une part l’institution met à la disposition de ses directeurs de nombreux experts et des ressources financières importantes leur permettant de mener à bien des projets éducatifs d’envergure, d’autre part elle a mis en place un dispositif sécurisant pour les guider dans la gestion des incidents et organiser la prévention.

L’Observatoire des incidents

Ainsi, tout incident qui se produit dans un établissement – fugue, agression, accident, dépôt de plainte – doit être systématiquement déclaré par le directeur à l’Observatoire des incidents et des infractions graves. La hiérarchie régionale et nationale est automatiquement prévenue. En retour, les directeurs sont informés immédiatement de la conduite à tenir – protection de la victime, suivi administratif, etc. – et peuvent bénéficier d’un étayage de professionnels en cas de besoin, sur le plan juridique, éducatif, et psychiatrique.

En cas de risque civil ou pénal, une cellule de veille est mobilisée. « Ce dispositif, créé il y a dix à la demande de l’IGAS (inspection générale des affaires sociales), permet de garantir le respect de la loi dans le traitement des incidents, pour protéger les jeunes, les salariés et l’institution », ajoute Annie Bressac, directrice de l’audit et du contrôle interne. « Dans des situations d’urgence, cela aide les directeurs à réaliser les bonnes démarches au bon moment, explique Pierre Sattler, responsable de l’Observatoire, car ils ne peuvent pas connaître dans le détail toutes les procédures, et on préfère les décharger de cet aspect pour qu’ils puissent se concentrer sur l’éducatif, leur cœur de métier. »

D’abord perçue comme un outil de « flicage », cette obligation de déclaration d’incident est désormais bien comprise et appréciée par les directeurs : « L’Observatoire des risques est une vraie bouée de sauvetage qui nous évite d’être seuls dans la prise de décision », indique Gwenola Hubert Toutain, directrice de la MECS (maison d’enfant à caractère social) Jacques Laval, à Eaubonne dans le Val-d’Oise. Après l’agression sexuelle d’une pensionnaire à l’extérieur de l’établissement, la directrice et l’équipe ont pu bénéficier d’un soutien en termes de communication avec la jeune fille, d’un accès immédiat à un psychologue et d’un appui pour rédiger un compte rendu à l’ASE en termes choisis.

Des outils sécurisants

L’équipe de l’Observatoire a conçu des guides de questionnement pour aider les directeurs dans la relecture et l’analyse des incidents : à quels moments ou dans quels lieux particuliers ils se produisent ? Avec quels jeunes ? Quel est le facteur déclencheur ? Comment on aurait pu l’éviter ? Quelles sanctions et mesures éducatives ont été apportées ? etc. Le siège envoie parfois des fiches techniques à tous les directeurs sur tel ou tel type d’incident, leur rappelant par exemple que la fouille des jeunes est interdite, ou qu’effacer un film sur un téléphone portable est une dissimulation de preuves.

« L’observatoire nous donne une meilleure connaissance statistique des problèmes qui nous aide à mettre en place des mesures de prévention et des outils adaptés », indique Annie Bressac. Par exemple, face à une forte augmentation du nombre de plaintes déposées par des adultes contre des jeunes, l’institution a mis en place une assistance juridique et un accompagnement psychologique des professionnels agressés, avec la possibilité de rencontrer un psychologue extérieur.

« Par ailleurs, nous avons mené un travail important sur les grossesses adolescentes, un sujet à la législation particulièrement complexe et sur lequel les directeurs ne sont pas à l’aise », explique Pierre Sattler. L’Observatoire a décidé de mettre à disposition une personne-ressource, hors institution, pour accompagner les équipes et discuter avec la jeune fille enceinte, dans le but d’éviter les grossesses à répétition. « Concernant les démarches administratives nous avons défini une procédure à suivre, mais il nous a fallu mobiliser trois juristes spécialisés pour savoir s’il fallait ou non prévenir les parents, l’ASE, et qui pouvait signer l’autorisation d’IVG, tant la loi n’est pas claire » ajoute Pierre Sattler. Un travail de défrichage et d’accompagnement sécurisant pour les directeurs.

En dehors de la gestion des incidents, Gwenola Hubert-Toutain, directrice de MECS se sent libre de ses décisions et épaulée par son institution : « Quand il y a une décision à prendre qui comporte un risque, je sais que mon directeur territorial me fait confiance et garantit ce que je fais. » Mais surtout, la fondation, avec ses 200 établissements, 5 000 salariés et 13 000 jeunes accueillis, met à la disposition de ses directeurs d’établissement des ressources inestimables, qui feraient pâlir d’envie n’importe quel directeur de petite structure.

Sur le plan financier, les directeurs de la Fondation savent par exemple qu’ils disposent du budget nécessaire pour recruter autant de moniteurs diplômés d’Etat que leur projet l’exige. S’ils veulent organiser un stage en entreprise pour un jeune, ils pourront facilement trouver du conseil auprès des établissements scolaires de la fondation, convention de stage et contacts d’employeurs. Sur le plan sanitaire, ils n’ont pas à se soucier des mises aux normes des locaux, la direction du patrimoine s’en occupe et privilégie la création de petites unités de vie de dix à douze jeunes, « permettant de conserver une cuisine familiale où les repas sont préparés par la maîtresse de maison », précise Pierre Sattler.

La direction juridique leur donne de précieux tuyaux pour contourner les législations en vigueur : obtenir une dérogation pour cuisiner avec des œufs frais, par exemple, ou pour dépasser les horaires maximum de travail des éducateurs lors d’un séjour : « Cela permet de se couvrir en cas de pépin tout en conservant l’intérêt et le sens du travail éducatif », souligne Gwenola Hubert-Toutain. Les équipes peuvent s’appuyer sur de nombreux experts dans tous les domaines pour développer leur projet éducatif : « Par exemple il y a une direction qui s’occupe à plein-temps d’accompagner les équipes dans l’organisation de chantiers de solidarité à l’étranger, en apportant conseils et contacts à l’étranger, précise-t-elle.

Il y a également une direction du mécénat, qui aide les équipes à trouver des financements, à obtenir des subventions de telle ou telle fondation d’entreprise. « De tels moyens ne sont bien sûr pas donnés à tout le monde, admet la directrice qui auparavant travaillait pour la PJJ. Bien sûr un directeur d’une petite association a sans doute plus de liberté, mais j’apprécie de travailler dans un cadre sécurisant qui me laisse quand même une grande marge de créativité et de prise de risque » (lire l’interview de David Le Breton, sociologue)


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