N° 1023 | du 23 juin 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 juin 2011

Les vertus de la prise de risque

Propos recueillis par Mariette Kammerer

David Le Breton, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, a beaucoup travaillé sur les conduites à risque chez les adolescents. Elles leur permettent notamment de découvrir des valeurs et des ressources intérieures qu’ils ne soupçonnaient pas.

Quel est le rôle de la prise de risque dans le travail éducatif avec des adolescents ?

Il est important de mettre l’adolescent dans des situations où il va rompre avec ses habitudes, avec la consommation, la mode. L’éducateur doit surprendre le jeune, l’emmener vers un autre univers. Les sports d’aventure comme la montagne, l’escalade, ou encore les voyages lointains à vocation humanitaire, sont des territoires où le jeune s’arrache à lui-même, à une routine de la souffrance, de la délinquance. Ces activités, pratiquées dans un cadre sécurisé, accompagnées par des adultes, permettent au jeune de découvrir en lui des ressources qu’il ne soupçonnait pas, des qualités morales, des valeurs intérieures. Car il y a chez l’adolescent une nécessité de faire ses preuves, de savoir qui il est, d’être en position d’acteur. Ces projets éducatifs qui comportent un engagement de soi, une prise de risques, lui donnent un sentiment de fierté, rehaussent une estime de soi souvent bien mise à mal par ses échecs antérieurs.

Alors que ces jeunes ont déjà été déçus et trahis par les adultes, ces prises de risques sont l’occasion de faire de nouveau confiance aux adultes qui les accompagnent, parce qu’ils ont besoin d’eux. Et ces adultes peuvent devenir des modèles positifs d’identification. La prise de risque est révélatrice de surprises, de forces, de compétences, elle permet d’explorer des territoires intérieurs et extérieurs autres que la délinquance et les petits trafics. Quand ils font un raid en montagne, ou un voyage en Afrique, ils rencontrent un univers de civilité, d’entraide, de dignité, qui bouleverse leur vision du monde où il faut toujours écraser les autres pour exister.

La prise de risque peut aussi se situer sur une scène de théâtre, dans la confrontation avec le public ?

Oui, le risque ne se situe pas forcément sur une paroi d’escalade, il peut être symbolique, dans une mise à l’épreuve de soi face au regard des autres. Sur scène, on risque de perdre la face, mais on peut aussi reprendre en main une identité défaite. Un atelier théâtre avec des jeunes en difficulté est l’occasion pour eux d’essayer des personnages, de découvrir d’autres facettes, de s’arracher à eux-mêmes. On le voit par exemple dans le film L’Esquive, où des collégiens mal dans leur peau sortent peu à peu d’une routine de langage, changent leur manière d’être, découvrent qu’ils peuvent incarner un autre personnage que celui qu’ils sont obligés d’endosser dans leur quartier où tout fonctionne à l’esbroufe. Et ils en sortent grandis. La pratique de la danse est une autre forme de prise de risque et un moyen d’apprivoiser son corps et le regard de l’autre. Ou encore les ateliers d’écriture, qui montrent à des jeunes souffrant d’une image dépréciée d’eux-mêmes qu’ils sont capables de raconter des histoires, que le langage permet de fabriquer du sens.

Comment laisser une part d’aventure dans ce que vit le jeune dans une société qui ne laisse aucune place à l’imprévu et au risque ?

L’éducateur est toujours sur le fil du rasoir entre le respect de la législation et la prise de risque. Il a une fonction de passeur, de compagnon de route, il doit donner au jeune le goût de grandir. Il a une position de responsabilité, il doit peser et anticiper les risques, sentir si un jeune est à la hauteur de telle ou telle prise de risque, pour éviter de le mettre en échec. L’éducateur doit être porteur d’un regard neuf et positif sur le jeune, avoir une parole qui laisse toujours entrevoir un progrès et une issue possible. Pour cela l’éducateur doit pouvoir faire confiance au jeune, or cette confiance comporte une part de risque. On est dans une société où la sécurité est un mot d’ordre politique et une forme de bien-pensance, alors que la découverte de soi ne peut se faire que loin des sentiers battus. Donc les travailleurs sociaux sont parfois obligés de contourner les dispositifs juridiques, pour laisser une place à la surprise en permanence.

David Le Breton a écrit : En souffrance, Adolescence et entrée dans la vie , ed. Métailié, 2007 (lire la critique). Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse, PUF, 2011, en codirection avec Daniel Marcelli (lire la critique).


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