N° 587 | du 6 septembre 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 septembre 2001

Des enfants handicapés et valides dans une même cité scolaire

Katia Rouff

Thème : Intégration scolaire

L’établissement Toulouse-Lautrec à Vaucresson (92) propose aux élèves handicapés moteurs un lieu de vie adapté à leurs besoins, du cours préparatoire au BTS. Il accueille également des élèves ordinaires, à l’aise au milieu d’une différence qu’ils ne ressentent plus

« Le coupable est Monsieur Voiessansissue », affirme Pauline, lunettes et chaussures roses, socquettes blanches, barrette en cœur. Cet après-midi, dans la classe de CM1, les élèves lisent « Rififi au collège », un polar. Petite et chaleureuse, la classe affiche les règles de grammaire, les photos d’un séjour au parc de France Miniature, les dessins d’enfants et les tableaux de maîtres. La plupart des 12 élèves sont en fauteuil, certains serrés dans un corset. Le clavier de l’ordinateur remplace parfois le stylo. Tables en bois et tableau à craie, la classe fait partie de l’établissement régional d’enseignement adapté (Eréa) Toulouse-Lautrec [1], près de Paris. Dehors, dans un cadre verdoyant, des élèves s’affairent autour du baby, discutent, jouent ou poussent le fauteuil d’un camarade.

« Dans notre établissement, les relations entre enfants handicapés et valides se passent très bien. Les enfants handicapés accueillent leurs camarades valides, à l’inverse du milieu scolaire traditionnel », souligne Danièle Durif-Ferniot, proviseur. En effet, depuis sa création en 1980, l’établissement, déclaré mixte, accueille en priorité les enfants handicapés et complète ses effectifs avec des enfants valides. Il compte 420 élèves, 300 handicapés moteurs (IMC, myopathies, séquelles de poliomyélites, paraplégie, tétraplégie…) et 120 valides.

En 1985, les EREA ont remplacé les écoles nationales de perfectionnement (ENP). Ils appartiennent aux structures spécialisées de l’Éducation nationale. L’inscription des élèves se fait sur notification des commissions départementales de l’éducation spécialisée. Ils poursuivent une scolarité conforme aux objectifs et à la législation de l’Éducation nationale. « Toulouse-Lautrec n’est pas un établissement spécialisé, mais un établissement adapté », insiste Danièle Durif-Ferniot. « L’école est prioritaire et le centre de soins vient en prestataire de services ». « Le point fort de notre établissement est d’apporter du soin sur place à des enfants lourdement handicapés qui ne pourraient pas suivre de scolarité normale, si les soins étaient dispensés à l’extérieur, à différents endroits », précise-t-elle. Le centre de soins intégré à l’établissement permet aux enfants de bénéficier de soins sur le temps scolaire. Plusieurs services le composent : médical et paramédical, psychologique et social. Une équipe éducative assure les activités périscolaires.

Toulouse-Lautrec est le seul EREA en France à proposer une scolarité allant du CP au BTS. 202 fonctionnaires de l’Éducation nationale sont chargés de la bonne application des programmes officiels, en vue de l’obtention des examens nationaux. Le proviseur sert de trait d’union entre le personnel de soin et les enseignants. De petits effectifs permettent aux professeurs de connaître les besoins de chaque enfant. Le sport a une place prépondérante à Toulouse-Lautrec, aucun enfant n’est dispensé. « L’établissement permet aux enfants handicapés de bénéficier d’une équipe d’écoute, d’accompagnement à la démarche de projet et de la présence de camarades valides. Les enfants qui sortent de Toulouse-Lautrec vont plus tard militer pour l’intégration des handicapés moteurs dans la vie quotidienne. Ils ne voient pas la différence ici et ne la verront pas à la sortie », explique le proviseur.

L’école primaire est constituée de 6 classes de 12 élèves, encadrés par des instituteurs spécialisés. Le travail respecte les rythmes des élèves grâce à une pédagogie individualisée. « L’école primaire accepte les enfants valides et non valides, mais nos enseignants sont des techniciens spécialistes de l’apprentissage aux enfants en difficulté motrice », indique Joëlle Dugué, directrice de l’école primaire. En plus, des six maîtresses, l’école primaire est composée d’instituteurs-éducateurs qui interviennent également dans l’internat et d’une personne ressource en informatique. Les classes bénéficient d’éducateurs ou de moniteurs éducateurs du centre de soins, qui assurent le lien avec les familles et avec les rééducateurs, proposent des ateliers, des sorties… Des professeurs certifiés et agrégés des collèges enseignent les langues, la musique, l’éducation physique et sportive et les arts plastiques. Deux infirmières sont présentes à l’arrivée des élèves, aux récréations, repas et départs. Le personnel de service complète d’équipe.

« Le travail avec ces enfants est très minutieux », souligne la directrice. « Organiser l’emploi du temps, le programme individuel de l’enfant, c’est tisser une véritable petite dentelle ». Chaque classe réserve en moyenne deux plages horaires par jour au service de rééducation. Mais chaque enfant a un emploi du temps individualisé. Certains ont jusqu’à 12 séances de rééducation par semaine.

« Les enfants handicapés vivent la mixité comme une garantie de respect du programme scolaire, ils ne se sentent pas sous-estimés sur le plan intellectuel », note Joëlle Dugué. La mixité leur apporte aussi la normalité. « Ils s’entraident, discutent du handicap, s’interrogent, ça se passe très bien. Il faut dire que les parents des enfants valides ont envie qu’ils soient là. Ils voient les bénéfices pour leur enfant ». Les enfants valides «  bénéficient de toute l’attention de l’équipe pédagogique et de l’aspect cocon chaleureux de l’établissement. Travailler ici leur apprend aussi la tolérance. Cependant, j’insiste beaucoup auprès des parents pour qu’ils pratiquent une activité sportive ou culturelle à l’extérieur, afin qu’ils vivent aussi autre chose ».

A Toulouse-Lautrec, le travail avec la famille est très important. « Je reçois les parents qui désirent que leur enfant soit accueilli dans notre établissement. Accompagner son enfant dans une lieu spécialisé est toujours difficile. Je reçois l’enfant un jour ou deux avant les vacances, pour qu’il puisse visualiser l’endroit avant la rentrée. »

L’existence d’établissements adaptés, n’évite-t-elle pas à l’école traditionnelle d’accueillir les enfants handicapés ? « l’accueil ne se fait pas de la même façon », affirme Danièle Durif-Ferniot, « l’école traditionnelle n’est pas adaptée aux enfants handicapés. Dans les classes d’intégration scolaire (CLIS), des maternelles et des écoles primaires, de petits coins aménagés sont réservés aux enfants handicapés. Même s’ils se mélangent de temps en temps avec leurs camarades, cela constitue, à mon sens, une forme de ghetto ». Elle conclue « Toulouse-Lautrec est une micro-société où chaque élève peut trouver sa place. On n’y pleure pas sur son sort. École de la dignité et de la solidarité, les élèves y sont complices, amis, amoureux, ouverts comme on l’est à leur âge, avec, dans leurs bagages, un supplément d’humanité ».


[1Établissement régional d’enseignement adapté Toulouse-Lautrec - 131 avenue de La Celle Saint-Cloud – 92420 Vaucresson. Tél. 01 47 01 09 18


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