N° 834 | du 29 mars 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 mars 2007

Bonneuil : une école pour les autistes pas comme les autres

Katia Rouff

Thème : Autisme

En 1969, deux psychanalystes, Maud Mannoni et Robert Lefort, fondent avec un couple d’éducateurs, Rose-Marie et Yves Guerin, l’École expérimentale de Bonneuil (Val-de-Marne). Ils y accueillent des enfants autistes, psychotiques ou présentant des névroses graves, pour lesquels les familles estimaient qu’il n’existait rien de satisfaisant. Aujourd’hui, une quarantaine d’élèves, âgés de six à vingt-cinq ans, fréquentent ce lieu de vie

Ce n’est pas une école comme les autres. Un jour, en 1970, alors qu’il répare un vélo avec un élève, un éducateur, le trouvant doué, lui propose de créer un atelier de réparation de vélos au sein de l’école. L’enfant décline la proposition, précisant qu’il préférerait travailler « auprès d’un vrai réparateur de vélos ».

Ainsi fut fait. Depuis, les élèves autistes, psychotiques ou présentant des névroses graves qui fréquentent l’École expérimentale de Bonneuil [1], peuvent travailler à l’extérieur, une à deux fois par semaine, s’ils le souhaitent. Ils sont accueillis dans une petite entreprise pour effectuer une tâche bien précise. L’un change la paille des chevaux dans un haras, un autre étiquette les produits et pèse les légumes secs chez un commerçant… Les élèves s’intègrent ainsi dans une équipe qui travaille et n’a pas forcément le temps de s’occuper d’eux. L’adulte de Bonneuil qui les accompagne effectue la même tâche que le jeune, devenant son collègue durant quelques heures. Il arrive que l’accompagnateur (éducateur ou stagiaire) soit nouveau et que l’élève maîtrise mieux la tâche que lui. Il constate alors que changer de position ne provoque pas forcément un danger.

L’École expérimentale de Bonneuil est une institution éclatée [2], les enfants passent d’un lieu à un autre, de l’école à l’extérieur. Au fil des années, son fonctionnement a été mis en place à partir des désirs et des besoins de l’enfant et de sa famille et des expériences inventées pour y répondre.

Vivre avec ces enfants, prendre soin d’eux

Une rue de banlieue tranquille, deux grandes maisons, un jardin, un potager… L’École expérimentale de Bonneuil ressemble davantage à une grande demeure familiale qu’à un établissement scolaire. En cette veille de vacances d’hiver, les sacs de voyage s’entassent dans le hall, mais pour leurs jeunes propriétaires les activités continuent. Les maisons comptent de nombreuses pièces dans lesquelles les élèves reçoivent un cours, seuls ou par petits groupes.

Avec Jocelyne Bordes, professeur des écoles spécialisée, détachée par l’Éducation nationale, un petit groupe travaille aujourd’hui sur le thème de la Belgique. « Nous partons bientôt à Bruges, c’est l’occasion de parler littérature, géographie, mais aussi d’étudier le plan de la ville et la gestion du budget… », souligne-t-elle. Sous les combles, une quinzaine de jeunes participent joyeusement à l’atelier « revue de presse » et commentent l’actualité. Au rez-de-chaussée, la « salle communale » où chaque matin les élèves se retrouvent avec les adultes pour une « causette », suivie d’un temps de présentation des activités. Pour l’heure, on y pratique le dessin sous la houlette d’une stagiaire psychologue. À la pause, un petit groupe d’enfants devisent autour de la table et un élève joue du piano. Dehors, dans des petits pavillons, des jeunes créent : sculpture, musique… D’autres vont et viennent dans la grande cuisine où le chef prépare un repas. Dans le bureau de la secrétaire, un petit garçon lit une BD, un autre, assis dans un coin, semble plongé dans ses pensées. Partout, la vie circule.

Dès sa création, l’école a eu pour objectif de lutter contre la ségrégation de ces enfants et de leur famille. La famille d’un enfant lourdement handicapé peut-être rejetée, se replier sur elle-même, entraînant une exacerbation des symptômes de l’enfant. Fondée par deux grandes figures de la psychanalyse, l’école s’appuie sur cette discipline : « Il s’agit de considérer les manifestations, souvent très bruyantes et dérangeantes de ces enfants, non comme des symptômes devant être réduits ou supprimés selon une référence implicite à une conception médicale, mais comme des symptômes au sens psychanalytique du terme : la formation de compromis permettant que se dise quelque chose qui ne peut pas être dit autrement, une parole nouée », explique Chandra Covindassamy, psychiatre dans l’établissement [3].

Les fondateurs ne cherchaient pas à supprimer les troubles qui dérangent, ils ont choisi de vivre avec ces enfants, de prendre soin d’eux. « Ceci impliquait que les manifestations symptomatiques ne soient pas décodées à travers une grille d’interprétation mais puissent donner lieu à une ou des lectures possibles. Ainsi, le savoir sur l’enfant part du ressenti de l’adulte, c’est d’ailleurs du fait de cette approche que le terme expérimental a été accolé au mot école, pour désigner ce lieu en référence à expérience (ce qui est ressenti, éprouvé) », poursuit le psychiatre.

Un accueil de nuit

Dès sa création l’école a accueilli des enfants la nuit pour permettre aux parents de souffler et d’amorcer un travail de séparation. Aujourd’hui, elle est agréée comme hôpital de jour avec foyer thérapeutique de nuit. Quinze élèves passent de 2 à 4 nuits par semaine dans un appartement ou un pavillon accueillant quatre enfants et deux adultes. Le mode de vie y est familial, les élèves participent aux courses et à la confection des repas avec leurs éducateurs.

Cette solution soulage les familles et élargit la vie sociale des enfants qui pratiquent des activités dans les structures de loisirs de la ville : foot, danse, photo… « Nous sommes dans le registre de la création : permettre aux parents et aux enfants de créer un autre mode de rapports, souligne Martine Rosati, la directrice. De plus, même si le dispositif de nuit ne concerne pas tous les enfants, il est opérant pour tous les élèves car ils voient les uns et les autres partir et revenir ».

L’organisation de séjours dans des familles d’accueil en province a également été mise en place à partir du désir d’un enfant en crise sévère. Il ne cessait de répéter qu’il voulait se rendre à Montpellier. La crise s’est arrêtée alors que Maud Mannoni, qui passait à ce moment-là, a dit : «  Que quelqu’un l’accompagne à Montpellier ! ». « La parole de l’enfant avait été entendue et prise en compte dans sa radicalité, sans que l’on cherche à savoir pourquoi ou, pire, qu’on lui demande les raisons pour lesquelles il voulait aller à Montpellier », sourit Chandra Covindassamy.

À partir de cette expérience et de rencontres organisées l’été chez des paysans — « Nous allions faire les foins en Bretagne, les jeunes aimaient beaucoup cela », se remémore Martine Rosati —, s’est développé le travail en familles d’accueil. Les jeunes participent à l’activité de la famille, un élève suit par exemple un ouvrier du bâtiment sur son chantier, un autre travaille dans une boulangerie… « Des échanges réguliers ont lieu entre la famille d’accueil, l’école et la famille du jeune. Celui-ci a plein de choses à raconter à son retour, comme « Nous avons eu un mètre de neige ! », raconte la directrice.

Par des allers et retours entre la famille d’accueil, Bonneuil et les parents, c’est une aide à symboliser l’absence et la possibilité d’une subjectivation un peu différente dans les rapports à autrui qui est tentée », dit pour sa part le psychiatre. Pour les élèves qui ne séjournent pas en famille d’accueil, l’école organise des séjours d’une dizaine de jours pendant les vacances scolaires. En partant en province ou à l’étranger, le jeune s’ouvre vers l’extérieur et renforce ses liens avec les accompagnateurs dont il partage le quotidien.

Dès la création de l’école, Maud Mannoni a énoncé que ce qui était en jeu était de « donner des mains » à des enfants qui ne les utilisaient habituellement que pour produire des symptômes. Ainsi participent-ils à des ateliers créatifs : chant, calligraphie, opéra, théâtre, marionnettes… avec, pour certains, la perspective de présenter leurs œuvres à l’extérieur (exposition, représentation…)

Certains ateliers se déroulent en dehors de l’école : un atelier théâtre, ouvert dans une maison de quartier, accueille par exemple des enfants du quartier, d’un centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP)… et de l’École expérimentale de Bonneuil. D’autres ateliers s’invitent quelquefois dans des lieux prestigieux comme l’Opéra Bastille ou l’Opéra Garnier. Les activités physiques de plein air (vélo, jardinage…) tiennent aussi une place importante dans l’école.

Dès le départ, l’équipe a porté une grande attention aux parents et à la fratrie de l’élève, son évolution entraînant souvent des remaniements importants dans la dynamique familiale. Chaque lundi matin, une réunion avec la famille, Martine Rosati, Chandra Covindassamy et une psychologue, permet d’échanger à propos du trajet en cours.

Enfin, l’école a créé un service d’accompagnement qui lui permet d’intervenir ponctuellement auprès des jeunes sortis de l’école et de soutenir leur famille. Ainsi, Stéphane [4], arrivé tout jeune à Bonneuil et aujourd’hui âgé de 21 ans, ne parle pas bien et a spontanément demandé des séances d’orthophonie à l’équipe pour être plus à l’aise dans l’emploi protégé qu’il venait de décrocher dans une grande surface.

Les enfants vont à l’école, comme tous les autres

Comme tous les enfants en France, les élèves de Bonneuil reçoivent une instruction scolaire. Leur niveau est très hétérogène : certains enfants sont mutiques, d’autres peuvent suivre les cours du Centre national d’enseignement à distance (CNED)… Certains pourront rejoindre le milieu ordinaire, d’autres pas… Chaque élève a un emploi du temps scolaire en fonction de ses possibilités. Pour les plus jeunes, la Petite École permet l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, du calcul… Les adolescents suivent une scolarité en groupe ou individuellement. Les cours sont assurés par deux professeurs des écoles spécialisés, détachés par l’Éducation nationale (pour les plus jeunes) et par des éducateurs et des psychologues.

Le scolaire est l’affaire de tous. L’école accueille aussi de nombreux stagiaires qui participent directement aux activités. Enfin, des ateliers de création alternent avec le travail scolaire. Quelles que soient les difficultés rencontrées par l’élève, les évolutions sont possibles. « L’axe principal du travail à Bonneuil consiste à offrir un dispositif permettant aux jeunes et à leurs parents d’inventer, de créer d’autres modalités dans leurs rapports à autrui et donc un changement dans leurs positions subjectives. À mes yeux, il s’agit d’une véritable création. Parents et enfants ne peuvent pas savoir à l’avance le point où ces rencontres vont les mener », conclut Chandra Covindassamy.

L’équipe aussi a des surprises, comme le souligne Martine Rosati : « J’ai appris auprès de Maud Mannoni qu’il faut se laisser guider, conduire, surprendre par les enfants et surtout se garder des pronostics, ne pas supposer que telle pathologie aura tel pronostic… Bien souvent, nous sommes étonnés ». Pour l’équipe enfin, « l’important est de se débrouiller pour que les enfants arrivent à s’en sortir ».


[1L’école est gérée par une association, le Centre d’études et de recherches pédagogiques et psychanalytiques (CERPP), composée d’une soixantaine de membres. Ecole expérimentale de Bonneuil - 63, rue Pasteur - 94380 Bonneuil-sur-Marne. Tél. 01 43 39 64 61

[2La notion d’institution éclatée a été introduite par Maud Mannoni à partir de la pratique de l’École expérimentale de Bonneuil. « Elle vise à tirer parti du tout insolite qui surgit (cet insolite, qu’on a coutume, au contraire de réprimer). Au lieu d’offrir la permanence, le cadre de l’institution offre dès lors sur fond de permanence des « ouvertures » vers l’extérieur, des brèches de toutes sortes (par exemple, des séjours hors institution). Ce qui demeure : un lieu de repli, mais l’essentiel de la vie se déroule ailleurs – dans un travail ou un projet à l’extérieur -. À travers cette « oscillation d’un lieu à l’autre », peut émerger un sujet s’interrogeant sur ce qu’il veut », écrit-elle dans son livre Éducation impossible (éditions du Seuil, 1973)

[3Une équipe pluridisciplinaire axée sur la psychanalyse
Directrice, directrice adjointe, psychiatres, chefs de service, professeurs des écoles spécialisés détachés par l’Éducation nationale, psychologues, éducateurs, orthophoniste, assistantes maternelles pour les familles d’accueil en province, chef de cuisine, agents de service et personnel administratif, constituent l’équipe pluridisciplinaire de l’École expérimentale de Bonneuil. La grande majorité des membres de l’équipe thérapeutique et pédagogique a une formation psychanalytique. « La psychanalyse est mise en jeu dans la perspective de travailler avec notre ressenti et non pas en imaginant détenir un savoir sur l’autre. C’est dans l’échange avec autrui qu’émergent des perspectives à partir de telle ou telle situation. Nous ne considérons en aucun cas la psychanalyse comme un outil de savoir sur les enfants », précise Chandra Covindassamy, l’un des deux psychiatres. Les élèves peuvent suivre une psychothérapie avec des psychanalystes extérieurs à la structure et, pour certains, rémunérés par elle.

[4Le prénom a été changé


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