N° 1053 | du 8 mars 2012 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 mars 2012

Au cœur des pratiques

Lætitia Delhon

Thème : Autisme

Les établissements sanitaires (hôpitaux de jour) et médico-sociaux se partagent la prise en charge des enfants autistes en France. Plongée dans trois structures différentes qui révèlent la pluralité des pratiques.

Il est 9h 15, ce vendredi. Thomas [1], six ans, part en séance avec une psychologue du Sessad du Ceresa, (Centre régional d’éducation et de services pour l’autisme en Midi-Pyrénées), basé à Toulouse. Ce service spécialisé prend en charge trente-huit enfants pour travailler sur la communication, la gestion des émotions et l’adaptation sociale, les capacités cognitives et l’autonomie, au moyen de méthodes comportementales et développementales.

Scolarisé en grande section de maternelle, avec un bon niveau de langage et un très bon niveau intellectuel, Thomas a été diagnostiqué Asperger. Depuis un an et demi, il vient au Sessad deux matinées par semaine. « Il évolue très bien, confie Fabienne, la psychologue. Quand il est arrivé, il était beaucoup plus directif. » Dans une pièce aux murs gris et vierges, pour favoriser la concentration, Thomas s’installe face à Fabienne : elle évoque une situation qui a beaucoup contrarié les parents du petit garçon. Désireux d’obtenir une petite voiture il s’est comporté de façon très pénible.

En le questionnant, la psychologue l’amène à réfléchir sur cet événement. Puis elle pose sur la table quatre photos représentant des scènes de la vie quotidienne. Thomas choisit celle où des enfants sont effrayés par une voiture, alors qu’ils traversent en dehors du passage clouté : il décrit l’image, doit dire s’il trouve cette situation normale, raconte qu’il ne s’arrête pas toujours au bout du trottoir, ce qui effraie son papa. Au bout de trois quarts d’heure, quand la séance touche à sa fin, Fabienne aborde de nouveau la petite voiture qui pose problème. Thomas conclut : « Je pense que je ne l’aurai pas. »

Apprendre à dire « aide-moi »

Rendez-vous maintenant en salle de psychomotricité. Thomas, habitué, consulte son planning, élaboré avec des pictogrammes, puis enlève ses chaussures pour le parcours moteur. « Doucement », « regarde-moi » : quand il s’agite trop ou se déconcentre, la psychomotricienne intervient. Puis tous deux s’installent devant une table, pour travailler la concentration à l’aide de plusieurs jeux, consistant par exemple à retrouver des formes identiques. « On travaille sur le développement des capacités attentionnelles, de planification, d’organisation, de motricité manuelle, avec une maîtrise de l’impulsivité », explique-t-elle. Thomas terminera sa matinée par une séance avec un éducateur.

Nous suivons celle de Raphaël, au profil très différent. Sourire doux, cheveux bruns, le garçon de six ans se montre docile, et ne parle pas, ou très peu. Emeline, l’éducatrice spécialisée, a préparé plusieurs ateliers. Images à superposer, gommettes à disposer : quand Raphaël peine sur un exercice difficile, Emeline lui apprend à dire « aide-moi ». Et quand il termine, parfois, il obtient un renforçateur. Utilisés pour susciter la motivation de l’enfant, il s’agit là de bulles de savons ou de petits jeux que Raphaël prend plaisir à manipuler. « Chaque enfant a un programme individualisé, établi au début de sa prise en charge, explique Emeline, un classeur à la main, dans lequel elle note le travail effectué en séance. Nous essayons de leur donner de bonnes habitudes, des habiletés sociales et les moyens de communiquer. »

Le Sessad offre aussi un accompagnement à domicile, à l’école, en centre de loisirs, et un soutien psychologique aux familles. Le lien entre les professionnels semble fort autour de l’enfant, dont les spécificités et les besoins sont respectés, repartant avec des outils pour mieux vivre.

Autre lieu, autre méthode : nous voici à la Futuroschool de Toulouse, créée fin 2010. Basée sur l’approche ABA, elle accueille huit enfants (avec un objectif de douze), pour une prise en charge de 22 heures par semaine et 10 heures à domicile. Ici, les parents, considérés comme « co-intervenants », prennent une part très active dans le dispositif. « La prise en charge, c’est du « un pour un » : un adulte s’occupe d’un enfant, explique M’Hammed Sajidi, président de l’association Vaincre l’Autisme, qui gère la Futuroschool. Notre structure a moins de hiérarchie qu’une structure classique et plus d’efficacité. »

Dans l’équipe : deux psychologues, une quinzaine d’intervenants (nommés ainsi quelle que soit leur profession initiale) et un spécialiste suédois qui supervise toute l’équipe une fois par mois.

Chaque intervenant est amené à travailler avec chaque enfant, pendant des séances de 2 heures. Nous suivons celle de Justine, sept ans, autiste dite « sévère ». Devant une petite table, dans une grande pièce colorée avec des livres et des jouets, alors qu’une autre séance se déroule non loin d’elle, l’enfant blonde aux yeux bleus fait face à Claudia, l’intervenante. Justine enchaîne les jeux avec elle, exécutant du mieux possible, et souvent très bien, ce qui lui est demandé : retrouver des animaux sur des images, montrer où se situe son nez, ses oreilles, assembler des pièces en bois. Dès qu’un atelier se termine, Claudia félicite vivement Justine et lui tape dans les mains, prononçant le mot « check ». Ou alors souffle dans des bulles de savon. Puis enchaîne sur un autre atelier. Si Justine tente de se lever, Claudia la rattrape et la rassoit. Quand elle a soif, l’enfant prend son cahier de pictogrammes pour l’exprimer. Elle boit un verre d’eau, puis reprend les exercices. La séance semble interminable, tellement répétitive et intense. La Futuroschool veut offrir « une solution alternative d’intervention en milieu ordinaire avec la mise en place de programmes individualisés permettant à l’enfant de s’adapter » à son environnement. A y regarder de près, cette approche et celle du Sessad n’ont quasiment rien de comparable.

Construire un socle solide

Direction maintenant l’IME de Blacy, géré par l’APEI de Vitry-le-François, dans la Marne. Sur les quatre-vingt-cinq enfants accueillis, dix sont suivis en section TED (troubles envahissants du développement), dont quatre en internat. Ce qui guide la pratique ici, c’est l’écoute, la concertation avec les parents, et surtout l’adaptation constante aux besoins de l’enfant. « À partir de ses compétences et de ce que nous dit la famille, nous mettons en place des actions innovantes, en utilisant toutes les méthodes possibles, y compris celles que nous inventons, explique Amélie Chardon, psychologue. Par exemple, avec un petit garçon qui s’automutile tout le temps, nous créons des outils pour qu’il communique avec nous et que nous puissions comprendre comment l’aider. »

Pas de méthode unique, car comme le souligne Jean-Pierre Regourd, directeur général de l’APEI, fervent militant de l’accueil en institution et qui milite pour replacer les établissements au cœur des zones urbaines, « être dans une pensée unique sur une méthode n’est pas un gage de bienveillance ».

Pas de journée type non plus : le planning inclut psychomotricité fine, travail de concentration, travail sur le bien-être en piscine, relationnel, et même médiation animale avec des ânes. « Nous travaillons en lien avec toutes les équipes, dans l’établissement et en dehors : nous emmenons les enfants au marché, dans les centres commerciaux, à la bibliothèque, explique Daniel Da Silva, chef de service éducatif. Le but c’est de construire un socle solide, au niveau de la famille et de l’environnement. » De quoi jeter un autre regard sur le travail en institution.


[1Les prénoms ont été modifiés


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