N° 720 | du 9 septembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 septembre 2004

A l’IME, tout le travail est soutenu par l’activité éducative

Katia Rouff

Thème : Psychose


À Paris, l’Institut médico éducatif Alternance accueille 15 jeunes autistes et psychotiques présentant des troubles importants du comportement. Dans cette structure, trois semaines d’externat alternent avec une semaine d’internat. Les éducateurs sont au nombre de 10 pour 15 jeunes. « Cela peut paraître énorme mais quand c’est le chaos, c’est peu » précise la directrice

« Capri, c’est fini. Et dire que c’était la ville de mon premier amour… », chante l’animateur de l’atelier musique entouré d’adolescents assis ou allongés autour de lui. Ambiance tranquille aujourd’hui dans cet institut médico-éducatif parisien qui accueille quinze jeunes autistes et psychotiques de 14 à 20 ans, que des troubles sévères du comportement ont exclus d’autres structures.

L’IME [1] a été créé il y a sept ans sur l’initiative de Catherine Allier. Ancienne éducatrice spécialisée, elle a longtemps travaillé avec des enfants autistes et psychotiques et elle a constaté amèrement qu’à partir de 14 ans, par manque de place dans les établissements ordinaires, les jeunes étaient orientés vers la Belgique ou retournaient chez eux, ce qui constituait une situation d’échec tant pour les équipes que pour le jeune et sa famille. Elle a alors imaginé une structure alternative pour y accueillir des adolescents.

Depuis, l’IME reçoit des jeunes en externat pendant deux semaines et en internat durant une semaine complète, par groupe de cinq. « Nous travaillons la séparation/distanciation avec le milieu familial », explique Corinne Ben Samoun, la directrice. « Tous les adolescents se séparent de leurs parents en partant en camps de vacances, en sortant avec leurs copains d’école et se fortifient pour un jour quitter leur famille. L’internat est un lieu dans lequel les adolescents que nous accueillons apprennent eux aussi à se construire à l’extérieur des liens intrafamiliaux ». Une formule souple qui convient également aux familles prises entre le besoin de souffler et la culpabilité de placer leur enfant en internat. « L’internat à temps complet est dur tant pour l’enfant que pour la famille. L’alternance responsabilise les enfants et déculpabilise les parents. Nous travaillons avec eux, les considérons comme des partenaires, ils ne se sentent pas dépossédés de leur enfant ».

L’équipe soutient ces parents, souvent ambivalents, oscillant entre la difficulté à se séparer de leur enfant et les moments de rejet. Cette formule d’internat permet aux parents et à la fratrie de faire une pause. Les familles sont heureuses de voir leur enfant satisfait et savent qu’elles peuvent s’appuyer sur l’équipe s’il va mal lorsqu’il est à domicile. À l’internat, un lit supplémentaire est d’ailleurs disponible pour un jeune de l’IME qui aurait besoin d’un accueil en urgence. Une possibilité qui apaise les familles et évite parfois une hospitalisation en hôpital psychiatrique.

Favoriser la rencontre entre pairs

Dans la semaine, les jeunes participent à divers ateliers. Le changement d’activités favorise la rencontre et l’échange entre pairs, et évite au jeune d’entrer dans une relation trop fusionnelle avec son éducateur référent. Certains ateliers, comme la danse, sont animés par des intervenants extérieurs, des éducateurs ou des stagiaires, d’autres sont réalisés avec le réseau culturel. Ainsi les jeunes, accompagnés de la psychomotricienne, fréquentent le Poney club tout proche ou bénéficient du réseau de l’association festival du Futur composé [2]. Ils reçoivent, par exemple, une véritable éducation musicale avec l’association Demi-pause. L’IME a aussi créé l’association Zig Zag Color qui valorise les réalisations en arts plastiques des jeunes autistes et psychotiques pour changer le regard porté sur eux.

Quant à la scolarité, les jeunes ne peuvent la suivre ni dans l’IME, ni en milieu ordinaire. Il n’y a ni classe ni professeur détaché par l’éducation nationale à l’IME. « Nos locaux ne sont pas assez grands pour que nous consacrions une pièce à une classe spécialisée », déplore la directrice. Alors les éducateurs et l’orthophoniste tentent de pallier le manque de scolarisation par un travail sur les acquis de base lors des différents temps de la journée : le calcul avec les courses, l’organisation avec la réalisation d’un planning, la géographie avec un voyageur venu parler de son périple autour du monde autant que de la mer et des montagnes…

Une équipe pluridisciplinaire assure le fonctionnement de l’établissement (l’externat est ouvert 207 jours par an et l’internat 330). Médecin psychiatre, psychologue, chef de service, directrice, assistance sociale, orthophoniste, psychomotricienne, infirmière, éducateurs (cinq pour l’externat, autant pour l’internat), personnel administratif, de cuisine et d’entretien, veilleuse de nuit la compose. « Deux éducateurs pour 5 jeunes en internat cela peut paraître énorme mais quand c’est le chaos, c’est peu. L’équipe doit être particulièrement vigilante avec ces jeunes qui ont de grands troubles du comportement et de la communication », insiste Corinne Ben Samoun, en citant l’exemple d’une jeune fille qui a vécu des moments particulièrement difficiles, à la limite de mettre en danger la sécurité des autres à l’internat. L’équipe se félicite de n’avoir jamais exclu aucun jeune en sept années d’existence.

Activités éducatives et soins indissociables

L’équipe pense que la formule proposée par l’IME constitue déjà une forme de soin pour les jeunes. « Le soin, c’est tout le travail d’équipe, dit la directrice. Nous réalisons des synthèses pour comprendre le jeune. Nous parlons ensemble de lui. Cela nous permet d’avoir des choses en commun qui vont tout à la fois être contenant pour les jeunes et nous permettre d’adapter notre comportement vis-à-vis d’eux. Même si tout notre travail est soutenu par l’activité éducative, l’observation clinique est omniprésente.
Mais la psychologie ne suffit pas, le courant éducatif est indispensable pour impulser des choses et trouver un équilibre. Nous voulons que l’IME soit un terreau fertile, un lieu vivant et convivial, dans lequel les jeunes peuvent tous cueillir quelque chose d’essentiel. Car au-delà de leurs symptômes et de leurs déficiences, qui sont réels, ils ont tous des goûts et des potentialités que nous devons révéler et soutenir. L’équipe a mis en place des outils de travail
explique Corinne Ben Samoun. Nous avons un périmètre de valeurs communes construites ensemble, nous travaillons ainsi dans une certaine sécurité pour parler des jeunes. Pourtant le travail est parfois difficile. Le week-end dernier, par exemple, la vie à l’internat a été très dure, les éducateurs ont souffert. Mais ils savent que nous allons parler en équipe des problèmes rencontrés, trouver des solutions et les aider, illustre la directrice. Mais il y a aussi des grands moments de bonheur, comme lorsqu’un jeune très angoissé s’apaise ».

Henri Jahiel, psychiatre, soutient le travail d’équipe, les jeunes et les familles, il a ainsi une vision globale du fonctionnement de l’institution. Les jeunes sont aussi fréquemment suivis par un centre médico-psychologique (CMP) qui continuera à les accompagner à leur sortie de l’IME. Henri Jahiel, qui travaille depuis trente ans auprès des enfants et jeunes autistes et psychotiques, se dit adepte du « bricolage dynamique ». « Loin des méthodes trop standardisées, il s’agit d’une approche qui associe une certaine invention permanente dans les pratiques relationnelles et éducatives, avec un dynamisme institutionnel qui repose sur le bon fonctionnement de l’équipe » explique cet homme qui s’inquiète de « la diminution du nombre de psychiatres, du peu de reconnaissance pour le travail du psychiatre en institution d’enfants, du risque de démédicalisation progressive du secteur médico-éducatif ».

À l’IME Alternance, il participe aux réunions d’équipe, reçoit les familles avec les jeunes et les éducateurs, anime un groupe thérapeutique. « Ce groupe a une ambition soignante qui essaie d’équilibrer les activités éducatives. Nous y parlons de tout et de rien, de la vie des uns et des autres, des vacances, du temps. Nous nous asseyons tous en rond et essayons de rester ensemble. Les trois quarts des jeunes n’ont pas beaucoup de langage, nous communiquons comme nous pouvons. Il n’y a pas de règle. Ceux qui le souhaitent peuvent dormir », explique le psychiatre qui anime le groupe en présence d’éducateurs. « L’idée est de parler ensemble. Il se passe des choses, des histoires de paroles intéressantes. L’autre jour un jeune a utilisé pour la première fois le « je » pour parler de lui. Nous travaillons à aider ces adolescents à vivre dans une plus grande communication, mais échanger parfois juste un regard peut être très déstabilisant pour certains et provoquer une crise. Le chemin n’est pas facile, mais il est riche ».


[1IME Alternance - 10, rue de Thionville - 75019 Paris. Tel. 01 40 40 95 80

[2Festival du Futur composé - 23 bis rue Ravon - 92340 Bourg-La-Reine. Tel. 01 46 65 37 33


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