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Dossier en ligne > Éducation spécialisée

Publication n° 963 du 4 mars 2010

Thèmes : Histoire.

Les bagnes d’enfants, histoire d’une tragédie

14 juillet 1936. Le Front Populaire. Dans les immenses cortèges qui traversent Paris, une banderole aligne les silhouettes de gamins en tenue de forçat, crâne rasé, sabots aux pieds, chaînes aux poignets et, au dessous, cette injonction : Il faut abolir les bagnes d’enfants.
La photo sépia illustre aujourd’hui l’invitation à l’exposition présentée par l’Ecole nationale de protection judiciaire de la jeunesse (ENPJJ) et l’Association pour l’histoire de la protection judiciaire des mineurs (AH-PJM) - Bagnes d’enfants, campagnes médiatiques XIXe et XXe siècle, à la Ferme de Champagne à Savigny-sur-Orge 1 ]. Remarquablement mise en scène et chaleureusement commentée, l’exposition déroule plus d’un siècle de souffrances enfantines et adolescentes et de violences adultes, donnant à voir tout à la fois le vécu de gamins sacrifiés, la cruauté institutionnelle, la perversion de politiques a priori généreuses mais aussi, dans tout ce noir, l’émergence des consciences et l’implication d’hommes – médecins, magistrats, artistes et surtout journalistes – qui vont alerter l’opinion et permettre la fin de cette indignité.

Pourtant, tout comme l’enfer, les centres de rétention pour mineurs ont été pavés de bonnes intentions : c’est au sortir de la Restauration qu’émerge le souci d’améliorer la situation des enfants incarcérés, lesquels étaient jusqu’alors jetés dans les mêmes prisons que les adultes, dans une promiscuité dont on imagine aisément les effets. En 1810, le code pénal reconnaît la catégorie des mineurs de justice et distingue, pour les moins de 16 ans, les discernants et non discernants, responsables ou non de la gravité de leur acte. Mais, très vite, cette distinction légitime révèle ses aspects pervers : coupable, le mineur est envoyé en prison - le plus souvent pour une durée assez courte - alors que, non coupable, il peut être placé et ce, jusqu’à sa majorité. Cette aberration perdura et nombreux seront les jeunes acquittés-placés à préférer la prison à la vingt et une (en référence à 21 ans, âge de la majorité !)

Les dates qui ont marqué l’histoire des bagnes d’enfants

- 1810 : le Code napoléonien envisage pour la première fois une catégorie particulière de détenus : les enfants, et distingue les discernants des non discernants.
- 1819 : ordonnance royale du 9 avril créant la Société royale des prisons et arrêté du 25 décembre 1819 sur la séparation des enfants et des adultes incarcérés. Charles Lucas, inspecteur général des prisons définit les principes de la détention des mineurs, principes qui serviront de base aux maisons correctionnelles.
- 1836 : inauguration par Louis-Philippe de la prison pour mineurs de la Petite Roquette.
- 1839 : fondation par Demetz, conseiller à la cour royale, de la première colonie agricole à Mettray.
- 1869 : décret du 10 avril sur le règlement général des colonies et maisons de correction.
- 1882 : la scolarité devient obligatoire.
- Loi du 24 juillet 1889 (loi Théophile Roussel) sur la protection des enfants maltraités et moralement abandonnés.
- 1898 : loi du 19 avril sur les actes de maltraitance sur mineurs.
- 1899 : arrêté du 15 juillet sur le régime disciplinaire des établissements correctionnels de jeunes garçons, texte qui sera utilisé pour exonérer les gardiens des violences perpétrés sur les mineurs.
- 1906 : loi du 12 avril fixant la majorité pénale à 18 ans (au lieu de 16).
- 1911 : décret du 13 mars rattachant l’administration pénitentiaire au ministère de la Justice au lieu de l’Intérieur.
- 1912 : loi du 22 juillet créant des tribunaux pour enfants.
- 1929 : décret du 15 janvier établissant un contrôle des œuvres privées.
- 1934 : révolte des colons de Belle-Ile-en-Mer.
- 1935 : décrets du 30 octobre sur le vagabondage des mineurs, la correction paternelle et l’assistance éducative.
- 1937 : la campagne de presse orchestrée par des journalistes, en particulier Alexis Danan, contraint les autorités à fermer la colonie de Mettray.
- 1945 : ordonnance du 2 février relative à l’enfance délinquante

Dans les années 1830, le système pénitentiaire se convertit à l’encellulement, inspiré de ce qui se fait aux Etats-Unis et « importé » en France par Tocqueville. Un intérêt se dessine pour les jeunes délinquants « moins coupables que malheureux » dont certains pourraient être amendés par une éducation rigoureuse. Mais les défenseurs du tout punitif résistent, en particulier au courant philanthropique défendu par Charles Lucas, courant qui préconise le développement de colonies agricoles… C’est dans ce contexte que s’ouvre en 1936 la première prison réservée aux mineurs : la Petite Roquette (lire l’interview de Paul Dariguenave, historien).

La Petite Roquette

Situé dans le XIe arrondissement de Paris, cet ensemble a été construit sur le modèle de la prison panoptique, modèle élaboré par le philosophe Jeremy Bentham, expérimenté en Grande-Bretagne et consacré par la prison « modèle » de Philadelphie. Il s’agit de permettre aux gardiens de surveiller d’un point tous les détenus, sans qu’eux-mêmes les voient 2 . Encellulé, isolé et tenu au silence, le jeune détenu va bientôt être également privé de l’atelier, seul lieu de rencontres et donc d’échanges… Le travail lui est désormais amené dans sa cellule mais, même là, tout contact est banni : quand le gardien entre, il doit enfiler une cagoule ; cagoule encore pour atteindre les boxes de la Chapelle-école, sorte de ruche où chaque détenu est coincé dans son alvéole, ne pouvant voir ni ses compagnons ni ceux qui s’adressent à eux ; cagoule, toujours, pour la demi-heure de promenade quotidienne…
L’extrême solitude, l’hygiène déplorable et les maladies ne tardent pas à décimer les rangs : on meurt de mort « naturelle » et on se suicide aussi beaucoup, à la Petite Roquette. L’asile de fous et le cimetière du Père Lachaise voisins relaient la prison : ce qui, à sa création, apparaissait comme un progrès devient une machine à briser les jeunes vies. Victor Hugo, qui se félicitait que l’on soit passé « du cloaque à la ruche » 3 , reconnaîtra son erreur, rejoignant les trop rares médecins et magistrats qui dénoncent « cette récréation où les enfants ne jouent point, où on les aperçoit, à travers les barreaux des portes, comme dans des cages, pâles ; maigres chétifs, suivant silencieusement du regard le va-et-vient de leur gardien » 4 . En 1860, sur les 372 enfants et adolescents présents à la Roquette, 19 resteront incarcérés de 10 à 12 ans, 31 de 8 à 10 ans, 126 de 4 à 6 ans et 47 de 2 à 4 ans. Et pour quelle faute ? L’immense majorité d’entre eux sont placés sous tutelle administrative et seulement une douzaine peuvent être désignés comme « coupables » - coupables le plus souvent de vols simples ! Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que l’établissement se ferme aux enfants et s’ouvre… aux femmes !

Les colonies pénitentiaires

Mais, durant ces années, les promoteurs de la colonie pénitentiaire n’ont pas désarmé et, en 1840, Frédéric-Auguste Demetz prend la direction de la première colonie, une colonie agricole dont il est le concepteur, à Mettray en Indre-et-Loire. Pendant une quarantaine d’années elle servira d’emblème et de modèle à la cinquantaine d’autres colonies 5 - agricoles mais aussi horticoles, maritimes ou industrielles - qui vont essaimer sur le territoire, avant qu’une virulente campagne de presse dénonce un système totalement perverti. Perverti car, comme pour la Petite Roquette, le projet initial considère l’enfant dans un souci philanthropique.
Certes, on peut aujourd’hui juger sévèrement le constat de départ qui amalgame enfants en danger - orphelins, vagabonds, victimes de la correction paternelle 6 - et délinquants et, surtout, pose pour principe la nocivité de la ville et de la famille, tirant la conclusion qu’il faut mettre les gamins à la campagne et les couper des leurs : les parents sont souvent tenus dans l’ignorance du lieu où ils se trouvent et les enfants peuvent passer plusieurs années sans revoir père et mère. La loi de 1850 a organisé le patronage et l’éducation des jeunes détenus, mais en offrant un boulevard au secteur privé qui va se précipiter sur la manne ! En 1865, sur 63 colonies, 8 sont publiques et 55 privées ! Certes, l’Etat donnera des instructions 7 , dépêchera quelques inspecteurs mais la plupart des directeurs n’auront d’autre projet qu’exploiter une main-d’œuvre gratuite et ce, sous le regard bienveillant d’une Eglise décidément bien myope et d’un Etat bien peu responsable.
Dans tous les établissements prévaut une discipline absolue, des occupations de chaque instant, une organisation hiérarchisée au sein des groupes et, sur les murs, le rappel que « Dieu te voit ». Plus de famille donc mais le travail, la terre, la religion, trépied sur lequel s’appuient directeur et gardiens pour « régénérer » les enfants et les adolescents qui leur sont confiés. Et tant pis si la partie enseignement est sacrifiée : juste un peu de lecture et de calcul. A-t-on besoin de beaucoup plus pour devenir paysan ? « Améliorer l’homme par la terre et la terre par l’homme » promet la devise de Demetz : levés à 5 heures, toute la journée aux champs, 13 heures de travail par jour, ils peuvent l’améliorer la terre, les colons ! En échange de cette activité qu’ils n’ont pas choisie : l’isolement, les champs à l’infini, le labeur épuisant, les blessures des outils, le silence, le froid…

Une seule issue : l’armée

Dans la colonie même, c’est pire encore : la maigre pitance, les coups des gardiens, les bagarres entres colons, la violence, partout, sous toutes ses formes. Et la règle du silence, toujours. Pour tenir les troupes, les gardiens (les gaffes) privilégient un colon - le plus grand, le plus craint - qui fera respecter le règlement. Et peu importent les moyens. D’ailleurs, l’appellation colonie cède peu à peu la place à maison de redressement et les établissements se détournent de plus en plus de leur vocation éducative, contraignant entre Les Hauts murs 8 , privant de nourriture, cognant, enchaînant, ligotant dans la camisole de force, livrant au cachot, dans les excréments et la honte. Jusqu’à la folie, la mutilation, la mort. D’innocents-coupables, les enfants deviennent criminels-nés et la fin du siècle installe ces bagnes qui, hélas, devront attendre plus d’un demi-siècle pour fermer leurs portes. Jean Genet, qui a séjourné à Mettray entre 14 et 18 ans - de 1922 à 1927 - évoque dans Mystère de la rose cette vie de forçat : les fugues, les représailles, une cruauté sans nom et aussi la pédophilie, les petits caïds, la religion par-dessus tout ça : « Dieu te voit ! ». Seul moyen de fuir légalement tant d’horreur : s’engager dans l’armée. Ce qu’il fera à 18 ans. 17 000 enfants de 5 à 21 ans passeront à Mettray entre 1840 et 1930, date à laquelle une campagne de presse inédite forcera les autorités à mettre fin au scandale.

L’éveil des consciences

La fin du XIXe siècle et le début du XXe marquent d’importants changements dans la société française : en 1882, l’école est déclarée obligatoire et peu à peu la population devient lettrée, ce qui lui permet d’accéder aux journaux et, dans une moindre part, aux livres. La presse connaît un essor fulgurant : les feuilletons sont très prisés et les revues illustrées apportent un contrepoint satirique aux journaux d’information traditionnels. Paradoxalement, ce sont des hommes de droite (voire d’extrême droite) qui les premiers vont dénoncer le sort fait aux enfants : l’écrivain François Coppée en 1896 avec la publication - en feuilleton puis en livre - du roman Le Coupable et le dessinateur Maurice Radiguet dans la revue L’Assiette au beurre. L’engouement pour le théâtre permet également de porter sur scène ces sujets et ainsi, par ces différents vecteurs, l’information se diffuse lentement auprès de la population.

Haro sur les bagnes !

Pendant longtemps, toutefois, les scandales vont demeurer au niveau local et il faudra que les journaux à grand tirage, tels Le Petit journal, Détective ou Paris-soir - ce dernier diffusé à 2 millions d’exemplaires ! - se saisissent du sujet pour qu’il sorte du périmètre local et du cercle des spécialistes. L’apogée de ces campagnes de presse se situe entre 1930 et 1940, soutenues par les films qui drainent un large public et sensibilisent l’opinion comme Gosses de misère/Bagnes de gosses de Georges Gauthier, réalisé en 1933. La radio entre également dans les foyers et l’explosion des médias favorise la prise de conscience. Il est vrai que la guerre de 14-18 a rendu la jeunesse plus précieuse et que le déficit d’enfants à naître les fait considérer avec plus d’attention. La législation a également progressé avec, en 1906, le passage de la majorité pénale de 16 à 18 ans et, en 1912, la création des premiers tribunaux pour enfants. Toutefois, c’est un homme qui va devenir le héraut de l’enfance persécutée : Alexis Danan. Grand reporter à Paris-soir, il n’a de cesse de dénoncer l’inhumanité avec laquelle sont traités les condamnés, aussi bien ceux de Cayenne que de Mettray. Les colonies pénitentiaires vont devenir son combat : il se rend sur les lieux et en rapporte des descriptions et des images propres à frapper l’opinion ! Mettray sera le premier bagne à fermer mais ce sera la révolte des petits bagnards de Belle-Ile-en-Mer qui soulèvera une vague d’indignation sans précédent.
Belle-Ile-en-Mer. Un joli nom pour une île bretonne. Des touristes, des vacanciers… et un bagne où des gamins triment tout le jour et vivent dans la peur des gardes chiourmes. Un soir, l’un d’eux commet l’inconcevable : il mord dans un morceau de fromage avant la soupe ! Les coups se mettent à pleuvoir mais, cette fois, les copains viennent à la rescousse : c’est la révolte. Une cinquantaine d’enfants s’enfuient dans la nuit. Fuir, mais où quand la mer est partout… ? La traque va durer plusieurs jours : gardiens, bien sûr, mais aussi habitants, touristes, vacanciers, à qui l’on promet vingt francs de récompense pour tout gibier ramené. Certains se feront un bon pécule. Prévert, lui, y trouvera l’inspiration d’un de ces poèmes les plus percutants : La chasse à l’enfant.
Front Populaire, Deuxième Guerre mondiale… enfin l’Etat se décide à reconsidérer les fondements mêmes de la protection de l’enfance et du sort fait aux jeunes délinquants : ce sera l’ordonnance de 1945. La primauté de l’éducatif sur le répressif y est affirmée et une véritable justice des mineurs se met en place. La direction de l’Education surveillée est créée, autonome de l’administration pénitentiaire. Les colonies pénitentiaires sont rayées des textes 9 pas encore tout à fait du paysage. Si les enfants sont enfin sortis de l’enfer des bagnes, un long purgatoire les attend…

Mireille Roques

1Ferme de Champagne - rue des Palombes - 91605 Savigny-sur-Orge - Jusqu’au 26 mars. Pour réserver : 01 69 54 24 14 - [- > veronique.blanchard@justice.fr

2Cette théorie est vivement critiquée par Michel Foucault dans Surveiller et punir

3in Choses vues

4La Petite Roquette- étude sur l’éducation correctionnelle des jeunes du département de la Seine par Maître Anatole Corne, 1864

5C’est l’administration pénitentiaire qui a la tutelle des colonies mais elle délègue tout pouvoir aux particuliers et aux congrégations désireux de prendre en charge les jeunes délinquants

6Tout chef de famille estimant que son enfant est sur une mauvaise pente peut demander au tribunal qu’il soit placé, ce qui est en principe accordé sans autre forme de procès. Il suffisait qu’un garçon soit un peu opposant ou une fille un rien coquette pour que certains pères se déchargent ainsi de leur éducation. Cette prérogative était souvent exercée par les familles aisées pour des raisons d’héritage. Elle sera abolie seulement en 1970

7L’administration centrale publie en 1864 un règlement à destination des établissements pour tenter de remédier aux abus les plus spectaculaires, mais sans grands effets

8Les Hauts murs d’Auguste Le Breton, éd. Plon, 1972

9Ils seront remplacés par des COPES (Centre d’observation public de l’éducation surveillée) - comme celui de la Ferme de Champagne

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