N° 963 | du 4 mars 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 mars 2010

« On peut s’interroger sur le retour à l’enfermement »

Propos recueillis par Mireille Roques

Entretien avec Paul Dartiguenave, historien

Paul Dartiguenave a été éducateur puis directeur d’établissement avant de prendre sa retraite et se consacrer pleinement à sa passion de l’histoire. Le sort des enfants pauvres l’a particulièrement intéressé, ces enfants que l’on retrouve dans l’un de ses derniers ouvrages : Les bagnes d’enfants et autres lieux d’enfermement (éditions libertaires, 2007). Inégalités sociales, perniciosité supposée des zones urbaines, instrumentalisation du sentiment d’insécurité, dénonciation de « la démission » des parents, brouillage des statistiques et, enfin, recours accru à l’enfermement et remise en cause de la loi de 1945… L’auteur nous livre ses craintes sur le réveil des vieux démons.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux bagnes d’enfants ?

Dans les premiers temps de ma carrière d’éducateur, en 1953, je me suis retrouvé dans un établissement du nom de Bauregard, au Chevalon de Voreppe, en Isère. C’était une ancienne maison de correction, créée en 1917 par un bâtonnier du nom de Boccaccio, si bien que les gens des alentours nommaient les jeunes les petits Boccacio ! Il accueillait des pupilles de la Nation, les mineurs sortant de prison, les enfants de l’Assistance, les garçons placés au titre de la correction paternelle. Je suis resté deux ans dans cet établissement et, si on ne pouvait plus le qualifier de bagne, les méthodes avaient du mal à évoluer… J’ai été affecté à un groupe de quarante adolescents, en alternance avec un collègue, une discipline extrêmement stricte palliant le manque de personnel.

Tout écart de conduite donnait lieu à une sanction collective consistant à de longues marches de nuit dans le silence, et « les rebelles » étaient mis en cellule. En désaccord sur les effectifs et des méthodes « militaires » mon coéquipier et moi avons préféré partir. J’ai gardé de ce séjour une sensibilité particulière au sort de ces enfants. Toutefois, c’est mon engagement dans des études d’histoire qui a été décisif, avec la préparation d’un doctorat sur Les enfants pauvres au travers de l’histoire. J’ai eu alors accès aux archives départementales (du Calvados en particulier) et nationales, qui m’ont procuré une somme considérable d’informations que je n’ai pu toutes exploiter dans le cadre de ma thèse. Bien des années plus tard, j’ai donc repris ces documents pour les utiliser dans un ouvrage traitant spécifiquement des bagnes d’enfants.

Qu’est ce qui, dans ce que vous avez découvert, vous a le plus interpellé ?

La cruauté (et l’inefficacité) du système et surtout celle d’adultes en charge d’enfants dont la plupart n’étaient coupables de rien ou de si peu… Il faut dire que dans la majorité des établissements l’alliance du sabre et du goupillon se révélait redoutable : la religion était omniprésente mais s’accommodait fort bien d’une discipline de fer et de pratiques peu chrétiennes ! Les gardiens se recrutaient parmi d’anciens militaires, mais nombre d’entre eux étaient des gardiens de prisons défaillants - souvent alcooliques - que l’on envoyait par punition auprès des enfants… On avait même créé les bataillons d’Afrique - les « Bat’d’Af » - pour les jeunes délinquants (Loi de 1889). Des crimes y furent perpétrés à l’encontre des recrues par des gradés particulièrement violents.

Quel enseignement tirez-vous de vos travaux et cette histoire peut-elle éclairer le présent, plus particulièrement les projets en matière d’action éducative ?

La fin du XIXe et la première partie du XXe siècle nous offrent des réflexions très diverses sur la délinquance juvénile. Les tenants de la répression côtoient les défenseurs de la correction, du redressement, voire de l’éducation mais bien peu s’interrogent sur le contexte social qui génère cette délinquance, réelle ou supposée. Si, peu à peu, on dédouane l’enfant de sa responsabilité - plus victime que coupable - on rejette la faute sur la famille, la ville, la perte de la religion… Les mots ont changé mais on retrouve des constantes : les parents ne sont plus faibles, vicieux mais laxistes, déficients ; les faubourgs ne sont plus le domaine réservé des chenapans, apaches, bandits mais on stigmatise les quartiers et une racaille qu’il faut éradiquer.

On retrouve les mêmes tentations : statistiques approximatives, instrumentalisation des faits divers, montée du sentiment d’insécurité, succès d’une certaine presse… Même la religion est convoquée pour rappeler les « vraies valeurs ! » Or, que nous apprend l’histoire ? Que la grande majorité des enfants envoyés en maison de redressement ou en prison étaient issus des classes les plus pauvres de la société et que le vagabondage était encore plus redouté que les vols. Les classes dirigeantes d’alors voulaient moins aider les enfants que protéger leurs biens et maintenir leurs prérogatives. D’ailleurs, on constate que les lois « en faveur » des mineurs ont été rapidement détournées de leur vocation pour servir un système et profiter aux plus riches.

Il n’y a certes plus aujourd’hui de bagnes d’enfants mais on peut s’interroger sur le retour à l’enfermement et à la tentation d’envoyer en prison ou en centre fermé des jeunes en grande difficulté. La violence institutionnelle me semble faire un retour en force et, l’enfermement étant une violence en soi, elle ne peut que provoquer la violence des adolescents à qui elle est infligée, exacerber leur désir de liberté et de vengeance… La remise en question de l’ordonnance de 1945 est une régression et il est utile de se pencher sur l’histoire pour en tirer quelques enseignements.


Dans le même numéro

Dossiers

Les bagnes d’enfants, histoire d’une tragédie

14 juillet 1936. Le Front Populaire. Dans les immenses cortèges qui traversent Paris, une banderole aligne les silhouettes de gamins en tenue de forçat, crâne rasé, sabots aux pieds, chaînes aux poignets et, au dessous, cette injonction : Il faut abolir les bagnes d’enfants.

La photo sépia illustre aujourd’hui l’invitation à l’exposition présentée par l’Ecole nationale de protection judiciaire de la jeunesse (ENPJJ) et l’Association pour l’histoire de la protection judiciaire des mineurs (AH-PJM) - Bagnes d’enfants, campagnes médiatiques XIXe et XXe siècle, à la Ferme de Champagne à Savigny-sur-Orge [2]].

Remarquablement mise en scène et chaleureusement commentée, l’exposition déroule plus d’un siècle de souffrances enfantines et adolescentes et de violences adultes, donnant à voir tout à la fois le vécu de gamins sacrifiés, la cruauté institutionnelle, la perversion de politiques a priori généreuses mais aussi, dans tout ce noir, l’émergence des consciences et l’implication d’hommes – médecins, magistrats, artistes et surtout journalistes – qui vont alerter l’opinion et permettre la fin de cette indignité.

Lire la suite…