23 mai 2013
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Abonnez-vousProvoquant critiques et méfiance, les centres éducatifs renforcés ont montré qu’ils pouvaient proposer, à des jeunes en très grande difficulté, le pire comme le meilleur. Après 7 ans d’existence, l’âge de raison commande qu’on réfléchisse aux modalités les plus appropriées pour mener à bien la mission qui est confiée à des structures que les professionnels ne plébiscitent pas, loin s’en faut
Ils ont existé de tout temps, ces jeunes à la dérive qu’aucune structure n’arrive à cadrer. Ils ne sont pas nombreux mais monopolisent l’attention et la patience de la police, de la justice et des services socio-éducatifs chargés de les prendre en charge. Remplis de désespoir parce qu’aucune perspective ne s’ouvre à eux, ne supportant aucune contrainte ni aucune frustration parce que personne n’a été en capacité de leur dire non (et surtout de s’y tenir), animés par une peur de se retrouver face à l’autre autant que face à soi qui déclenche leur agressivité et leur violence, ces enfants de la détresse ont toujours mis en échec le monde des adultes. Ils peuplaient hier les maisons de correction. Ils sont les « incasables » d’aujourd’hui. S’ils sont devenus plus visibles qu’auparavant, c’est sans doute parce que le seuil de tolérance de la société s’est abaissé et que leur passage à l’acte vient percuter une communauté en pleine crise de valeurs, qui n’arrive plus à décoder ce qu’une petite fraction de sa jeunesse met en œuvre. Conséquence logique : une réaction sociale qui privilégie la répression. Si on comptait 573 mineurs incarcérés au 1er janvier 1995, ils étaient 718 au 1er janvier 2000 et 826 au 1er janvier 2002.
Face à un public passé maître dans l’épuisement et le découragement des professionnels, le travail social a su résister, jusqu’à présent, aux lugubres sirènes du retour en arrière que représentait la seule perspective de l’enfermement. Il a inventé des dispositifs propres à relancer l’initiative éducative : mise au vert, séjours de rupture, pratiques de sports à risque, expériences extrêmes etc. Toutes choses destinées à provoquer un déclic ou un électrochoc salutaire, à se confronter à des limites auxquelles il n’est pas possible de déroger, à resocialiser par le « vivre avec » auprès d’adultes fiables et cohérents qui partagent à leurs côtés un moment d’existence intense. S’inspirant de ces expériences, le ministère de la Justice a cherché à concevoir des structures d’accueil destinées aux mineurs délinquants pour qui l’incarcération semble être la seule alternative restante. Le 18 janvier 1996, il crée les unités à encadrement éducatif renforcé (UEER). Le changement de gouvernement qui s’opère en 1997 inaugure une nouvelle appellation : les UEER s’appelleront dorénavant centre éducatif renforcé. Le Conseil de sécurité intérieur décide le 27 janvier 1999 d’étendre leur nombre à 100 pour la fin 2001.
Aujourd’hui, on n’a pas atteint l’objectif initialement fixé. En 2002, 57 CER fonctionnaient (dont 9 relevant directement de la PJJ), 17 étaient en cours d’ouverture et 24 en cours de montage. Trois avaient été fermés en 1997, trois autres l’année suivante et deux en 2001. Il est vrai que le pari de créer autant de structures était osé, car une telle mise en œuvre se heurte à de nombreuses difficultés : professionnels non préparés à faire face à un public aussi déroutant, création ex-nihilo de structures pas toujours adaptées, isolement des centres par rapport aux dispositifs d’insertion plus général etc. En sept ans, l’un des principaux problèmes à s’être posé se situe en aval de l’accueil. Nombre de CER réussissent à assurer avec succès pendant 3 mois l’étayage des adolescents en grande dérive qui leur sont confiés. Mais quid de la suite ? Les lâcher en fin de session, en les replaçant qui dans leur famille ou leur quartier d’origine, qui dans un établissement ordinaire où ils ne manqueront pas de passer d’une présence adulte permanente et intense (un éducateur pour trois jeunes) à une continuité bien plus évanescente (qui convient peut-être aux autres jeunes, mais pas forcément à ceux relevant des CER), c’est prendre le risque de ruiner tous les efforts accomplis. Ce qui n’arrange rien, c’est que le dispositif est utilisé par certains magistrats comme, avant tout, un moyen pour éloigner un jeune et permettre ainsi à la famille ou au quartier de souffler pendant trois mois !
Lien Social s’est fait l’écho depuis quelques années d’un certain nombre d’expériences qui ont réussi à remplir les objectifs qu’elles s’étaient fixées 1 . Mais à côté de ces réussites tout à fait passionnantes, d’autres actions constituent autant de faces obscures et sinistres. Cheval pour Tous est dans toutes les mémoires : François Supéri, son directeur, soutenu pendant des années par de nombreux responsables et magistrats sera condamné en 2002 à 12 ans de réclusion criminelle pour avoir violé un certain nombre d’adolescents qui lui avaient été confiés. La ferme du Climont, où la structure avait été ouverte, a été depuis reconvertie en centre éducatif renforcé. L’association gestionnaire du lieu a sûrement tiré les enseignements de ce lourd passé. On aurait pu penser que la médiatisation de l’affaire Supéri allait tout particulièrement inciter le secteur de la protection de l’enfance à la plus grande prudence en matière de structure expérimentale de rupture. Or, le fait divers qui a défrayé la chronique en avril dernier — décés de ce jeune de 15 ans survenu en Zambie, au cours d’ un séjour de rupture organisé par l’association Vagabondage, après avoir subi des sévices de la part d’un « éducateur » chargé du groupe — semble démontrer le contraire. Cette personne, dont les seules qualités pour exercer se résumaient à avoir beaucoup voyagé, avoir donné des cours de culturisme et s’être engagé deux ans dans l’armée, a reconnu que de telles violences constituaient une pratique habituelle dans ses stages. Il a été incarcéré à Brest et mis en examen pour « coups mortels, violences volontaires aggravées sur personne vulnérable avec arme par destination, détention et séquestration, incitation de mineurs à commettre des délits ». Son directeur, Robert Antraygues, explique sans état d’âme son recrutement : « C’est un bourlingueur qui sait s’adapter à chaque situation (…) Le côté prof de culturisme, la carrure, ça m’a plu. Des biceps, un timbre de voix très fort. Rien que ça, ça suffit, ça fout la trouille. En France, les éducateurs n’arrivent pas à canaliser la violence » 2 . On ne peut s’empêcher de penser aux commentaires de François Supéri opposant les éducateurs professionnels « une excellente formation théorique mais parfaitement inefficace en pratique » à ceux qu’il recrutait « ils ont une carrure qui impressionne et ils n’ont pas peur de la bagarre » 3 . Quant à notre directeur de Vagabondage, il persiste et signe en gardant toute sa confiance à son « éducateur ». Les déclarations accablantes des autres adolescents ? « J’ai des doutes sur leurs témoignages. Les gendarmes leur ont fait peur ». Ben, voyons ! Finalement, son avenir est assuré : s’il doit mettre un terme à ses stages de rupture, il peut toujours se tourner vers la PJJ : il pourra peut-être ouvrir un CER !
On peut imaginer que de telles dérives puissent aussi concerner les CER existants. Le petit monde de la protection judiciaire de l’enfance s’est mis à bruisser ces derniers mois, comme jamais il ne l’avait fait depuis Cheval pour tous. Peut-être est-ce la création des centres éducatifs fermés qui fait craindre l’ouverture de la boîte de Pandore. La forte opposition du secteur éducatif à un tel projet laisse-t-elle entrevoir le risque d’un blanc seing donné à des projets suspects, au seul prétexte qu’ils auraient au moins le mérite d’exister ? L’essentiel pour la PJJ, ne serait-il pas de répondre avant tout à la commande politique, en renonçant si nécessaire aux plus élémentaires précautions ? Toujours est-il que plusieurs informations ont circulé quant à l’existence de structures équivoques. Ainsi, dans l’est de la France, deux éducateurs récemment licenciés d’un CER dûment habilité ont décidé de témoigner sur ce qu’ils ont vécu au cours de l’année 2002. Ce centre dirigé par un chef de projet profondément marqué par des convictions religieuses aurait pour règle de fournir à son personnel et aux jeunes accueillis de la nourriture exclusivement halal, sans pour autant être toujours suffisante. Lors d’un séjour organisé au Maroc, les participants auraient notablement souffert de malnutrition : « Dès que les jeunes ont quelque chose à manger, ils se jettent dessus de peur qu’il n’y en ait pas assez pour tout le monde » affirme l’un des éducateurs, amené à plusieurs reprises à faire l’avance, sur ses propres deniers, de l’achat de nourriture pour des adolescents affamés. L’hébergement et les conditions sanitaires déplorables contribueront à rendre malade un certain nombre de jeunes que le directeur refusera de faire consulter par un médecin. Ceux des éducateurs qui oseront pointer ces dysfonctionnements seront systématiquement jugés incompétents, leur contrat n’étant pas renouvelé. Récriminations malveillantes dues à un conflit du travail qui fait d’ailleurs l’objet d’une procédure aux prud’hommes ou révélations sur des dérives inquiétantes ? Les autorités compétentes ont été en tout cas informées, sans réaction de leur part, à ce jour… Faudra-t-il un mort pour les voir se manifester ? Autre illustration, le premier centre éducatif fermé pour jeunes filles de 14 à 17 ans à Lusigny dans l’Allier. Son projet éducatif ainsi que son règlement intérieur ont de quoi surprendre. Il y est précisé que les jeunes filles devront « s’identifier positivement à des rôles féminins » à travers des cours de chant, de coiffure ou de composition florale, et « avoir une sexualité saine ». Elles n’auront pas le droit d’écouter individuellement de la musique. Le collectif national pour les droits des femmes de s’offusquer : « On retrouve dans l’ensemble de ces termes les stéréotypes machistes qui cantonnent les jeunes filles et les femmes à un certain type de rôle social et une réelle remise en cause des acquis concernant les droits des femmes. » En outre, la fiche de renseignements concernant ces jeunes filles devra indiquer leur tour de taille et de poitrine. Explication donnée ? Comme elles n’ont souvent rien à se mettre quand elles arrivent, on prévoit à l’avance un début de trousseau. Deux syndicats ont d’ores et déjà dénoncé ce type de règlement (le SNPES-PJJ/FSU et le syndicat de la magistrature), ainsi que des associations de défense des droits de l’homme.
Comment éviter de telles dérives ? On peut seulement déterminer un certain nombre de précautions permettant d’assurer le succès ou non d’une opération de cette sorte. La toute première condition, c’est la qualité de la préparation. Les centres qui démarrent après un semblant de réflexion ou d’esquisse, en recrutant leur équipe et en accueillant quasiment aussitôt leurs premiers jeunes prennent de grands risques. Celui, par exemple, d’être très vite dépassé, débordé et de ne pas avoir les moyens d’y faire face, parce qu’ils n’ont pas pris le temps d’y réfléchir suffisamment avant. Il en va de même, deuxième circonstance problématique, pour ceux qui partent sans avoir aucune expérience préalable dans le secteur de la jeunesse en difficulté. Commencer ainsi de but en blanc, en découvrant le jour de l’ouverture ce qu’est vraiment le public accueilli n’est pas très prudent. On a ainsi vu une congrégation religieuse faire valoir son savoir-faire à partir d’un lointain passé consacré à la gestion de colonies pénitentiaires ! La bonne volonté, si elle est nécessaire, est loin d’être suffisante. Cela rend plus nécessaire que jamais de se faire parrainer, et c’est là, la troisième condition, par un directeur PJJ ou un comité de pilotage ayant suffisamment de recul et de pratique pour apporter des conseils pertinents. Cela permet de gérer très vite les problèmes dès qu’ils se posent, et il ne peut que s’en poser, étant donné l’extrême difficulté du public accueilli. Quatrième recommandation : constituer une équipe de professionnels là aussi suffisamment qualifiés. Alors que c’est peut-être dans ce type de centre où on aurait le plus besoin d’intervenants formés, c’est là où il y en a le moins ! Ce n’est guère facile de remplir cette condition (Lire l’encadré)
Mais on ne peut se contenter de recruter, comme cela se voit, sur la seule base d’un bafa ou d’un bafd (destinés aux seuls centres de vacances et de loisirs). Autre aspect essentiel : s’entourer d’un réseau de partenaires qui permettent une implantation dans le milieu socio-éducatif local. Les ressources qui peuvent en être tirées sont précieuses pour le fonctionnement du CER. Enfin, dernière proposition : instaurer une relation de confiance basée sur la transparence (lire l’intreview de Jacques Lambert). À ce jour, le déficit de contrôle de la part des directions régionales de la PJJ, pourtant prévu dans le cahier des charges, est colossal. Si certains CER sont médiatisés, il existe une véritable omerta sur ce qui se passe dans bien d’autres.Jacques Trémintin
—Bonjour, cet article est tout à fait intéressant et en tant qu’éducateur dans l’une de ces structures, je suis complètement en accord avec l’auteur. Il y a là dans l’article ci-joint une phrase clef qui m’a de suite sautée aux yeux :"ne supportant aucune contrainte ni aucune frustration parce que personne n ?a été en capacité de leur dire non (et surtout de s ?y tenir)". C’est ce qui est entre parenthèses qui a énormément d’importance, oui ils l’ont souvent, voire tout le temps entendu dire "NON" mais QUI a tenu bon, QUI est allé jusqu’au bout.... ? C’est là à mon avis qu’est le problème et on le voit aussi parfois en CER ? Je suis arrivé depuis peu en CER après de nombreuses années en ITEP, et je suis un peu déçu parfois par le positionnement voire le "non-positionnement" de certains et aussi de la direction. Le problème c’est que l’autre (le collègue) ne fait pas et donc le suivant se dit je ne vais pas intervenir promptement et "m’en prendre plein la gueule" seul ! Si toute l’équipe intervenait comme "un bloc", elle pourrait "faire valoir" son NON ! Et surtout je pense qu’au moins elle sentirait malgré l’effort que cela demanderait un réel sentiment de travail réalisé... après il y a le jeune et sa difficulté.
Réponse à Monsieur MESBAHI
Je suis assez d’accord avec la critique que vous formulez contre certains internats éducatifs qui ne sont plus en capacité de recevoir des adolescents en difficulté. D’autres internats montrent qu’ils sont encore capables d’y faire face.
Certains CER déploient une pédagogie du vivre avec qui a fait ses preuves. J’en suis d’autant plus convaincu que je suis moi-même administrateur d’un CER. Ce qui ne m’empêche pas de critiquer effectivement avec virulence certains CER qui s’inscrivent dans une logique de maltraitance.
Tout n’est pas blanc ou noir. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans cet article.
Jacques Trémintin
Une critique sans fondement avec des aprioris négatifs évidents, voilà ce qui caractérise cet article. Le problème des centres éducatifs renforcés c’est qu’ils existent parce que les établissements sociaux et médico-sociaux refusent de prendre en charge des adolescents difficiles. Les dossiers de demande d’admission dans les C.E.R. en sont le témoignage. Les adolescents sont exclus dés qu’ils contestent la règle des établissements quand ils ne sont pas hospitalisés en psychiatrie pour des "crises incontrôlables". Ils ressort de cette réalité que la majorité des établissements ne sont plus en capacité de gérer les adolescents en difficulté et préfèrent utiliser le rejet. Les demandes d’admission sont même réalisées directement par ces établissement avec la phrase magique"cet adolescent a épuisé les solutions d’accueil et mets en danger ses camarades et le personnel. Assez de critiques fourbes et faussement intellectuelle drapées dans une hypocrisie évidente. Commencez l’analyse lucide de vos (in)capacités d’accueil : 4 ans dans un établissement médico social pour finir en centre éducatif renforcé c’est normal ?