N° 672 | du 3 juillet 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 juillet 2003

CER : Plus « d’échanges sur la pertinence de notre action »

Entretien avec Jacques Lambert, président de l’association Sillage

Le fonctionnement des CER soulève parfois suspicions et craintes. Jacques Lambert, président de l’association Sillage [1] qui gère un centre éducatif renforcé répond aux accusations les plus souvent évoquées

Vous accueillez dans votre CER des jeunes en difficulté parmi les plus violents. Quels moyens prenez-vous pour éviter toute brutalité de la part de vos éducateurs ?

Votre question renvoie à l’escalade symétrique de la violence dans une relation entre l’adulte et l’enfant. Cela se pose chez nous avec d’autant plus d’acuité que le face à face est long (le temps de travail est de quinze jours) et l’espace est réduit, sans échappatoire possible (nous accueillons 4 jeunes sur un voilier). Nos valeurs associatives s’appuient sur le respect de l’autre dans ses différences mais en même temps nous donnons pour consigne d’avoir recours à la contention pour gérer une crise et ce, jusqu’au retour au calme. Il ne faudrait pas limiter la violence à la seule question de la brutalité : elle peut se manifester aussi sous d’autres formes. Nous avons donc pensé à un certain nombre de garanties. En tout premier lieu, nous ne recrutons que des éducateurs diplômés (qui sont donc censés avoir réfléchi à ces questions).

Ensuite, nous comptons beaucoup sur le regard que peut porter une tierce personne sur la pratique individuelle, que ce soit le partenaire de l’équipe ou le directeur qui peut être contacté 24 heures sur 24 et qui sait au jour le jour ce qui se passe sur chacun des deux bateaux. Il dialogue en permanence avec les équipes embarquées et n’hésite jamais à se déplacer, même à l’autre bout du pays, en cas de grosses difficultés. Notre désir, ensuite, est de proposer une supervision avec un psychanalyste extérieur, même si c’est un peu compliqué à organiser, l’itinérance de nos bateaux (qui se trouvent entre les Îles anglo-normandes et la Méditerranée) ne se prêtant pas facilement à des rendez-vous fixes. Nous sommes très vigilants, enfin, face à toute ambiance à bord qui pourrait dériver vers des phénomènes de maltraitance institutionnelle. Mais, pour l’année 2002/2003, nous avons surtout eu à déplorer deux agressions physiques contre deux de nos skippers qui par la suite ont démissionné.

Le turn-over dans votre personnel est élevé. Il vous est arrivé, en outre, de licencier plusieurs fois des éducateurs. N’est-ce pas là le signe d’un malaise dans votre établissement ?

Bien au contraire, je considère ce turn-over comme salutaire. Nous plaçons le personnel dans des conditions de travail très exigeantes. Il faut envisager des coupures temporaires leur permettant de souffler ou bien des carrières qui soient chez nous plutôt courtes, du fait de la fatigue accumulée et de la tension qui est permanente. C’est vrai que nous ne transigeons pas sur les positions éducatives adoptées autour des nombreuses transgressions qu’adoptent traditionnellement les jeunes (alcool, drogue etc.). Ce qui, en d’autres lieux et face à d’autres publics, pourrait être traité avec plus de souplesse, ne justifie là, d’aucune forme de banalisation. Il nous est arrivé de nous séparer de professionnels qui soit ont manqué de vigilance, soit ont craqué en n’arrivant plus à s’opposer. Cela n’invalide en rien leur compétence, mais était sans doute la manifestation d’un point de rupture qu’eux-mêmes n’avaient pas forcément perçu. Notre séparation s’est alors faite à l’amiable.

Votre prix de journée est élevé. Quelle garantie de transparence donnez-vous en matière de bonne utilisation des fonds publics et d’efficacité éducative ?

Nous souhaitons la plus grande transparence sur cette utilisation des fonds publics. L’intégralité de nos dépenses fait l’objet du contrôle de la DRPJJ. Le moindre achat d’un crayon à papier donne lieu à une facture justificative. En 2002, nous avons été l’objet d’un audit, ce que nous considérons comme légitime : tout le personnel et les jeunes pris en charge ont été entendus. Toutefois, nous gagnerions en démocratie, si ce n’était pas les mêmes personnes qui étaient à la fois ordonnateurs, payeurs et contrôleurs. Il est dommage, en outre, que cette intervention se concentre sur les aspects financiers et administratifs, car nous sommes demandeurs d’échanges sur la prise en charge éducative et le sens de notre action.

Concernant notre efficacité, nous pouvons évoquer un chiffre : en 2002, notre taux de remplissage a été de 90 %, ce qui est un bon résultat pour un public particulièrement fugueur. Mais, si nous savons garder les jeunes qui nous sont confiés, cela ne signifie pas que notre action soit automatiquement pertinente à leur égard. Nous avons et nous aurons toujours des questions à débattre avec nos partenaires. Nous ne possédons pas d’outil d’évaluation sur le devenir des jeunes que nous avons eus en charge. Nous avons des échos positifs sur certains d’entre eux qui ont pu bénéficier d’un projet individualisé après leur sortie de notre CER. Notre action leur a permis de se révéler à eux-mêmes et de réintégrer la société par une autre porte que la délinquance.


[1Association Sillage - 34 rue d’Anjou - 44600 St-Nazaire. Tél. 02 40 22 58 45 - mail : association.sillage@wanadoo.fr


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