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Publication n° 809 du 21 septembre 2006

L’augmentation de la monoparentalité va de pair avec la précarité

Gérard Neyrand est sociologue. Il a mené durant trois ans une recherche-action à Marseille sur le thème de la précarité des femmes en situation de monoparentalité, en collaboration avec la psychanalyste Patricia Rossi.
Il est co-auteur avec Patricia Rossi de Monoparentalité précaire et femme sujet - éd. érès, collection pratiques du champ social, 2004. Cet ouvrage a reçu le prix de la Fondation Mustela 2004 qui — sous l’égide de la Fondation de France — encourage les travaux sur le développement du jeune enfant et ses relations avec son environnement.
Il dirige le Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et de recherches en sciences sociales 1

L’augmentation de la monoparentalité va de pair avec une précarisation accrue de nombreuses femmes élevant seules leurs enfants. Pour quelles raisons ?
Des raisons multiples et complexes, en premier lieu d’ordre économique. En effet, les situations de précarité augmentent de façon générale et notamment pour les personnes connaissant des ruptures dans leurs trajectoires, parmi lesquelles de nombreuses femmes élevant seules leur (s) enfant (s). Selon l’Institut national d’études démographiques (INED), 11,8 % des familles monoparentales vivaient au-dessous du seuil de pauvreté en 1985, 17 % en 1997 et ce mouvement continue 2 . La proportion de foyers monoparentaux en situation de pauvreté est plus de deux fois supérieure à celle des foyers biparentaux. La précarité touche de surcroît de façon plus importante les femmes issues de milieux modestes dans lesquels le modèle de fonctionnement familial est resté traditionnel et le travail des femmes perçu comme secondaire. Ainsi, en cas de séparation, la femme sans emploi ou travaillant à temps partiel a plus de chances de se retrouver en grande précarité. Pour pallier ce risque, les pouvoirs publics ont mis en place diverses mesures de soutien financier, notamment l’allocation pour parent isolé (API). Ces aides sont absolument nécessaires mais elles peuvent induire pour un certain nombre de femmes, la décision de ne pas ou ne plus travailler pour élever leurs jeunes enfants. Elles se retrouvent alors rapidement éloignées de l’emploi.

Avec quelles conséquences ?
L’entrée dans la précarité comprend des dimensions économiques mais aussi sociales et relationnelles. Les femmes sont fragilisées par la crise conjugale qu’elles viennent de traverser. Si elles sont peu entourées, elles risquent de se couper des liens sociaux, se replier sur elles-mêmes, présenter des épisodes dépressifs plus ou moins marqués. Les femmes étrangères — notamment celles sans papiers — sont plus facilement touchées. Dès lors, ces mères isolées en situation de précarité risquent de se replier sur la relation avec leur (s) enfant (s). Cela leur permet de « tenir le coup » dans un premier temps mais risque d’être préjudiciable à elles-mêmes et leur enfant sur le long terme.

Après une séparation, 18 % des hommes voient leurs enfants de façon irrégulière et 32 % ne les voient plus du tout. Comment l’expliquer ?
Malgré l’évolution des mentalités, notre société continue à fonctionner sur un modèle familial traditionnel, avec l’idée que l’éducation est avant tout l’affaire des femmes. En cas de séparation il apparaît alors naturel de privilégier le lien à la mère. Le père peut se sentir désinvesti de son statut, surtout s’il a des difficultés pour voir son enfant en cas de séparation conflictuelle. Tout cela provoque une souffrance que certains n’arrivent pas à surmonter, préférant par défense se couper de l’enfant. Ils peuvent même se trouver pris dans une spirale de désaffiliation et connaître une trajectoire de chute sociale. La femme est d’avantage protégée de ce risque avec la responsabilité de l’enfant. Bien que présent partout, ce modèle traditionnel est de plus en plus remis en question, mais reste prégnant dans les milieux populaires. La coparentalité est plus fréquente dans les couches sociales plus aisées et/ou en cas de séparation par consentement mutuel. En effet, la séparation conflictuelle augmente le risque d’éloignement du père. Dans les familles qui fonctionnaient sur un mode fusionnel, avec des rôles très complémentaires, la séparation est catastrophique sur le plan identitaire tant pour le père que pour la mère.

Quelles en sont les conséquences pour l’enfant ?
Des conséquences variables selon l’enfant et son milieu familial bien entendu. Dans les situations précaires, très souvent le père disparaît et, pour certains, le rapport à l’image paternelle devient douloureux. L’enfant doit intégrer l’absence du père et c’est difficile. Il peut mettre en place des mécanismes défensifs pour la supporter, se fixer sur sa mère ou au contraire devenir agressif vis-à-vis d’elle, la rendant responsable de l’absence de son père. Des difficultés psychiques peuvent apparaître et se traduire par un comportement inadapté à l’école et dans la vie sociale. L’absence du père sera mieux gérée si l’enfant bénéficie dans son entourage d’une image paternelle sur laquelle il peut prendre appui pour son développement. Cela dépend aussi beaucoup de l’attitude de la mère.

Si la monoparentalité n’est plus stigmatisée, vous dites qu’elle est rendue responsable de nombreux maux.
Depuis les années 70, avec notamment l’introduction du divorce par consentement mutuel (1975), les familles s’écartant du modèle de la famille basée sur le mariage (union libre, monoparentalité…) ne sont plus guère stigmatisées. L’intérêt de l’enfant devient prépondérant, c’est sa naissance et non plus le mariage qui constitue la famille. En revanche, on attribue de nombreux problèmes sociaux et psychiques à la situation de monoparentalité. Or, c’est la relation qu’entretiennent les parents avec leur enfant et non leur situation familiale en tant que telle qui peut poser problème. La plupart des enfants en situation monoparentale ne connaissent pas plus de problèmes que les autres, mais pour une minorité cela peut être très difficile.

À la demande de la délégation régionale aux droits des femmes de Marseille, avec Patricia Rossi, psychologue clinicienne, vous avez mené durant trois ans une recherche-action intitulée « Femmes chefs de famille en situation précaire », qui a été publiée en 2004. Quels étaient ses objectifs ?
L’enquête répondait au double objectif de clarifier l’analyse de ces situations et d’offrir un cadre de soutien aux personnes qui les vivent. Quatre structures ont participé activement à l’action : le Centre d’orientation, de documentation et d’information des femmes (Codif), le Centre ressources femmes et deux centres sociaux. Patricia Rossi a reçu une centaine de femmes en entretien individuel ou de groupe durant deux ans et j’ai rencontré une vingtaine de femmes et autant de travailleurs sociaux. Ils ont été surpris par l’impact du soutien apporté à ces femmes par Patricia Rossi. Elles se sont transformées, devenant progressivement plus ouvertes et épanouies. Une étape de revalorisation narcissique et de resocialisation est indispensable aux femmes dans cette situation avant la reprise d’une formation ou d’un emploi.

À quelles difficultés sont confrontés les travailleurs sociaux face à ces femmes ?
Les travailleurs sociaux sont compétents pour les réponses administratives (ouverture des droits, recherche d’emploi ou de logement) mais manquent d’outils pour appréhender globalement la situation de ces femmes et les accompagner de manière adéquate. Une écoute et une formation spécifiques seraient souvent nécessaires, apportant par exemple une bonne connaissance des différentes cultures. Ainsi, nous avons rencontré des femmes comoriennes qui fonctionnent sur un système culturel matriarcal, le frère de la mère occupant une bonne partie des prérogatives paternelles. Les travailleurs sociaux avaient du mal à comprendre leur positionnement. Les personnes en précarité demandent un effort supplémentaire de compréhension, d’autant que leur discours peut être déstructuré, confus. Des solutions toutes prêtes type « remplissez ce papier et je vous dirai à quoi vous avez droit » sont inadaptées. Une bonne participation relationnelle de la part des travailleurs sociaux demande à la fois une formation et du temps.

Que préconisent les résultats de l’étude ?
Du point de vue sociétal, la promotion du modèle de coparentalité. Mais avec les séparations difficiles, il faut tenir compte de la réalité de la précarité relationnelle et sociale. Cela suppose l’assouplissement des conditions d’attribution des mesures de soutien comme l’API ou l’allocation de soutien familial (ASF), et un meilleur accompagnement pour permettre de redynamiser la démarche. Il faut sortir de la logique familialiste antérieure qui perdure dans l’action sociale, alors qu’elle a été abandonnée globalement au profit d’une individualisation des droits. Une femme en situation monoparentale qui vit avec un nouveau compagnon peut perdre ses allocations. C’est une injustice au regard des nouveaux critères et cela provoque des comportements de dissimulation, y compris chez les intervenants sociaux pris en sandwich. De plus, développer, diversifier et assouplir les modes de garde s’avère indispensable pour permettre aux femmes de reprendre une activité. Les efforts réalisés avec l’attribution de places aux personnes en difficulté dans les crèches et haltes garderies vont dans ce sens mais restent insuffisants.

Et en matière d’accompagnement social ?
Pour éviter qu’une femme seule avec un ou plusieurs enfants se retrouve en situation de précarité après une séparation conjugale, divers soutiens sont nécessaires en matière administrative (surtout pour les femmes étrangères), de resocialisation, d’accès au logement indépendant, de qualification, de circulation des informations. Ces informations pourraient être centralisées dans un même lieu clairement identifié. Les associations et les lieux d’accueil ont un rôle prépondérant à jouer pour l’insertion sociale de ces femmes avec la mise en place d’activités collectives et de groupes de parole. Le développement du travail en réseau permettrait à chaque partenaire de gagner en efficacité. Une formation spécifique pour les travailleurs sociaux les aiderait à se repositionner face à ces femmes en évaluant plus justement la complexité de leur situation et leur permettrait de se sentir moins désemparés face à leur détresse.

Pouvez-vous nous donner l’exemple d’un suivi réalisé dans le cadre de cette étude-action ?
Un tiers des femmes rencontrées étaient d’origine étrangère. Voici l’exemple de l’une d’elle, Oualida, fille de haut fonctionnaire africain. Elle a été mariée à 25 ans en France à un homme vieux et inculte. Enceinte très vite, elle se dérobe à son mari qui devient violent. Un jour elle parvient à fuir, ne pouvant emporter aucun papier. Accueillie en foyer maternel avec sa fille, elle fréquente le centre ressources femmes de St Mauront dès son ouverture, aidée dans sa régularisation de papiers ainsi que pour la recherche d’un logement et de travail. Sa situation ne lui ouvre aucun droit, elle peut travailler grâce au soutien d’une association intermédiaire. Le centre de ressources femmes est pour elle un lieu d’expression et de soutien, elle s’y fait des amies et retrouve un esprit de solidarité. La psychologue la reçoit régulièrement pendant plusieurs mois, elle élabore le deuil de sa mère et exprime la colère contre ce que lui a fait subir son père en ne se préoccupant pas de son sort véritable. Elle sera plus active dans sa vie sociale et sa parentalité. Ses droits sont régularisés, elle se prépare à une nouvelle vie. Aujourd’hui elle a pu dire à son père son choix de vie, et a trouvé un emploi fixe.

Propos recueillis par Katia Rouff

1(CIMERSS) - 175, rue Fernand Canobio - 13320 Bouc-Bel-Air. Tél. 04 42 22 99 80 - mail. cimerss@wanadoo.fr

2Pour l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), « Une famille est définie comme monoparentale lorsque la personne de référence est sans conjoint et vit avec un ou plusieurs enfants, eux-mêmes célibataires et sans enfant ». Il souligne qu’en 2002, une famille monoparentale sur quatre est sans emploi

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