N° 809 | du 21 septembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 septembre 2006 | Katia Rouff

Réinsertion pour les familles monoparentales :

Le logement en premier lieu

Thème : Précarité

À Paris, l’association La Fayette a ouvert en 1984 un service pour accueillir les familles monoparentales. Avec la hausse du prix des loyers, il faut deux fois plus de temps qu’avant pour trouver un logement. Une situation qui ralentit l’efficacité du dispositif

L’idée est simple et efficace. Des familles monoparentales en difficulté sont logées en hôtel de tourisme et bénéficient d’un accompagnement individuel très dense. Objectif : dynamiser le parent et sa petite famille — des enfants âgés de deux à dix-huit ans — pour qu’ils repartent rapidement dans la cité avec un travail, un logement et un nouveau souffle. Une gageure ? Pour l’équipe — un directeur adjoint et assistant de service social et trois assistantes sociales —, une réalité. Les familles restent en moyenne six mois à l’hôtel avant de repartir vers une nouvelle vie.

Chaque semaine, l’assistante sociale du service reçoit le parent en entretien, lui propose de l’aider dans ses diverses recherches et si nécessaire l’oriente vers des partenaires spécialisés tels que des psychologues. « Cette méthodologie très structurée donne un cadre aux personnes accueillies », estime Agnès David, une des assistantes sociales. L’autonomie accordée par la chambre d’hôtel, l’écoute de l’équipe, la confiance qu’elle place dans les capacités des familles semblent créer une alchimie efficace pour qu’elles repartent d’un bon pied.

Une réinsertion rapide

Originaire du Burkina Faso et veuve, madame D. est accueillie à Larch [1] avec sa fillette de sept ans. Nous sommes en 2004. Sa fille de dix-huit ans suit des études à la fac. Malade du sida, récemment arrivée en France, madame D. est orientée vers le service par une association spécialisée. « Lors du premier entretien, elle nous a fait part de sa grande souffrance. Elle était perdue, isolée, même si elle gardait une grande dignité, évoque Denise Allard, assistante sociale et référente de cette mère au sein du service.

Au Burkina Faso, elle occupait un poste à responsabilité dans le secteur du tourisme, mais pour suivre un traitement et fuir une famille qui l’aurait rejetée, elle a gagné la France et accepté un poste d’agent de service en CDD. » Dès le premier entretien, l’équipe lui propose une chambre d’hôtel de tourisme confortable, avec un environnement agréable et l’accès à un frigidaire pour ses traitements. Dans un premier temps, le service prend en charge les frais d’hôtel et lui donne un coup de pouce avec l’attribution d’aides ponctuelles (restauration, garde d’enfant, vêtements, loisirs).

Denise Allard reçoit madame D. chaque semaine pour un accompagnement très soutenu : mise à jour des droits sociaux, de la situation administrative, obtention de l’allocation adulte handicapé (AAH), soutien pour ses problèmes de santé en lien avec le médecin hospitalier… Avec la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’assistante sociale du Crous, elle aide également sa fille aînée à obtenir le renouvellement de sa carte d’étudiant alors qu’elle faisait l’objet d’une reconduite à la frontière. « Malgré la complexité de sa situation, pour cette femme très dynamique, les choses sont allées très vite, témoigne Denise Allard, bien que bénéficiaire de l’AAH, elle a choisi de travailler et décroché un poste d’auxiliaire de vie en CDI. »

Un an après son entrée à Larch, elle a obtenu un logement social. Aujourd’hui, elle va bien, donne régulièrement de ses nouvelles et de celles de ses filles. Une réinsertion rapide. « Nous nous appuyons sur le potentiel des familles accompagnées, souligne Claude Mével, le directeur adjoint, nous ne les considérons pas comme des cas sociaux mais comme des personnes qui doivent affronter des difficultés. Elles ont les ressources pour le faire avec notre soutien et notre confiance. » L’équipe rencontre aussi les enfants afin de les rassurer. Pour eux aussi, le local de Larch représente un point de repères où ils aiment accompagner leur parent.

Les femmes et les hommes - en moyenne deux par an - accueillis par Larch ont subi une épreuve difficile (rupture, violences conjugales, départ du pays d’origine pour des problèmes de santé ou des raisons politiques…). Ils arrivent fatigués, sans ressources, sans logement. Après un hébergement chez des amis ou dans leur famille, souvent dans un lieu exigu voire insalubre, ils ont avant tout besoin de se poser, de se retrouver seuls avec leurs enfants pour se reconstruire (lire l’interview de Gérard Neyrand, sociologue).

Aussi, dès le premier entretien, l’équipe leur propose-t-elle une chambre d’hôtel dans l’un des quinze établissements parisiens préalablement sélectionnés pour la qualité de son accueil. Elle choisit un hôtel situé dans le quartier d’origine de la famille pour éviter un changement d’école aux enfants et la perte des liens sociaux, sauf si une rupture liée à des violences conjugales impose un éloignement géographique. La vie en chambre d’hôtel de tourisme permet d’éviter la stigmatisation des familles. Loin de se retrouver dans un ghetto pour personnes en difficulté, elles côtoient des touristes, des voyageurs de commerce ou des hommes d’affaires…, un mélange qui dynamise. Les entretiens hebdomadaires avec l’assistante sociale référente se déroulent dans les locaux de Larch et non à l’hôtel, un choix apprécié par Mélanie Séquestra, assistante sociale du service : « Nous ne sommes pas dans le contrôle, la façon dont les familles vivent ne nous regarde pas, nous respectons leur intimité. ».

Le travail, une priorité pour accéder au logement

La vie à l’hôtel avec les enfants ne pouvant être que provisoire, les parents s’engagent dès leur arrivée à chercher un travail pour obtenir un logement. « Nous passons un contrat moral avec eux, ils ont des droits mais aussi des devoirs, précise Claude Mével, de toutes façons, ils ont envie de s’en sortir et la présence des enfants leur sert de moteur. » À Paris, les postes dans le secteur des services à la personne ou dans le commerce ne manquent pas. Le parent accepte souvent le premier travail qui se présente, même mal rémunéré et ne répondant pas à sa qualification.

La recherche de logement reste difficile même si elle est facilitée par des partenariats établis par Larch avec des bailleurs, les mairies et par une convention passée entre la DASS et la préfecture. « Voici quelques années, un CDI avec un garant ou un Loca-pass ® permettait aux familles de trouver un studio dans le secteur privé dans les quatre mois suivant leur entrée dans le service, illustre Claude Mével. Aujourd’hui avec les loyers prohibitifs pratiqués dans Paris et le manque de logements sociaux, il faut compter en moyenne 6 mois. Alors que les familles donnent un maximum en peu de temps pour s’en sortir, elles doivent attendre des mois un logement » Une situation qui a le don de le faire sortir de ses gonds : « Le décalage entre les discours politiques et la réalité m’exaspère. On nous parle de l’augmentation du nombre de familles monoparentales, de leur précarité et des risques de séparation parents/enfants qu’elle entraîne sans proposer de solutions concrètes. ».

Ainsi, à sa création en 1984, le service accompagnait-il en moyenne quarante familles par an, contre vingt aujourd’hui. La rotation est ralentie par la difficulté liée à la recherche de logement. Une fois logées, les familles qui ont encore besoin d’un coup de pouce sont mises en lien avec l’assistante sociale de secteur. Celles que l’équipe évalue comme encore fragiles sont orientées vers un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ou une résidence sociale où elles peuvent bénéficier d’un temps supplémentaire pour se renforcer. Pour mieux gérer des situations souvent complexes, le travail d’équipe est privilégié ainsi que la supervision et la formation continue.

Aujourd’hui, de nouveaux sujets d’inquiétude pèsent sur les personnes accueillies. « La politique d’immigration actuelle et notamment l’incertitude concernant les enfants de personnes sans papiers nous inquiète, souligne Denise Allard. Nous devons prévenir les expulsions en lien avec la LDH et le Réseau éducation sans frontière (RESF) ». Là encore, l’équipe s’engage à apporter un soutien sans faille aux familles accueillies.


[1Larch (La Fayette accueil rapide en chambre d’hôtel) - 3, rue Albert Camus - 75010 Paris. Tél. 01 42 02 55 51 - mail. service.larch@wanadoo.fr


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Gérard Neyrand est sociologue. Il a mené durant trois ans une recherche-action à Marseille sur le thème de la précarité des femmes en situation de monoparentalité, en collaboration avec la psychanalyste Patricia Rossi.

Il est co-auteur avec Patricia Rossi de Monoparentalité précaire et femme sujet - éd. érès, collection pratiques du champ social, 2004. Cet ouvrage a reçu le prix de la Fondation Mustela 2004 qui — sous l’égide de la Fondation de France — encourage les travaux sur le développement du jeune enfant et ses relations avec son environnement.

Il dirige le Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et de recherches en sciences sociales [2]

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