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Publication n° 815 du 2 novembre 2006

Thèmes : Parentalité.

Le centre parental Aire de famille

Créé en 2004 parce que les centres maternels n’acceptent pas les pères, Aire de famille accueille et accompagne de jeunes couples en difficulté qui attendent un enfant. Logement durable, soutien à la parentalité, aide à l’insertion sociale et professionnelle permettent d’éviter l’éclatement d’une famille.

C’est une très belle photo d’art en noir et blanc. Le jeune couple pose dans son appartement, dos à la tapisserie imprimée de plantes exotiques. Lui, d’un geste rond et protecteur entoure de ses bras sa femme et leur petite fille. Le couple de Félix et Sophie 1 est l’un des tout premiers accueillis par le centre parental Aire de famille 2 . Créé en 2004, cet endroit chaleureux accueille de jeunes couples âgés de dix-huit à trente ans, en situation sociale et/ou psychique difficile qui s’apprêtent à devenir parents. Une première en France. Les centres maternels hébergent les femmes enceintes mais pas leur conjoint. « Pourtant l’enfant a besoin de ses deux parents. La non- prise en compte de la place du père, son éloignement pendant la grossesse se fait au détriment de l’enfant et peut provoquer l’éclatement du couple », estime Brigitte Chatoney, directrice d’Aire de famille. Ancienne chef de service en centre maternel, elle connaît bien le problème. D’où l’idée de créer un centre parental proposant aux jeunes couples en attente d’enfant un logement durable, un accompagnement tout au long de la grossesse et jusqu’aux trois ans de l’enfant ainsi qu’un soutien dans leur projet d’insertion sociale et professionnelle. Un projet simple et évident qui a pourtant mis… huit longues années à voir le jour. « Depuis la loi de décentralisation de 1982, le conseil général finance les structures d’accueil mère/enfant dans le cadre de sa mission de protection de l’enfance, tandis que l’accueil d’un enfant avec ses deux parents relève de l’État dans le cadre de sa mission de réinsertion sociale. Pour créer Aire de famille, nous avons donc dû – non sans mal – négocier des financements croisés. »
Sophie et Félix sont originaires d’un pays d’Outre-Mer. Les parents de Sophie, d’un milieu aristocratique, rêvent pour leur fille de longues et brillantes études. Lorsqu’elle leur annonce, à vingt et un ans, qu’elle attend un enfant de Félix, un jeune ouvrier de vingt ans, ils n’acceptent pas du tout la situation. Nous sommes en 2002, nos Roméo et Juliette coupent les ponts et s’envolent pour la métropole. Sophie poursuit ses études, Félix travaille dans une grande surface. Ils ne roulent pas sur l’or et sont logés – mais surtout largement exploités - par une parente. Lorsque Sophie est enceinte de six mois, la maternité oriente le jeune couple vers Aire de famille qui leur propose un studio-relais 3 . L’opportunité pour eux de retrouver leur intimité, de se poser, de redéfinir un projet commun et de se préparer à devenir parents. Parallèlement, ils signent un « contrat d’accompagnement » et sont suivis par un travailleur social appelé « partenaire professionnel » à Aire de famille. « Le contrat que nous proposons est un peu comme une carte de restaurant. Le jeune couple passe sa commande, sourit la directrice. Au menu : séances d’haptonomie pour entrer en relation avec le bébé, participation à des groupes de parole avec d’autres parents… Cependant il est des options non négociables comme l’accompagnement à la naissance et à l’insertion professionnelle. »
Aujourd’hui parents d’une petite fille, Félix et Sophie ont trouvé leur chemin. Lui, occupe un poste d’aide médico-psychologique et désire évoluer dans son travail. Après avoir obtenu sa licence, Sophie a arrêté ses études pour se lancer dans la vie active. Elle suit une formation en secrétariat bureautique. Après avoir vécu cinq mois en studio-relais, le couple occupe un joli deux pièces avec terrasse dans un immeuble à loyer modéré (ILM) avec un système de bail glissant 4 . Aujourd’hui, le bail va « glisser » et l’appartement passer à leur nom. Cerise sur le gâteau, la naissance de l’enfant a permis de renouer les liens avec la famille et à la fillette de s’inscrire dans deux lignées familiales. À chaque étape de cet accompagnement, l’équipe a fait un bilan avec le couple. « À leur sortie du studio-relais, je les ai félicités pour leur cheminement, évoque la directrice. Ils ont su faire des choix, se positionner face à leurs parents. Félix, encore un peu adolescent à son arrivée, a pris sa place d’homme. La séparation a été préparée en douceur et aujourd’hui ils sont prêts à voler de leurs propres ailes. Bien sûr leur histoire est un peu idéale, toutes ne sont pas aussi faciles », reconnaît la directrice.
L’équipe d’Aire de famille accueille quinze couples et autant de bébés. Des jeunes en situation de vulnérabilité sociale ou/et psychique, adressés à elle par la cellule d’Aide départementale envers les mères isolées avec enfants (Ademie) de la Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (Dases) de la ville de Paris. Pour la plupart, ils occupent des emplois précaires et mal rémunérés. Nombre d’entre eux ont connu des parcours chaotiques marqués par des blessures profondes (placements, maltraitance…), l’errance, la rue… qui peuvent rendre difficile la projection dans le rôle de parents. L’équipe d’Aire de famille les accueille après plusieurs entretiens où ils exposent leur projet personnel et familial. Elle leur propose alors une « sédentarisation » dans un studio-relais, puis dans un appartement avec un bail glissant. Quand la situation le permet, le bail « glisse » à leur nom. L’association ne travaille pas dans l’urgence, respectueuse du rythme de chacun. Cette sécurité dans le logement permet au jeune couple de mettre en place sereinement son projet de vie. Une sécurité indispensable pour que le processus de maturation menant à l’autonomie se mette en route. Pour autant, la vie dans un appartement bien à soi n’est pas facile pour tous, certains jeunes – notamment ceux qui ont connu l’errance – se sentent captifs et angoissés par cette première sédentarisation.

L’institution joue un rôle de tiers

Comme Sophie et Félix, chaque couple est suivi par un des membres de l’équipe - éducatrice de jeunes enfants, assistante sociale, éducateurs spécialisés, psychologues – qui réalise l’accompagnement avec ses compétences, avec l’appui de ses collègues. Une réunion hebdomadaire permet de faire le point sur les familles. L’ensemble de l’équipe connaît la situation de chaque couple et peut assurer le relais lors des vacances du référent par exemple. De leur côté, les résidents rencontrent les membres de l’équipe à diverses occasions : rendez-vous dans les locaux d’Aire de famille, participation à un groupe de parole (mère/enfant, père/enfant…), visites à domicile… Le référent fait un point hebdomadaire avec la famille qu’il accompagne et échange avec elle autant de coups de fil que nécessaire. Une permanence téléphonique est assurée 24 heures sur 24, permettant de gérer, de dédramatiser les crises… L’équipe accompagne aussi les deux parents pour qu’ils vivent le mieux possible l’accouchement. « Un moment qu’ils appréhendent beaucoup, surtout le futur père, souvent terrorisé par cet instant qu’il associe à un champ de bataille », souligne l’équipe. À elle alors de dédramatiser, d’accompagner le couple durant toute la grossesse en lien avec la sage-femme, le praticien en haptonomie, le personnel de la maternité… Au final, les choses se passent plutôt bien, la plupart des pères entourent leur compagne et sont présents lors de ce temps fort que représente la naissance du bébé. Reste alors à soutenir les jeunes parents pour que chacun trouve sa place dans ce nouveau trio. Pour l’accompagnement professionnel et social des jeunes, l’association travaille en lien étroit avec les partenaires du quartier (mission locale, Centre d’initiatives pour l’emploi des jeunes (CIEJ), associations de quartier…) Elle joue un peu un rôle de famille de substitution, apportant aux jeunes couples les repères dont ils ont manqué, les aidant à s’inscrire dans un parcours à la fois personnel et familial et à trouver des personnes, des lieux ressources dans le quartier sur lesquels s’appuyer par la suite.
Tout n’est pas rose pour autant pour les jeunes couples accueillis à Aire de famille. Leur parcours n’est pas linéaire, ni exempt de crises, voire de ruptures. Les crises surviennent en général dans les neuf mois qui suivent la naissance de l’enfant quand le quotidien a repris un rythme. « Cette année tout le monde a été en crise, souligne l’équipe. Crises qui sont ici considérées comme des opportunités de changement et de progression, si elles sont accompagnées. » Elles représentent pour les jeunes l’occasion de préciser leur projet, de décider de continuer ou non à vivre ensemble (lire le témoignage de Sébastien et Soizic). L’association a un « studio de crise », dans lequel un des conjoints peut faire une petite retraite. Cependant, les séparations restent parfois inévitables, le parent qui a la garde de l’enfant conserve alors l’appartement. L’autre part, l’association n’ayant pas de solution de logement à lui proposer. L’accompagnement, lui, continue autour de l’enfant avec les deux parents.

Devenir autonome

La gestion de l’argent représente aussi souvent une source de difficultés pour ces jeunes couples. Bérangère Regnault, comptable, est chargée de la facturation et de l’encaissement des loyers. Des prêts peuvent être accordés pour l’achat de meubles lors de l’installation dans l’appartement en bail glissant. « Les jeunes font beaucoup d’efforts pour payer les loyers ou rembourser leurs dettes. Ils ne prennent pas les choses à la légère car ils ont la perspective de devenir autonomes, d’avoir leur appartement », avance-t-elle. Cependant, la gestion du budget reste difficile, pour des raisons objectives (perte d’emploi, baisse de l’APL, frais de garde du bébé…) et par manque d’habitude tout simplement. Autre source d’inquiétude pour l’association : la difficulté d’obtenir de nouveaux logements pour accueillir d’autres couples. Les bailleurs se sont engagés par convention à lui fournir cinq logements par an mais la crise du logement, si aiguë à Paris, les empêche de tenir leurs promesses.

À quand la naissance d’autres centres parentaux ?

Soucieuse d’évaluer son expérience pour l’instant empirique, l’association Aire de famille fera appel, en 2007, à un cabinet d’expertise, avec l’espoir de voir essaimer son projet. En effet, si l’association reçoit des visites de collègues – notamment de responsables de centres maternels – il n’a pas encore fait de petits. Brigitte Chatoney, le regrette : « Les lieux d’accueil de jeunes femmes enceintes doivent donner leur place aux pères. C’est indispensable pour l’enfant. Cette absence de place, de reconnaissance, engendre de l’incompréhension, voire de la violence. Accueillir les pères dans leur singularité, ça marche. Ici, ils se révèlent extraordinaires. » Sur sa belle lancée, l’association ouvre en novembre, à quelques mètres de ses locaux, une crèche familiale et un lieu d’accueil enfants-parents inspiré des maisons vertes créées par Françoise Dolto. L’un et l’autre seront ouverts sur l’extérieur. Gageons qu’une fois encore des parents y trouveront un soutien souvent bienvenu.

Katia Rouff

1Les prénoms ont été changés

2Aire de famille - 59/61, rue Riquet - 75019 Paris - Tél. 01 40 38 11 08

3Aire de famille loue les studios-relais à la Sonacotra

4L’association est locataire de l’appartement qu’elle sous-loue au jeune couple. Celui-ci perçoit une Aide personnalisée au logement (APL) directement versée au bailleur. L’association lui règle le complément et le refacture au jeune couple. Le bail glissant peut aller jusqu’aux trois ans de l’enfant

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