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Dossier en ligne > Éducation spécialisée

Publication n° 807 du 7 septembre 2006

Thèmes : Internat.

Les maisons d’enfants à l’épreuve du temps

Héritières des sinistres orphelinats d’antan, les maisons d’enfants à caractère social ont fait peau neuve et n’ont pas toujours bonne réputation. On les critique souvent, mais on ne sait pas s’en passer. Retour sur une institution incontournable

On connaît depuis quelques années une offensive contre les placements d’enfants jugés préjudiciables aux familles. On se souvient de la mise en accusation d’ATD Quart-monde prétendant que les séparations intervenaient surtout en raison de la pauvreté des parents. Le rapport Naves - Cathala (2000) fit justice de cette affirmation : « Aucun des enfants accueillis provisoirement ou placés, dont la mission a examiné la situation, n’a été séparé de « son milieu actuel » du seul fait de la pauvreté de ses parents, même s’il est impossible de nier l’importance du facteur « précarité » dans les séparations enfants-parents subies » 1 . Au premier rang des cibles des adversaires du placement, l’internat éducatif 2 qui n’a jamais eu très bonne presse. Bien des raisons peuvent expliquer ce déficit de crédit. Pourtant, parmi les arguments le plus souvent avancés, nombreux sont ceux qui ne se vérifient pas dans la réalité, relevant bien plus de la rumeur quand ce n’est pas de la mauvaise foi. Michel Chapponnais, directeur d’une maisons d’enfants à Versailles a publié récemment un ouvrage qui dresse un passionnant état des lieux sur cette question (lire l’interview). L’occasion pour nous de faire le point sur cet outil de protection de l’enfance 3 .

Un désamour qui remonte loin

L’abandon d’enfant reste, sous l’ancien régime comme après la Révolution française, extrêmement fréquent. Ainsi, au XVIIe siècle, il correspond dans la capitale à environ 30 % des naissances. L’aide qui pouvait être apportée aux mères et à leurs enfants fut pendant longtemps peu différenciée de l’assistance aux adultes. Les hôpitaux généraux et les hospices créés dès le Moyen Âge regroupaient indistinctement les enfants avec les vieillards, les indigents, les vagabonds et les infirmes. La mortalité infantile est alors terrifiante parmi ceux qui y trouvent refuge : beaucoup de bébés meurent en quelques mois, du fait du manque cruel d’hygiène et des maladies qui règnent en maître : scarlatine, rougeole, diphtérie et tuberculose font des ravages. En fait, jusqu’au XVIIIe siècle, aucune loi particulière ne protège l’enfance. La Révolution change la donne. La loi du 27 juin 1793 précise que : « La nation se charge désormais de l’éducation physique et morale des enfants connus sous le nom d’enfants abandonnés et qui seront désormais indistinctement appelés orphelins ». Un arrêté en date du 20 mars 1797 décide de confier les enfants pauvres ou abandonnés à des nourrices ou à des particuliers, afin qu’ils soient élevés et instruits. Dès que les orphelins atteignent leur douzième année, le versement des pensions s’arrête. Un décret du 19 janvier 1811 décide qu’au-delà de cet âge, ils seront placés en apprentissage chez des laboureurs et des artisans (pour les garçons), « chez les ménagères ou couturières ou dans les fabriques ou manufactures » (pour les filles). Point d’orgue de plus d’un siècle d’élaboration d’une législation organisant le statut de l’enfant assisté, la loi du 27 juin 1904 propose un dispositif de protection de l’enfance dont on retrouve encore les grandes lignes aujourd’hui. Y sont définis les bénéficiaires, les conditions d’attribution des aides aux mères veuves, divorcées ou abandonnées par leur mari, le régime tutélaire pour le pupille, le cadre budgétaire… L’Assistance publique se voit confier l’administration des enfants. Cette institution deviendra en 1964 la DDASS et changera à nouveau de nom avec la décentralisation des années 1980, au gré des départements. L’option qui a été prise de plutôt favoriser l’accueil familial n’a pas empêché la création d’internats. Dès 1888, apparaissent des orphelinats spécialisés dits « correctionnels ou de préservation » qui se chargent de ramener les enfants dans le droit chemin. La loi du 28 juin 1904 « relative à l’éducation des pupilles de l’Assistance publique difficiles ou vicieux » précise que le public concerné est celui des mineurs ne pouvant être confiés à des familles en raison de « leur indiscipline ou de leurs défauts de caractère. » Si celui qu’on désigne alors sous le terme de pupille commet « des actes d’immoralités, de violences ou de cruauté », il sera confié à l’administration pénitentiaire pour être orienté vers une maison pénitentiaire ou une colonie correctionnelle. Dès le début de la législation sur la protection de l’enfance, l’internat est donc utilisé comme une mesure répressive qui vise les enfants les plus rebelles et le placement familial est privilégié comme lieu de la bonne éducation. Pourtant, quand on le regarde de plus près, celui-ci n’a alors vraiment rien d’idyllique. Il arrive parfois que les enfants meurent au cours du voyage qui les mène dans les lointaines provinces où les attendent les familles d’accueil. La mortalité les frappe tout autant dans leurs nouveaux foyers du fait des dures conditions de vie qui leur sont faites et des maladies. Les nourrices ne sont en aucun cas inquiétées en cas de décès des pupilles. Ces placements sont pour elles, avant tout, une opération financière dans laquelle le bien-être de l’enfant n’a aucune place. En pratique, celui-ci sert le plus souvent de main-d’œuvre gratuite et restera souvent à l’âge adulte, comme ouvrier agricole. Bien sûr, le placement familial d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec cette situation. Les assistantes familiales se sont professionnalisées. Pour autant, le 119, le numéro de téléphone national pour l’enfance maltraitée place en tête des institutions faisant l’objet d’appel de plainte pour mauvais traitements… les assistantes maternelles (25,50 %) à quasi-égalité avec les écoles primaires (20,60 %)… les maisons d’enfants arrivant loin derrière avec 8 %. La cruauté des mœurs n’a jamais épargné aucun dispositif, tout comme d’ailleurs les efforts d’humanisation.

Un internat aux inspirations très diversifiées

Autre circonstance collant aux basques de l’internat, sa dimension qu’on imagine moins humaine et moins épanouissante, plus autoritaire et plus stricte. On cite fréquemment les Jésuites comme étant à l’origine même du concept même d’accueil des mineurs en pension. La pédagogie qu’ils mirent au point s’inspira largement des règles régissant la vie monastique : l’obéissance, la soumission à l’autorité, l’humilité y côtoient une vie rude, austère, ritualisée et disciplinée. Mais, étonnamment, ils sont aussi à l’origine du projet individualisé et du référent éducatif (qui prend alors le nom de directeur de conscience !) dont l’éducation spécialisée s’est emparée depuis. Ils tiennent aussi les parents à l’écart pour mieux régenter l’éducation de l’enfant. On retrouve là le reproche de substitution fréquemment fait aux méthodes des internats éducatifs contemporains. Mais ce modèle, même s’il a été premier, est bien loin de recouvrir la totalité des expériences éducatives. Des éducateurs et des médecins, ainsi que des mouvements d’éducation populaire et des pédagogues ont animé des lieux d’accueil bien différents. On peut citer Pestalozzi qui regroupe une cinquantaine d’enfants pauvres et orphelins dans un domaine à Birr, en Suisse. Adepte des principes éducatifs de Rousseau, il fonde le mode relationnel éducateur/enfant sur l’adhésion et la liberté ainsi que sur l’apprentissage de la vie communautaire. Pionnier de l’éducation populaire, il créera en 1806 un institut pour former des éducatrices de la petite enfance ainsi qu’un institut pour enfants sourds et muets. Il y a aussi les républiques d’enfants conçues comme des microsociétés, dotées de règles établies en commun et dont l’application repose tant sur les enfants que sur les adultes : la George Junior Republic fondée en 1885 et qui accueille sur 150 hectares les enfants pauvres de New York, la colonie de Gorki créée par Makarenko en Russie en 1919, en pleine guerre civile, qui regroupe des enfants vagabonds ou sans famille, ou encore la maison des orphelins créée par Janus Korczack à Varsovie. Il y a enfin ces expériences pédagogiques qui mettent tout particulièrement l’accent sur les libertés individuelles et la confiance dans les potentialités de l’enfant : c’est l’orphelinat du département de la Seine situé à Cempuis qui est réorganisé par Paul Robin de 1880 à 1893, c’est le domaine de La Ruche à Rambouillet qui fonctionnera de 1904 à 1917 ou encore le célèbre collège de Summerhill en Angleterre qui, ouvert en 1961, existe toujours. Du monachisme aux républiques d’enfants en passant par les mouvements pédagogiques nouveaux, les influences ont été multiples. Ces expériences très dissemblables ont cheminé côte à côte, donnant aux internats des contenus diversifiés allant du pire au meilleur.

Les dégâts du familialisme

Cela n’a pas empêché Bruno Bettelheim d’écrire une sentence qui allait alourdir encore la malédiction qui pèse sur l’internat : « La pire des familles vaut mieux que le meilleur des internats ! » 4 L’accusation est classique : la place des familles devrait être première dans l’éducation de l’enfant et l’internat par sa dérive substitutive chercherait non seulement à les remplacer, mais surtout à les évincer. On retrouve là une confusion très répandue, dénoncée depuis longtemps par Maurice Berger : l’idéalisation du lien de filiation au détriment de l’attachement. Ce qui permet à l’enfant de se structurer et de grandir dans de bonnes conditions, ce n’est pas tant de vivre avec ses géniteurs que de bénéficier de relations satisfaisantes avec eux. Ce dont il a besoin, ce n’est pas d’un lien avec ses parents biologiques qui serait par essence bon, mais de leur présence adéquate lui procurant un sentiment de sécurité et d’estime de soi ainsi qu’un plaisir partagé. Or, ces qualités, on ne les retrouve pas d’emblée chez les parents. Leur capacité d’attachement peut être suffisante et permettre un étayage suffisant. Mais elle peut tout autant s’avérer défectueuse et s’exercer d’une façon traumatisante, devenant alors source d’une excitation angoissante ou d’une désorganisation pathologique. Aussi ne faut-il pas hésiter à le proclamer haut et fort : « Il est des circonstances où les accidents de la vie obligent les institutions à se substituer aux parents pour le bien de l’enfant. » 5 Cela ne signifie pas qu’il faille le faire tout le temps et pour tous les enfants. Mais il arrive que cela soit nécessaire. Y renoncer, par principe et d’une façon générale, revient à sacrifier l’enfant au mythe de la famille « creuset de l’humanité » et « cellule de base de l’éducation » dans laquelle il faudrait le maintenir coûte que coûte. Il est de bon ton de s’appesantir sur la violence que représente la séparation de l’enfant d’avec sa famille. Trop souvent, on fait silence sur les souffrances qui l’ont précédée et qui n’ont pas de commune mesure avec le placement lui-même qui parfois constitue un véritable soulagement. Les risques du placement ne signifient pas un placement à risque, sauf à le considérer avant tout comme la punition et la déconstruction de la famille et non comme la protection et la reconstruction de l’enfant. Dernier argument venant prendre à défaut la critique familialiste contre l’approche substitutive de l’internat : en France, la moyenne de séjour des enfants en internat éducatif est pour 42 % d’entre eux inférieure à un an, 23,4 % à un an à peine et 14 % à deux ans. Les placements de 3 ou 4 ans ne représentent que 7 % du nombre d’enfants accueillis. Le système de protection de l’enfance en France aurait donc tendance non à garder trop longtemps les enfants hors de leur famille, mais à les y renvoyer très vite. D’où la mise en question de ce placement de si courte durée : « Peut-on en une année faire évoluer psychologiquement un enfant, réduire sa souffrance psychique, effacer plusieurs années de maltraitance, combler ses lacunes d’apprentissage scolaire ? » 6 La décision et la durée du placement ne doivent pas être prises pour satisfaire les parents ou leur « redonner leur dignité » mais en fonction de l’intérêt de l’enfant, qui pour être lié à sa famille, existe malgré tout séparément d’elle. Outil indispensable, l’internat éducatif doit être utilisé après une évaluation au plus proche de la situation de l’enfant et de sa famille. La préconisation de cette solution doit correspondre à un diagnostic précis. C’est ce que tentent de faire au quotidien les travailleurs sociaux. Quand Ségolène Royal, ministre de la Famille, annonça en 2001 sa volonté de réduire de 50 % les placements, un groupe de professionnels la moucha avec pertinence : « 50 % de placements en moins et/ou 49,9 % d’enfants malheureux en plus ! » 7 .

Jacques Trémintin

1« Accueils provisoires et placements d’enfants et d’adolescents », Pierre Naves et Bruno Cathala, La Documentation Française, p.25

2On compte dans notre pays 150 000 enfants séparés de leur famille, dont 100 000 sont placés en famille d’accueil, en lieu de vie, chez des tiers dignes de confiance ou chez un membre de leur famille et 50 000 accueillis en internat éducatif.
Les institutions de placement se répartissent en :
•199 foyers départementaux de l’enfance (dont 188 en gestion publique) accueillant 9879 mineurs. 38,7 % d’entre eux disposent d’une capacité supérieure à 50 places. Ils reçoivent 73 % de leurs pensionnaires sur décision de justice, 13 % l’étant par décision administrative, 11 % par délégation de l’autorité parentale ou par tutelle. Seuls 1,4 % ont le statut de pupille. 57,2 % des mineurs accueillis y font un séjour inférieur à trois mois, justifiant ainsi du rôle de gestion de l’urgence dévolu aux FDE. À l’issue du séjour, 41 % des mineurs retournent dans leur famille et 38,8 % sont orientés vers un autre placement.
• 1126 maisons d’enfants à caractère social (dont 61 en gestion publique) accueillant 41 800 mineurs. 52,3 % d’entre elles disposent de 26 à 75 places (2,6 % proposent plus de 100 places). 41,2 % des mineurs concernés sont adressés par l’aide sociale à l’enfance (mesure judiciaire et administrative), 32,7 % l’étant directement par le juge des enfants. 68,6 % arrivent directement des familles, 20 % ayant été réorientés depuis un autre établissement. 49,6 % séjournent moins d’un an. 52,3 % des mineurs placés retournent dans leur famille à l’issue de leur séjour.
• 17 villages d’enfants accueillant 900 mineurs. La gestion est exclusivement associative. 68 % des enfants sont issus de placements antérieurs. 84,7 % d’entre eux sont confiés directement par l’aide sociale à l’enfance. 30,1 % y séjournent plus de 5 années, 23,3 % deux années et 19,3 % moins d’une année

3« Placer l’enfant en institution », Michel Chapponnais, Dunod, 2005 (lire la critique)

4 in « La forteresse vide », Bruno Bettelheim, Gallimard Commander ce livre)

5Michel Chapponnais, opus cit. p.51

6Michel Chapponnais, op. cit. p.118

7Association nationale des professionnels et acteurs de l’action sociale et sanitaire en faveur de l’enfance

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