N° 807 | du 7 septembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 septembre 2006

Suppléance ou substitution : quel rôle pour les maisons d’enfants ?

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Michel Chapponnais et Gilles Chenet sont tous deux directeurs d’une maison d’enfants à caractère social. Leurs avis divergent quant aux fonctions que doit jouer cet outil. Nous avons proposé à chacun de s’expliquer [1]

L’internat éducatif a mauvaise presse en France : quelles en sont à votre avis les raisons ?

Gilles Chenet : Je vois plusieurs causes à cela, tout d’abord la méconnaissance de ce qu’il s’y fait. Tout un imaginaire constitué de représentions subjectives les plus diverses se projette sur eux. Du fantasme sécuritaire en passant par la rééducation et le redressement jusqu’à l’abandon, les images que l’on en a correspondent bien souvent à des époques révolues. Les internats ont une histoire qui les enracine dans ce contexte et dont ils peinent à se débarrasser.

L’autre raison est qu’en masquant l’enfant, l’internat offre les parents au regard collectif qui les stigmatise, faisant abstraction de leurs potentiels pour ne mettre en avant que leurs dysfonctionnements. De plus, l’internat arrivant souvent en fin de parcours lorsque tous les autres types de mesure ont échoué, viendrait symboliser le fiasco définitif des parents.

Enfin je crois que les résultats de ces prises en charge sont difficilement évaluables et que l’on n’a pas forcément su le faire. La pertinence des placements n’est pas démontrée à long terme, ce qui entraîne parallèlement l’idée souvent véhiculée que cela coûte trop cher face à des résultats aléatoires.

Michel Chapponnais : Plutôt qu’internat éducatif, nous devrions dire « les internats » car il règne une grande diversité parmi le millier de structures existantes du fait des enfants, des adultes qui les habitent et des moyens variables mis à la disposition de chacune (personnel, équipement, environnement). Rappelons que l’internat scolaire se porte plutôt bien mais que l’internat éducatif spécialisé est souvent associé à l’idée d’enfermement, de milieu clos contraignant. Le collectif de nos jours sied mal, individualisme oblige.

En matière d’internat, chacun y va de sa subjectivité en fonction des expériences qu’il a vécues ou des représentations qu’il s’est forgées. Disons rapidement que l’internat est associé à l’idée de séparation, parfois douloureuse mais parfois salvatrice, nous y reviendrons. On opère souvent un amalgame entre le concept d’internat et celui de placement contraint : dans ce cas la fonction colore l’organe, pourtant il y a des placements volontaires qui satisfont l’enfant et la famille.

Certains opposants au placement se laissent emporter par l’idéologie familialiste en oubliant que la famille est aussi le lieu privilégié de la maltraitance, même si chacun rêve d’une famille heureuse et harmonieuse. Nous avons à connaître des familles maltraitantes voire tortionnaires dont les compétences sont difficilement mobilisables, hélas ! Aussi, il existe toute une littérature libératrice et ancienne, à l’encontre du placement du très jeune enfant (Spitz, Bolwby, Aubry, etc.) dont les conclusions ont été étendues abusivement à tout placement.

Durant les années 2000 à 2003 nous avons vu s’épanouir un discours anti-placement qui visait à réduire de moitié le nombre d’enfants placés. Les professionnels se sont même engagés dans un débat entre substitution et suppléance parentale comme s’il fallait choisir entre deux postures supposées opposées plutôt que complémentaires. Tout ceci contribue à façonner une représentation collective du placement. Enfin, si l’internat a mauvaise presse, c’est que les structures ne communiquent sans doute pas suffisamment sur les services qu’elles rendent.

Quels sont les avantages et inconvénients majeurs de cette forme de prise en charge ?

Gilles Chenet : Tout d’abord les internats ont le mérite de protéger et d’offrir un cadre de vie cohérent à des jeunes qui ne peuvent bénéficier de suffisamment de sécurité psychique et physique à leur domicile. De par la prise en charge globale qu’ils proposent, ils restent encore une bonne réponse dans un certain nombre de situations. Enfin ils possèdent des moyens importants en terme de savoir-faire, de techniques, d’outils et d’équipement.

Les inconvénients sont nombreux : le déplacement des usagers vers des lieux qui leur sont étrangers les coupe de leur réseau affectif, social, de leurs repères et parfois de leur histoire. Ensuite le placement invalide l’autorité parentale et empêche une juste évaluation du lien. La capacité à être parent, la parentabilité, est ainsi peu sollicitée car il est plus simple de faire à leur place. De plus l’internat a été pensé pour donner des réponses en plein qui laissent peu de marge aux acteurs. Ainsi l’usager, loin de bénéficier de ce qui lui est apporté, met souvent en échec la mesure qui, agissant en trompe-l’œil, dissimule une partie de la réalité.

En effet, à partir du moment où l’enfant se trouve sous le regard permanent de l’institution, celle-ci tend à croire qu’il se trouve dans le meilleur des mondes possibles pour lui. Intervenir en direction d’un usager « captif » donne l’illusion que le maîtriser va le rendre éducable et réceptif aux stimuli. Cela masque en fait un ensemble de paradoxes et de phénomènes parasites liés au conflit de loyauté que le placement induit. Plus l’institution se montre bonne et pallie les carences, plus le jeune constate en retour les failles parentales. Ce phénomène provoque chez lui une tendance à rejeter ce qui lui est apporté, dans le désir inconscient de renarcissiser ses parents, ce qui peut expliquer en partie les ruptures de placement.

Dans le même temps les parents qui se vivent dépossédés et jugés, qui sont assignés à montrer leur capacité à faire aussi bien que les professionnels mais ne peuvent pourtant compter sur les mêmes moyens qu’eux, vont avoir tendance à interdire à leur enfant de réussir et d’aller bien (pour preuve, la récurrence des échecs scolaires chez les enfants placés). Souvent l’adolescent fugue afin d’aller vérifier qu’il appartient toujours au système familial.

Parfois parents et enfant vont viser un projet commun : le retour au domicile non pas comme fruit d’un cheminement négocié mais dans un rapport de force avec l’institution. On assiste alors à un bras de fer permanent entre les acteurs qui vont mobiliser leur énergie en visant l’appropriation de l’enfant par l’une ou l’autre des parties, ce que j’appelle le syndrome de séparation. J’évoque surtout là les placements judiciaires ou contraints mais ces difficultés n’en restent pas moins présentes par certains aspects dans le cadre administratif car derrière l’accord des parents peut se profiler leur désengagement ou faire porter à l’enfant lui-même la responsabilité de ses difficultés.

Enfin, l’internat peut créer une dépendance qui habitue l’usager à tout recevoir de l’institution, ce qui oblitère la perspective de son retour en famille dans laquelle le niveau de satisfaction ne serait plus aussi bon, ainsi les parents perdent petit à petit toute capacité et parfois toute volonté de se mobiliser, ce qui débouche sur des placements au long cours.

Michel Chapponnais : Commençons par les inconvénients. L’absence d’une véritable politique de diagnostic des difficultés de l’enfant conduit les travailleurs sociaux à orienter des enfants qui présentent des troubles graves dans des structures à caractère social qui ne sont pas équipées pour faire face aux besoins de ces enfants. Les dossiers d’admission sont souvent argumentés d’un point de vu social, économique ou scolaire, alors que parfois les besoins réels relèvent plutôt de la pédopsychiatrie. Les enfants sont alors admis au nom du service rendu à tous publics ou plus prosaïquement, pour des causes budgétaires liées au nombre de journées à réaliser.

Pour certains enfants « cas limite « , le séjour en milieu collectif d’ailleurs est une contre-indication du fait de leurs difficultés de relation à l’autre. Là encore, le choix des conditions de placement doit être évalué et diagnostiqué. De fait, le placement en milieu collectif doit répondre à une indication réfléchie pour que le thérapeutique de la séparation ne se dissolve pas dans le caractère hôtelier du placement. Les avantages à présent : pour peu que le projet de l’établissement alterne les temps de vie collectifs et les moments d’écoute individualisée, qu’il reste ouvert sur l’extérieur et soucieux de la parole de tous les enfants, l’internat est un réel outil de changement psychique. Cela suppose une équipe qui ne soit pas seulement un groupe de personnes. Seule une équipe pluridisciplinaire, possédant une culture de diagnostic et de projet, peut prendre le relais auprès d’enfants qui parfois peuvent être usants.

Par ailleurs, pour les parents, il est parfois plus facile de confier leur enfant à une structure qu’ils qualifient pudiquement d’internat scolaire plutôt que de les confier à une bonne famille avec qui ils seront en rivalité. Enfin, dans les situations où l’enfant doit être protégé de ses parents, une institution peut être un réel rempart.

Faut-il développer les formes alternatives au placement en maison d’enfants ?

Gilles Chenet : Bien sûr c’est inexorable et une tendance lourde existe déjà. Des formes alternatives s’expérimentent sur le terrain allant de l’accueil séquentiel jusqu’au retour accompagné dans le milieu d’origine. Nombre de projets ont vu le jour, le SAPMN (service d’adaptation progressive en milieu naturel), l’accompagnement éducatif externalisé et d’autres dont le socle commun est une praxis qui vise à sortir des réponses substitutives en donnant aux usagers les moyens de devenir acteur de leur devenir.

L’internat se repositionne en partenaire des parents autour de l’enfant et non plus en rival, met en œuvre un processus qui tend à créer les conditions suffisantes de sécurité et d’éducation au domicile. Le mineur souffrant de son placement tout en ayant besoin de ce qu’il lui apporte, les parents tout en n’arrivant pas à garantir le cadre nécessaire revendiquant son maintien ou son retour auprès d’eux, il fallait faire disparaître ce point d’achoppement afin que l’aide devienne pertinente et acceptée. C’est en considérant l’hébergement dans l’internat comme une modalité et non plus comme une finalité que de vraies alternatives se sont esquissées.

Même si cette approche pose encore bien des questions, éthiques, légales, économiques, on constate un mieux-être des jeunes, une confiance nouvelle qui s’installe entre parents et professionnels et des prises en charge beaucoup plus courtes. Ainsi l’internat, plus que de contenir et d’éduquer, devient un vecteur d’éducation et de parentalisation. Les moyens humains, techniques, matériels dont il dispose sont mis à disposition du binôme familial, il s’initie un travail de coéducation qui évacue les conflits, la souffrance et permet à l’énergie des acteurs de se centrer sur l’intérêt de l’enfant. Les enjeux de rivalité tombent d’eux-mêmes car tous concourent au même objectif.

Mais ces alternatives demandent maintenant à être instituées afin de devenir modélisables. Je crois que les professionnels qui travaillent dans les internats sont sortis des positionnements idéologiques dans lesquels il faudrait choisir entre placement ou famille. Il est nécessaire à la fois de protéger l’enfant tout en y associant les parents. Dans ce sens les internats restent de formidables outils à condition qu’ils s’adaptent et évaluent leurs actions tout en les faisant connaître.

Michel Chapponnais : Oui pour les situations d’immersion ou de départ progressif et pour les situations qui ne relèvent pas de la nécessité d’une séparation thérapeutique affirmée. Pour les autres situations, cet assouplissement ne doit pas conduire à des marchandages de séjours entre la famille ou l’institution, ni à une abdication du rôle protecteur de l’établissement.

Pour évoluer, certains enfants ont besoin de se sentir protégé de leurs parents par un tiers bienveillant mais ferme. Dans les situations d’abus sexuels présumés, là où le secret empêche l’enfant de penser, il n’y a révélation que s’il y a attachement aux éducateurs, à la structure. Pour cela il faut du temps, car un enfant ne change pas en quelques semaines ou quelques mois.

De même, tous ces enfants empêchés de penser ont besoin d’une scolarité spécialisée qu’ils peuvent trouver durant le placement pour peu que l’établissement dispose d’une école interne spécialisée. Il est illusoire de séparer le cognitif de l’émotionnel. Pour conclure, il n’y a pas de formes de prises en charges souveraines mais il faut se garder de placer en aveugle ou de rester sourd aux bénéfices du placement.

Réponse de Gilles Chenet à Michel Chapponnais
- Malgré son professionnalisme indéniable, les propos de Michel Chaponnais alimentent la rhétorique qui participe à la mise à l’écart du système familial par les professionnels socio-éducatifs au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant considéré comme élément isolé. C’est le même discours qui a dominé pendant des décennies en justifiant les solutions primaires de substitution tout en taxant d’idéologie familialiste toute volonté de remettre la famille au centre de l’intervention.

Bien sûr, si l’on suit le raisonnement de Michel Chaponnais, l’internat idéal ne devrait abriter que les seuls usagers dont les parents représentent un danger avéré et avec lesquels aucun travail n’est possible ou avec lesquels tout à été tenté, mais est ce que cela correspond à la réalité ? La réponse est bien entendu négative, les enfants maltraités et abusés ne constituent qu’une minorité des usagers accueillis. Mais prendre d’emblée des exemples extrêmes masque tous les autres et sert bien souvent à justifier cette approche. La matérialisation de la protection, par le recours à des murs protecteurs sacralisés, concourt à l’illusion qu’elle ne peut (ne doit ?) se penser autrement.

Réponse de Michel Chapponnais à Gilles Chenet
- Bien sûr que d’emblée nous devons avoir une position empathique et de soutien avec les parents, mais il ne faut pas craindre, dans certaines situations, qu’ils soient « dépossédés » car les enfants, sujets en devenir, ne sauraient être des objets de possession… Dans les situations de maltraitance, il convient de faire en sorte que le parent maltraitant se départisse de cet objet et que l’enfant, prenant une distance, développe un regard critique sur le parent qui l’a malmené. Les liens dont on parle si souvent sont parfois plus des garrots que des attaches. Restaurer les liens soit, mais il faut du réalisme, du pragmatisme et de l’évaluation…

La séparation n’est pas une fatalité, un discrédit, ce peut être une mesure salutaire tant pour l’enfant que pour la famille. Rompre avec ses attaches peut être une perte irremplaçable ou un déchirement constructif et un nouveau départ. D’autre part, il est parfois des compétences parentales qui, malgré les bonnes volontés, ne pourront jamais être mobilisées au regard de nos moyens. L’idéologie de la famille et celle du parent biologique pèsent lourdement sur les jugements et sur les fins de placement. Le retour en famille ne devrait pas être prononcé en fonction d’une durée, ou d’une parentalité idéalisée.

Ces derniers temps le placement se porte court, méfions-nous de la mode, elle ne convient pas à tous. Pour les enfants victimes, il ne saurait y avoir une alternance négociée jusqu’à la déliquescence du bénéfice thérapeutique de la séparation. La modernisation n’est pas une affaire de longueur, mini ou maxi, mais une affaire de qualité et de sujet à protéger. Il faut trouver les moyens de diagnostiquer, certes pour rendre compte de nos pratiques et satisfaire la loi… mais surtout nous devons arrimer nos actions à une évaluation clinique au service des enfants qui nous sont confiés et des parents par répercussion.


[1Michel Chapponnais est directeur de la maison d’enfants « Les Marronniers » à Versailles, auteur de « Placer l’enfant en institution : MECS, foyers éducatifs et village d’enfants », Dunod, 2005.
Gilles Chenet est directeur de la maison d’enfants « Marie Dominique » à Vernaison (près de Lyon), auteur de « En finir avec le placement ou j’habite chez mes parents »,
éditions Jeunesse et droit, 2004, (lire la critique)


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