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Publication n° 726 du 21 octobre 2004

Thèmes : Insertion.

Valoriser et accompagner les jeunes en difficulté

Les jeunes des quartiers sont trop souvent réduits à leurs difficultés ou à leurs problèmes d’insertion, alors que certains ne demandent qu’à faire entendre et soutenir leur potentiel, en termes de projets, parfois sous forme de création d’entreprise. Quelques initiatives allant dans ce sens — dont celle initiée par le ministère de la Ville — mettent en lumière les richesses ainsi exploitables. Quel accompagnement pour ces entreprises de valorisation ?

Les jeunes des quartiers relégués — Jean-Louis Borloo, lui, les préfère « vulnérables » à « sensibles » (Cent minutes pour convaincre, France 2, 23 septembre 2004) — recèlent des potentiels souvent ignorés. Or, il suffit que certains projets soient soutenus un minimum pour qu’ils prospèrent, s’apparentant parfois à de véritables réussites sociales : création d’un site Internet de vente d’artisanat, lancement d’une maison de production tournée sur les projets de quartier, d’une radio, d’une entreprise de taxis collectifs… (lire LS n° 666).
La première édition d’un concours dénommé Talents avait été initiée en 1997 par le réseau des boutiques de gestion, suivant un modèle prévalant au Québec, suivie d’une autre deux ans plus tard. Le réseau créait, en 2001, l’association Concours talents, avec le soutien de France Télécom, France Active et la Macif. Parallèlement, en 2002, le ministère délégué à la Ville et à la Rénovation urbaine lançait la première édition de l’opération Talents des cités, les deux formules fusionnant l’année suivante. Cette année, une nouvelle catégorie a été créée, Talents des dynamiques rurales, de même qu’un prix national, Talents Développement.
Le concours Talents des cités, véritable « opération phare de la dynamique des quartiers », a donc été mis en place en 2002 par le ministère de la Ville pour valoriser et rendre plus visibles les initiatives des jeunes des quartiers sensibles. Le réseau des boutiques de gestion a coordonné la deuxième édition (2003), avec un certain nombre d’acteurs locaux : France Active, l’Adie, France initiative réseau, DEFI jeunes-INJEP, les missions locales … Le processus reste le même : lancement officiel en janvier, diffusion et information dans l’ensemble du territoire ; trois mois plus tard, le 30 avril, clôture des inscriptions et sélection des candidatures sur vingt régions ; les candidats sont présentés à des jurys régionaux, exposent leur projet, se font connaître. Une soixantaine de jurys — soit environ 450 structures partenaires — choisit au mois de juin, les meilleures idées en fonction de critères établis : « cohérence de leur démarche de création », force de conviction, professionnalisme, dynamisme… Les lauréats sont désignés en novembre. Quelques entreprises ou fondations d’entreprise soutiennent aujourd’hui l’idée : Caisses d’épargne, Casino, Schneider Electric, fondation Auchan pour la jeunesse, fondation d’entreprise RATP pour la citoyenneté, etc.
« Nous pensons que chacun, chacune, est porteur de son propre avenir, à condition qu’on lui en donne les moyens » : le réseau des cent vingt-cinq boutiques de gestion, pour ce qui le concerne, a accueilli 43 000 porteurs de projets pour la seule année 2002, et facilité la création ou la reprise d’environ 8000 entreprises. Des prospecteurs d’initiatives locales, possédant la culture des quartiers et les compétences requises en gestion de projets, pourraient émerger comme nouveau métier, afin de découvrir les talents, de susciter des initiatives et d’informer.

Des idées par dizaines

Le « potentiel des quartiers » permet le plus souvent de créer de l’emploi dans les zones reléguées, et pour cela les projets de Talents des cités retenus recevront une bourse de 3000 euros. La promotion 2003 avait présenté une réelle diversité d’intentions et de parcours : poésie urbaine, création de télé boutique, société de transport de marchandises express, chorégraphie, restaurant, etc. Moyenne d’âge : 29 ans, mais certains connaissaient là leur première expérience professionnelle.
Ils sont tous enfants de ces fameux quartiers, souvent stigmatisés. La jeune marseillaise Aïcha Boughanmi crée ainsi son entreprise de recyclage de consommables informatiques. À Villeurbanne (69), Nina Belameiri réussit à monter un commerce alimentaire ambulant de nuit, DJ Faim. À Maubeuge et dans le même ordre d’idées, Brahim Ait Amar, 28 ans, fonde son épicerie, Food store story, pour sortir d’une période de chômage. Auparavant, il avait travaillé deux ans dans une usine d’automobile, avant de s’en faire licencier. Pour mener à bien son entreprise, la boutique de gestion locale l’a aidé à décrocher deux prêts de 3300 euros chacun. À Creil, Zehar Amimar, 31 ans, suit des formations en gestion et informatique avant de réussir à créer sa propre entreprise de téléphonie, World Z. Phone. Un autre jeune homme, Tarek Bouarfa, 23 ans, monte à Charleville-Mézières (08) une téléboutique, sorte de point phone permettant de téléphoner à moindre coût, avec des opérateurs alternatifs. Abdellatif crée son entreprise de transport de courrier, Laure dépose le brevet d’une danse de rue afro-jamaïcaine, le Ragga Jam, Souleymane devient auteur de poésie urbaine, Georgette monte un restaurant spécialisé dans la cuisine exotique… Les idées fourmillent : d’autres réalisent un commerce de chaussures bon marché, une société de presse, une épicerie orientale, une société de fourniture de pièces détachées automobiles d’occasion… Etc.
Un an après la création du concours, la première génération des « ambassadeurs de la réussite » a tiré un bilan de son action dans les quartiers, largement positif : enthousiasme, développement des sociétés, travail de chef d’entreprise mené de front avec celui de promoteur de l’initiative auprès des jeunes du quartier… 1
Outre le concours Talents des cités — dont les lauréats doivent être connus le 20 novembre 2004 —, d’autres initiatives ont vu le jour : ainsi l’association Africagora a-t-elle recensé, en septembre dernier, les « talents de la diversité » au cours d’un forum pour l’emploi des cadres et jeunes diplômés issus des minorités et des quartiers. Le 10 décembre, la même association prévoyait un salon de l’éducation et du recrutement des talents de la diversité, appuyé par des forums dans les régions.

Un réel travail sur la valorisation

Au plan national comme à l’échelle internationale, cette question de la valorisation des jeunes s’impose de plus en plus comme un cadre de réflexion pertinent pour l’orientation des politiques de jeunesse : en mars dernier par exemple, à Mâcon, le forum Jeunesses et politiques publiques avait mis en évidence une ligne de tension oscillant « entre stigmatisation et valorisation de la jeunesse, entre jeunesse comme danger et jeunesse comme ressources ». Six mois plus tard, le conseil international des politiques nationales de la jeunesse (International council on national youth policy, ICNYP), tenu à la fin du mois de septembre à Addis-Abeba (Éthiopie) en lien avec le programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD), réaffirmait lui aussi la nécessité de « mettre l’accent sur les potentialités des jeunes et pas seulement sur leurs problèmes ». Las ! En France, on apprenait le 22 septembre 2004 que le budget de la jeunesse baissait de… 4,1 %, même si 59 millions d’euros restaient dévolus pour la participation des jeunes à la vie sociale, et 83 millions d’euros au développement de la vie associative.
Comment, sur le terrain, travailler cette question de la valorisation ? Au cours de l’année 2003/2004, en banlieue parisienne, des rencontres régulières ont focalisé l’attention de divers acteurs sur le développement du potentiel des jeunes dans les activités extrascolaires. Il en est ressorti que cette démarche de valorisation était « facteur de cohérence, d’efficience dans la politique territoriale éducative et d’insertion socioprofessionnelle, et donc dans la qualité de vie des habitants », mais aussi « levier de mobilisation dans le management du projet de service ». Le concept était en outre analysé comme outil de transformation sociale, par un changement de regard des jeunes sur eux-mêmes, sur leurs opportunités d’évolution sociale et sur la relation aux adultes « référents ». Deux enjeux étaient toutefois distingués : quelles implications de cette démarche de valorisation, et quelles modalités de travail en réseau ?
En termes de pistes de travail ou de perspectives, l’idée serait de faire évoluer les métiers, d’adapter les pratiques, de développer les opportunités d’échanges entre les différents interlocuteurs et de permettre l’accès à des formations ciblées. En outre, la question du partenariat, des interactions entre les différents « opérateurs jeunesse » — services jeunesse des communes, maison des jeunes et de la culture, mission locale, relais jeunes, club de prévention et protection judiciaire de la jeunesse — a été évoquée, chaque structure étant invitée à « conjuguer sa politique avec une dynamique territoriale d’ensemble respectueuse de l’autonomie de chacun inhérente au travail en réseau ».
Au final, trois propositions ont donc été émises : clarifier les missions des différents intervenants sur ces objectifs de valorisation et les modalités d’accompagnement, occasionner des rencontres partenariales plusieurs fois par an, adapter les pratiques professionnelles. Concernant ce dernier point, il s’agirait de mieux analyser les pratiques, de mettre en place une formule de formation-accompagnement, et de développer une « organisation apprenante, favorisant l’échange d’expériences et de savoir-faire entre collègues ».

Comment revenir sur une image détériorée ?

En effet, la question est là : comment permettre à des jeunes ayant le sentiment d’être stigmatisés, de n’être jamais écoutés, parfois installés dans la précarité de l’emploi, de s’engager dans un projet d’avenir ? Comment faire valoir leur potentiel, auprès de l’extérieur mais aussi d’eux-mêmes, d’autant plus quand ils se censurent et intériorisent un sentiment de dévalorisation ? Par ailleurs, comment concilier approche individuelle et collective, et formaliser des objectifs adaptés ? De quelle manière porter attention aux facteurs de réussite ? Une relation contractualisée, un climat de confiance, la recherche de la régularité des contacts et de la solidité des relations partenariales, la fiabilité des informations, le coaccompagnement, tout cela peut aider…(lire l’interview de Marie-Christine Freire)
Les contrats éducatifs locaux, par exemple, ont pour objectif d’identifier la contribution des activités d’animation au développement des ressources des jeunes. Mais il est nécessaire de valoriser les potentiels tout en favorisant initiative, autonomie et engagement collectif : la préparation et la mise en œuvre d’échanges internationaux sont à cet égard particulièrement positives. De même, adapter des travaux selon les projets pour leur donner du sens peut s’avérer intéressant : ainsi, rétribuer des travaux dans un centre aéré pour financer des bourses BAFA… En outre, savoir intégrer comme outils d’insertion à part entière les activités associatives, artistiques, culturelles et sportives est chaudement recommandé.
Le jeune — qui ne peut alors être considéré comme bénéficiaire d’assistance, mais bien comme acteur à part entière — doit progressivement acquérir, par son vocabulaire et les outils qu’il emploie, confiance en ses propres ressources. Ainsi, pour ceux qui ont un faible niveau scolaire, les compétences acquises dans la pratique de certaines activités doivent être d’autant plus mises en valeur.
Des préconisations pour mobiliser le travail en réseau sont émises en direction de ces mêmes services jeunesse : fiabilité des informations données, organisation d’un suivi conjoint en cas de coaccompagnement, capacité à affronter les questions des jeunes sans pour autant apporter une réponse immédiate, privilégiant la réflexion entre partenaires et le temps de l’analyse des pratiques… Les missions doivent être identifiées, de même que les spécificités des différents intervenants de l’accompagnement. Pour faire le lien entre les différents partenaires, une rubrique « compétences développées dans les activités diverses » est conseillée pour compléter la fiche d’accueil en mission locale.
Cet enjeu — restaurer des images dégradées, redonner confiance, valoriser ce qui peut l’être — est certainement une des clés de voûte d’une meilleure cohésion sociale.

Léo Grenel

1La blanchisserie de Fatima et l’épargne des « HA. SO. FA »

• A 34 ans, Fatima Nassiri élève seule ses deux enfants, dans un quartier « difficile » d’une petite ville de la région Poitou-Charentes. Successivement auxiliaire de vie en maison de retraite, employée en restauration, puis dans une blanchisserie, elle finit par s’établir à son compte. Son Fer à dix sous — c’est le nom de son entreprise de blanchisserie —, aujourd’hui créateur d’emplois, a été aidé par la boutique de gestion, puis financé par l’association pour le droit à l’initiative économique (ADIE) à hauteur de 3050 euros et doté d’une prime EDEN (Encouragement au développement d’entreprises nouvelles) de 6098 euros émanant de la direction départementale du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle (DDTEFP). L’accompagnement a été de cinq mois.

• Sonia, Farida et Hayette, respectivement 22, 19 et 23 ans, sont nîmoises, originaires et habitantes de deux quartiers relégués. Elles ont eu une idée originale pour aider les jeunes à partir en vacances à moindre coût : entre 16 et 25 ans, ceux-ci sont invités à épargner pour un projet de loisirs entre 15 et 45 euros par mois. Déposé à la banque, le pécule se bonifie au fil des mois. Leur association, créée avec les premières lettres de leurs prénoms, HA. SO. FA, est adhérente à Bourse solidarité vacances, ce qui permet d’accéder aux offres des comités d’entreprise du dispositif. En outre, elles peuvent apporter un soutien logistique aux jeunes porteurs de projet, en organisant une buvette, en servant de caution ou en sollicitant une subvention pour mettre en place des actions. Pour mener à bien leur entreprise, les trois jeunes femmes se sont adressées à la direction départementale de la jeunesse et des sports qui, par l’intermédiaire de Ville Vie Vacances, leur versera 1500 euros. Le centre social de Nîmes leur fournit un local, et elles ont bénéficié d’un accompagnement associatif pendant quinze mois pour créer leur affaire. En sept mois, 81 jeunes sont partis en vacances grâce à cette épargne. L’association compte cinquante adhérents, la cotisation étant de 2 euros.

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