N° 726 | du 21 octobre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 octobre 2004

« Il faut savoir à quoi rêver et pourquoi rêver »

Propos recueillis par Guy Benloulou

La rencontre des acteurs de terrain et des jeunes en difficulté doit connaître une certaine continuité et pas seulement durer le temps d’une activité ponctuelle pense Marie-Christine Freire, chargée de mission au Conseil national des missions locales. C’est possible, explique-t-elle, à condition de le vouloir et que les moyens suivent : « Le regard qui est porté sur les jeunes doit éveiller chez eux une confiance dans un possible »

Comment valoriser les compétences des jeunes dans les cités ?

Vouloir développer les ressources des jeunes, et leurs compétences, devrait favoriser avant tout la place que nous leur attribuons et celle qu’ils souhaitent prendre en tant qu’adulte dans cette société. On comprend bien que chacun ne bénéficie pas des mêmes dynamiques et ne se retrouve pas à 18 ans avec les mêmes ressources, ni les mêmes compétences. L’effort des politiques se doit de penser ces inégalités pour donner les meilleures chances à ces générations futures. Il convient non seulement de dépasser le seul objectif sécuritaire pour poser la question de notre devenir et celui de nos enfants dans ce monde en mutation.

Les repères bougent ; ils entraînent pour tous, parents éducateurs, enseignants, et professionnels du champ social, une incertitude, une impuissance, et beaucoup de questions, voire du désarroi. Il est parfois tentant de créer des réponses spécifiques à un public, lorsque les acteurs locaux ne trouvent pas la réponse adaptée aux jeunes. Il arrive que des structures d’insertion, constatant que la population dont ils ont la charge rencontre des difficultés dans l’accès à des services ou à des associations, leur proposent des activités sportives ou culturelles (théâtre) de quelques semaines, associant à cela des actions de prévention contre la toxicomanie ou les maladies sexuellement transmissibles.

Cet accompagnement facilite le développement des compétences des jeunes tout en le mettant en garde contre certaines pratiques dangereuses. De plus, associer une pratique qui développe des ressources à une conduite à risque ne donne pas souvent la liberté au jeune de développer des ressources propres. Rajoutons que le regard porté sur les jeunes peut parfois abusivement les considérer comme population à risque. Nous pouvons penser au contraire que le rôle des acteurs de terrain est bien celui de favoriser dans le temps l’accès à des formes d’expression et d’initiatives en s’appuyant sur des réponses de droit commun ou du moins des réponses qui ne les stigmatisent pas.

Justement, ces acteurs de terrain (animateurs, éducateurs, et autres…) sont-ils selon vous prêts à modifier leur pratique pour développer ce type d’approche avec les jeunes ?

Interroger la capacité à se mobiliser, à imaginer un projet et développer des compétences, suppose pour les acteurs locaux et pour les jeunes de savoir à quoi rêver et pourquoi rêver ? Est ce bien possible dans des situations d’emploi précaire, de difficultés multiples d’imaginer un « devenir » ? Si certains jeunes bénéficient d’un bon balisage, un bon investissement culturel, éducatif qui leur permet de développer des ressources suffisantes pour se projeter, il n’en est pas de même pour d’autres.

La rencontre des acteurs de terrain et des jeunes constitue alors un début « d’aventure » susceptible d’apporter une ouverture et une nouvelle dynamique, pourvu que cette approche se développe dans une certaine continuité, en interrogeant sans cesse le sens des propositions et en évitant toute stigmatisation. Ce nouveau regard qui leur est porté doit éveiller une confiance dans un « possible ». On comprend que cela engage autant les acteurs de terrain que les élus et les politiques locales. Cette rencontre et la recherche de réponses adaptées, interrogent tout adulte jusqu’au bailleur de logement, l’association sportive ou culturelle susceptible de répondre et de participer ainsi au développement des compétences de cette population.

Dans cette optique, certains professionnels sont tentés de considérer les difficultés individuelles des jeunes comme le handicap premier à la mise en place d’un processus d’insertion et de son parcours. Développer ses compétences, passerait par la résolution de ses conflits personnels ; une injonction qui renvoie à l’individu les difficultés qu’il rencontre dans cette société. Pour d’autres à l’inverse, modifier et intervenir au niveau de l’environnement, du contexte social, économique, culturel, ouvre de nouvelles perspectives et devient un préalable pour dynamiser le potentiel individuel des jeunes. Cette seconde approche ne se cantonne pas à un accompagnement individuel, mais s’appuie sur une ingénierie collective qui commence par développer le système à penser des professionnels et des acteurs locaux sur les situations locales et sur des réponses connues ou à inventer.

Existe-t-il des expériences de terrain qui montrent qu’en développant les compétences des jeunes, on peut réussir leur insertion sociale et professionnelle ?

Oui, bien sûr ! Ainsi à Pompey en Lorraine, sur un territoire touché par la crise économique après la fermeture des mines, plusieurs professionnels de l’insertion et du champ social ont été sollicités à maintes reprises par les jeunes demandeurs d’emploi pour les sortir de leur isolement et de leur détresse. Pour répondre à cet appel, un élu local a réuni autour de lui plusieurs associations locales ainsi que des professionnels de la santé, de l’insertion, des assistantes sociales, des associations culturelles.

Après l’analyse de ce phénomène et de cette demande, ce groupe d’acteurs a mis en place des réponses avec un système d’information et d’orientation adapté à chaque catégorie tout en traitant ces réponses de façon globale et sur un mode intergénérationnel. La municipalité a mis à disposition des services culturels en facilitant l’accès et le transport. Un atelier d’art a été un support à la création, à la rencontre et très vite, à l’initiative des usagers, à leur participation au conseil d’administration…. Plusieurs d’entre eux ont pu, de la sorte, trouver aussi dans les communes voisines d’autres activités plus adaptées.

Sans rentrer dans le détail, il est intéressant de remarquer que les jeunes se sont très vite mis en position de prendre des initiatives, que les acteurs locaux se sont concertés pour analyser ces situations et rechercher par la concertation et la mutualisation de leurs moyens des réponses et des modes d’accompagnement, voire même d’évaluation pour rechercher d’autres réponses en tenant compte des situations de chaque catégorie. Enfin la démarche intergénérationnelle telle qu’elle est proposée permet de penser que ces populations ont pu profiter de réponses de droit commun sans restriction ou recours à des conditions trop contraignantes.


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