N° 836 | du 12 avril 2007 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 12 avril 2007 | Jacques Trémintin

Vivre la boulimie. La quête éperdue d’une identité

Sylvette Riety


éd. Chronique sociale, 2006 (155 p. ; 14,20 €) | Commander ce livre

Thème : Souffrance

Le vieux mot français d’addiction signifie : « Donner son corps en gage pour une dette non payée ». Cette définition colle au plus près de la boulimie qui constitue une authentique toxicomanie à la nourriture et une pathologie du manque. On ne peut comprendre ce comportement si l’on ne part pas du décalage entre ce qui est apparent et ce qui est vécu de l’intérieur. Les crises de boulimie arrivent sans prévenir et sont incoercibles. Un vide diffus s’installe, mélange de malaise d’angoisse et d’excitation qui se fixe sur l’aliment convoité.

Le survoltage qui s’ensuit provoque une véritable paralysie de la volonté : toute possibilité de raisonnement disparaît, tout acte compensatoire devient impossible. Seule compte la nécessité impérative de remplir son manque à vivre et ce, jusqu’à ce que brutalement, il n’y ait plus rien à engouffrer. Au-delà du rassasiement, la nourriture devient réponse à tout, seule façon pour calmer la tension, pour réagir à la faille existentielle. C’est bien là une ingestion compulsive, sans préparation, que l’on commet avidement, avec une sorte de retrait des affects, en ne se préoccupant plus que de la prise alimentaire et de sa mise en scène.

L’auteur explique comment elle restera longtemps aliénée au postulat qu’elle croyait irrévocable : « Ce que j’ai à dire ne peut être entendu, compris, je ne peux que me débrouiller seule avec mon existence et soulager mon angoisse, en mangeant ». Prise au piège d’un mode de satisfaction archaïque et d’une façon absurde d’exister et de lutter contre l’angoisse, il lui faudra pour s’en sortir, plonger au cœur d’elle-même, chercher les racines de son mal-être, comprendre le sens de son existence. Ce qui déboucha sur plusieurs thérapies. Elle comprit, dès lors, que si elle ne voulait pas maigrir, c’est que sa couche de graisse constituait une enceinte protectrice contre le monde extérieur. Et que cette nécessité de préserver son univers intérieur contre les pressions qui auraient pu l’annihiler, provenait d’une peur infantile de se laisser envahir que sa mère n’avait pu l’aider à dépasser.

Dès lors, s’épaissir lui permettait de s’éloigner de l’autre, vécu comme menaçant. Elle prit conscience du grand désordre qui l’habitait entre ses besoins physiologiques d’un côté et de l’autre sa vie affective, émotionnelle et relationnelle. En écoutant et en parlant, elle réalisa combien parler de soi est essentiel : se dire au lieu de se maudire, libérer le flot de ses humeurs en une parole authentique, oser exprimer sa détresse, son insatisfaction et ses difficultés cachées… C’est cette acquisition d’une véritable sécurité intérieure qui lui permit de se débarrasser de sa graisse, en apprenant à satisfaire intelligemment ses besoins, en utilisant mille ressources afin de déjouer les recours systématiques à la nourriture, en sachant différer la satisfaction immédiate et apprivoiser la privation.


Dans le même numéro

Critiques de livres