N° 781 | du 19 janvier 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 janvier 2006

Valides et déficients moteurs côte à côte : une réussite exemplaire

Jacques Trémintin

Thème : Intégration scolaire

La loi du 11 février 2005 n’a fait que le confirmer : les enfants et adolescents porteurs de handicap doivent pouvoir trouver leur place dans le milieu scolaire ordinaire. Ce que le législateur proclame, un partenariat éclairé et intelligent l’a réalisé depuis 2002 au cœur d’un des départements les moins peuplés de France. Reportage au collège Emmanuel de Martonne à Laval

« Avant, quand on était dans le préfabriqué, on était isolé des autres élèves et puis on n’avait pas beaucoup de place… on travaillait même parfois dans les WC ! », explique avec malice Thibaut qui nous précise : « Mon prénom ne prend pas de “l” ». Son éducatrice rectifie son propos : « Les toilettes possédaient un sas que nous avons effectivement utilisé : on faisait avec ce qu’on avait. » Mais cela n’arrête pas l’insatiable Thibaut : « Maintenant, là où on est, c’est très grand : on a même fait croire à nos copains du collège qu’on disposait d’une thalasso. » Et le groupe de dix élèves qui avait interrompu la séance hebdomadaire de « conseil » pour nous accueillir, de partir d’un grand éclat de rire. Hassan, adolescent nécessitant une verticalisation par un appareillage spécialisé, n’est pas le dernier à participer à la rigolade. Ses réparties pleines d’humour relancent le fou rire général.

Bienvenue à la section d’éducation motrice (SEM) [1] du collège Emmanuel de Martonne ! [2] Nous sommes à Laval dans le département de la Mayenne qui, pour petit qu’il soit (285 000 habitants), n’en a pas moins piloté un grand projet : intégrer pour la première fois en France une scolarisation pour jeunes porteurs de handicap physique au cœur même d’un collège tout à fait ordinaire.

Une synergie d’acteurs

Enfin, quand on dit collège ordinaire, peut-être n’est-ce pas aussi vrai que cela. Cet établissement scolaire cultive, depuis longtemps, un état d’esprit fait d’ouverture et d’une remarquable volonté d’intégration des élèves porteurs de handicap. Il a été, il y a une quinzaine d’années, l’un des premiers à ouvrir une classe de « quatrième spécifique », ancêtre de l’actuelle unité pédagogique d’intégration (UPI) qui scolarise des enfants porteurs de handicap mental. Il s’est aussi doté d’une section d’enseignements généraux et professionnels adaptés (SEGPA).

L’année dernière, un enseignant d’éducation physique a fait venir des sportifs de haut niveau, eux-mêmes porteurs de handicap et leur a fait jouer avec ses élèves valides un match de basket en fauteuil roulant. Un atelier de tir à l’arc en aveugle était également proposé. Les élèves de l’unité pédagogique d’intégration ont été sollicités pour accompagner des jeunes malvoyants tout au long d’une exposition d’art : ils les ont guidés et leur ont décrit les œuvres.

Le collège intègre actuellement une élève de cinquième souffrant de surdité profonde : entre lecture labiale et appareillage que les enseignants veulent bien porter pour donner leurs cours (microphone relié à l’amplificateur de l’adolescente), la jeune fille suit naturellement sa scolarité. Nous ne sommes donc pas ici n’importe où. L’accueil des enfants différents n’est pas une nouveauté, cela fait partie de la culture de l’établissement.

Aussi, lorsque le projet fut conçu d’implanter une section accueillant des enfants porteurs de handicaps moteurs, c’est naturellement vers le collège de Martonne que l’on se tourna. À l’unanimité et sans aucune hésitation, le conseil d’administration de l’établissement donna un avis favorable. Mais l’histoire de la SEM ne se limite pas à la bienveillance et pour tout dire à l’intelligence d’une communauté scolaire. Elle est aussi et avant tout, le résultat d’une belle aventure partenariale. Tout est parti de l’action résolue d’un groupe de parents n’acceptant pas de voir leurs enfants, déjà victimes d’un handicap moteur, contraints, pour être scolarisés, de quitter le département.

En effet, dans une Mayenne sous-dotée en équipements spécialisés, les seules solutions était l’internat ou des trajets quotidiens longs et fastidieux. Une réflexion fut menée avec l’Association des paralysés de France qui assure déjà un service d’éducation et de soins spécialisés à domicile (SESSD). La création d’un établissement à part entière était inenvisageable, car trop onéreuse pour la quinzaine d’enfants concernés. Le conseil général sensibilisé à la question du handicap fut d’autant plus attentif qu’il trouvait absurde d’avoir à financer les déplacements quotidiens hors département.

La ville de Laval se joignit à la réflexion. Le projet déposé à la DASS en 2000 et accepté en CROSS (Centre régional pour l’organisation sanitaire et sociale) en 2001, devint réalité à la rentrée de septembre 2002. L’APF créa un établissement médico-social agréé pour 16 enfants et jeunes âgés de 6 à 16 ans, qui furent scolarisés respectivement à l’école primaire Victor Hugo (pour les 6-11 ans) et au collège Emmanuel de Martonne (pour les 12-16 ans) : la section d’éducation motrice venait de naître. L’orientation vers ce dispositif est décidée par la CDES et se justifie non seulement du fait d’un handicap moteur, mais aussi de difficultés dans l’apprentissage scolaire nécessitant une scolarisation adaptée qui ne peut être assurée ni dans une CLIS, ni dans une SEGPA.

La prise en charge de ces jeunes est assurée par des enseignants de l’Éducation nationale, mais aussi par des éducateurs spécialisés, des aides médico psychologiques et une large équipe paramédicale (orthophoniste, orthoptiste, psychomotricienne, kinésithérapeute, ergothérapeute, médecin spécialisé, psychologue). La SEM intervient en outre au sein des familles pour accompagner tant les parents que les fratries dans ce vivre ensemble si particulier qu’implique l’enfant porteur de handicap.

Ce n’est donc là ni un institut d’éducation motrice, ni un SESSD, ni un établissement de soins, ni une scolarisation ordinaire… c’est un peu la synthèse de tout cela à la fois : « Il s’agit de faire découvrir à ces jeunes leurs potentialités, mais aussi d’accompagner la prise de conscience de leurs incapacités, à un âge où cela devient particulièrement douloureux. Apprendre à faire avec leur handicap tout en construisant des projets d’avenir, même si l’avenir professionnel est pour certains incertain, voire compromis » tels sont les objectifs que se fixe l’équipe, explique Catherine Côme, directrice de la SEM.

Un projet architectural pilote

Quand l’établissement commence à fonctionner, en septembre 2002, il intègre des préfabriqués un peu à l’écart des locaux du collège. Mais, c’est là du provisoire. Le conseil général s’est lancé dans un projet original. Le collège de Martonne est un peu à l’étroit dans ses bâtiments. Les laboratoires spécialisés datent d’une trentaine d’années et les locaux où devrait normalement se dérouler la vie scolaire sont occupés par des cours.

Plusieurs projets vont alors converger : agrandir les capacités d’accueil du collège, accueillir dans de bonnes conditions la SEM et surtout créer un espace commun où se mélangent la SEGPA, la SEM et les classes du collège. Stéphane Galienne, chef du service bâtiment au conseil général de Mayenne explique ce qui a alors été mis en œuvre : « Nous avons pris contact avec un programmiste qui a pris beaucoup de temps pour venir rencontrer celles et ceux qui travaillent au quotidien sur place. Il s’est imprégné des besoins spécifiques des jeunes souffrant de handicap moteur qui étaient déjà sur place ». Résultat, un cahier des charges de 120 pages.

Un appel d’offres est lancé. Trois cabinets d’architecte concourent. Le jury retiendra les plus jeunes, les plus inexpérimentés et les plus innovateurs. Hervé Potin et Anne-Flore Guinée, jeunes architectes nantais avaient présenté un projet ambitieux et moderne s’intégrant parfaitement aux bâtiments existants et particulièrement adapté au public handicapé moteur : ils sont sélectionnés. Le conseil général vote la dotation correspondante : 3,2 millions d’euros (sur un budget annuel consacré à la rénovation des collèges de 5 millions). « Ça n’a pas été forcément simple », concède Gilbert Dutertre, vice-président du conseil général « Ce projet était financièrement très lourd. Mais il y avait une volonté du président, suivi de l’ensemble de l’assemblée départementale, de faire quelque chose pour le handicap. Nous avons pris cette décision avant que la loi de décentralisation ne nous confie la compétence par rapport au handicap. Ce qui sera le cas au 1er janvier 2006. »

La même politique a été suivie par la ville de Laval qui a rénové, dans le même esprit, l’école primaire Victor Hugo. La proximité du primaire et du collège permet une continuité dans les générations de valides et d’enfants porteurs de handicap qui vont ainsi pouvoir se côtoyer des petites classes à celles du collège.

Visite guidée de la SEM

La première vision que l’on a, en se rapprochant du collège de Martonne, c’est cette haute façade en croisillon qui a été inspirée aux architectes par les maisons en colombage que l’on trouve encore au cœur du vieux Laval. Sitôt franchie la porte d’entrée (coulissante comme il se doit), bien des détails frappe le visiteur : le vaste espace, la largeur des couloirs (2,50 mètres), les fenêtres surbaissées à hauteur de fauteuil, l’absence de matériel encombrant (des pièces ont été prévues pour l’entreposer).

Et effectivement, les treize jeunes accueillis ici (sur les seize places agrées, trois sont scolarisés en primaire) disposent de 635 m2. Presque de quoi s’y perdre pour un valide, mais un confort irremplaçable pour celui qui doit se déplacer en fauteuil roulant. « Quand on nous a indiqué les surfaces nécessaires, on a posé des questions pour savoir s’il y avait besoin de tant de place que cela. On ne connaissait pas vraiment les besoins. On a beaucoup appris », explique Stéphane Galienne.

De larges baies vitrées font entrer généreusement le jour, complétées en cela par des puits de lumière qui traversent de part en part le bâtiment plongeant directement du toit. De vastes salles permettent d’accueillir la psychomotricité, les activités scolaires, la kinésithérapie ou les activités ludiques. Si le rez-de-chaussée est réservé à la SEM, le premier étage est ouvert aux élèves du collège. Il est réparti en cinq grandes salles dédiées aux laboratoires de musique, d’arts plastiques, de physique-chimie et de sciences de la vie et de la terre : 710 m2 en tout. La rénovation entreprise par le conseil général ne s’est pas limitée aux salles de classe. Le self-service de la cantine a été agrandi et aménagé pour permettre aux fauteuils d’y circuler librement.

Lorsqu’en septembre 2002, les premiers jeunes arrivent au collège de Martonne en taxi ou en véhicule sanitaire léger, ils entrent par la grande porte et traversent la cour pour gagner ce qui n’est alors que des préfabriqués. Si on voulait leur permettre de trouver leur place, il ne fallait pas commencer par les surprotéger. Néanmoins, c’est l’attroupement. « Nous avons fait le choix de laisser la curiosité s’épuiser, explique Maryvonne Molière, principale. Au bout d’un mois, il n’y avait plus personne pour regarder. Au contraire, c’était parfois des collégiens qui aidaient des jeunes de la SEM à entrer dans les véhicules ! Quand vous voyez aujourd’hui la vitesse avec laquelle les fauteuils déboulent dans la cour du collège, au moment des récréations ou pour se rendre à la cantine, on peut en être sûr, il n’y a plus aucune gêne dans les relations avec les collégiens ».

La plupart des activités proposées sur l’heure de midi sont fréquentées indifféremment par les élèves du collège ou de la SEM : club théâtre, salle multimédia, atelier de danse animé par la psychomotricienne où les filles du collège côtoient les garçons porteurs de handicap moteur. Les enseignants n’hésitent pas, quand cela s’avère possible, d’accueillir un élève de la SEM. C’est le cas de Dimitry qui fréquente une classe d’art plastique et de sport avec les collégiens. Interrogé sur la façon dont cela se passe, il nous répond, pince-sans-rire : « Ça va, je suis doué ! »

La SEM restera-t-elle isolée ?

Comme souvent dans ce genre d’entreprise innovante, on ressent le poids considérable des personnalités qui ont permis que ce projet se concrétise. Un groupe de parents d’enfants porteurs de handicap moteur, résolu et convaincu de la justesse de leur action. Une délégation départementale de l’APF mettant à disposition les connaissances techniques et le savoir-faire de son SESSD. Des élus tant du conseil général que de la municipalité de Laval, résolus à financer un projet utile. Une DDASS qui accepte de créer un établissement dans une période de « vaches maigres ». La communauté scolaire d’un collège comme on aimerait en voir partout. Les services techniques d’un conseil général qui remplissent leur rôle de maître d’œuvre avec souplesse et intelligence. Un cabinet d’architecte qui réalise un projet original et dont les résultats répondent aux attentes des initiateurs du projet.

On a le sentiment que ce résultat est le produit d’une conjonction de bonnes volontés et d’une synergie de partenaires à l’écoute les uns des autres. Quand un tel cumul de conditions favorables est à ce point nécessaire, la moindre faille peut apparaître fatale au projet. Est-ce la raison pour laquelle cela ne se passe pas plus souvent ? Notre pays est riche de ces expériences qui se transforment en vitrine sans lendemain. Et puis finalement, si ce regroupement dans un même lieu a pu être possible, n’est-ce pas par défaut, parce que le département de la Mayenne n’a pas les moyens de se payer un Institut d’éducation motrice à part entière ?

Reste aujourd’hui ouverte la question du sort de ces jeunes au-delà de 16 ans. Et là, c’est le retour à la case départ : les seules solutions existantes continuent à être hors département. Un chantier à défricher pour une association de parents combatifs ? Même si la création de la SEM du collège de Martonne pose autant de questions qu’elle en résout, nous n’allons quand même pas bouder notre plaisir devant une réalisation aussi admirable. Ces bâtiments entrés en service en septembre 2005, sont venus concrétiser la loi votée le 12 février de la même année et qui prévoit que tout enfant handicapé soit inscrit dans l’établissement scolaire ordinaire le plus proche de son domicile (lire l’état des lieux). Mais ils sont surtout venus concrétiser la volonté ouvertement affichée par toutes celles et tous ceux qui ont contribué à sa réussite : « Nous n’employons pas le mot “intégration”. Nous vivons ensemble ».


[1Section d’éducation motrice - 46 rue de la Fuye - 53000 Laval. Tél. 02 43 98 35 41

[2Collège Emmanuel de Martonne - 46 rue de la Fuye - 53000 Laval. Tél. 02 43 26 10 40


Dans le même numéro

Dossiers

État des lieux de la scolarisation des enfants porteurs de handicap

De nombreuses lois préconisent la scolarisation des enfants porteurs de handicap en milieu ordinaire. On n’en est pas encore là… aujourd’hui encore des milliers d’enfants restent sans solution

Lire la suite…