N° 961 | du 18 février 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 février 2010

Un contact permanent avec le monde du travail

Mariette Kammerer

Thème : Travail protégé

Une journée avec Yannick Delheure, conseiller en économie sociale et familiale et référent à l’ESAT hors murs de l’Adapt Paris.

Yannick Delheure, conseiller en économie sociale et familiale, travaille à l’ESAT hors-murs de l’Adapt de Paris depuis son ouverture il y a deux ans. L’établissement parisien accueille quarante travailleurs handicapés souhaitant travailler en milieu ordinaire. 60 % d’entre eux présentent des troubles psychiques - dépression, psychose, etc. L’équipe est constituée de travailleurs sociaux essentiellement, il n’y a pas de moniteur d’atelier puisque l’établissement n’a pas de production interne. « Tous les membres de l’équipe ont une double casquette, en plus d’être chargé d’insertion ou ergothérapeute, nous avons une fonction de référent auprès d’une dizaine de bénéficiaires », explique Yannick Delheure. Ce jour-là, en réunion d’équipe, il doit justement présenter à ses collègues la situation d’une personne qu’il suit, Fadila [1], pour qui il envisage une évolution du poste de travail. Tous les bénéficiaires, après une phase d’évaluation et quelques stages, sont mis à disposition en entreprise.

Réunion d’équipe

Yannick rappelle à ses collègues le parcours de Fadila : une arrivée dans la structure après une expérience de cinq ans en atelier protégé, une bonne progression depuis son admission avec trois stages, un projet de devenir agent d’accueil, et une mise à disposition depuis quatre mois chez KST, une société de gestion immobilière. « La mise à disposition se passe très bien, Fadila maîtrise bien le tri, l’affranchissement et la distribution du courrier et souhaiterait intégrer la fonction d’accueil téléphonique et physique. Mais elle a peur de ne pas pouvoir gérer un si grand nombre d’appels, renvoyer sur le bon service et répondre aux questions. » S’ensuit plusieurs propositions des membres de l’équipe : lui faire commencer d’abord par l’accueil physique, moins stressant, mettre à sa disposition un trombinoscope des salariés de l’entreprise, la former à la gestion du stress et de l’agressivité - la psychologue de l’ESAT peut s’en charger - la faire accompagner sur le terrain par une formatrice du réseau Adapt, spécialiste de la relation-client. Yannick prend note, justement il doit rencontrer cet après-midi le tuteur de Fadila pour lui expliquer tout ça.

Rôle du référent

Le rôle du référent est d’accompagner la personne tout au long de son parcours dans l’ESAT et de faire le lien entre le bénéficiaire, l’équipe et l’entreprise. Il rencontre les collègues, les informe sur les difficultés et les besoins de la personne. Il doit négocier une mise à disposition réaliste en termes de tâches et d’horaires pour ne pas mettre la personne en échec. « Les entreprises ont parfois des exigences trop hautes, pensent que la personne va être opérationnelle tout de suite, ont tendance à vouloir précipiter les choses. » La dimension commerciale n’est pas toujours évidente à gérer. « Je suis avant tout travailleur social et je préfère perdre un contrat que de mettre un bénéficiaire en difficulté. »

En cas de problème signalé par l’entreprise l’ESAT doit réagir rapidement : « Par exemple, chercher à comprendre la cause de retards répétés et soudains, voir si la charge de travail n’est pas trop importante, s’il ne faut pas réduire les horaires, comme ce fut le cas pour Fadila. » Quand la mise à disposition se passe bien et que le CDI est négociable, là encore le référent doit être vigilant : « Il faut être sûr que cela va se concrétiser et à quel moment avant d’en parler au salarié, car un simple report de signature de contrat peut le déstabiliser et le faire décompenser. »

Travail en équipe

La réunion d’équipe se poursuit et Yannick Delheure termine sur la situation de Fadila : « Sur le plan personnel, de bonnes nouvelles également puisqu’elle a eu une proposition de logement HLM et va l’accepter. L’appartement est situé à proximité de chez ses parents où elle vivait jusqu’à maintenant. » Le référent a orienté Fadila vers l’assistante sociale du CMP pour qu’elle obtienne des aides à l’achat de meubles, et lui a conseillé de rencontrer la psychologue du CMP pour parler de ce changement important. « Je vais voir en effet si cela ne fait pas trop d’un coup à gérer pour elle, un nouveau boulot et un premier appartement, à quarante-quatre ans », indique la psychologue.

« Le travail en équipe est important et nos fonctions sont complémentaires, estime Yannick Delheure. Les bénéficiaires rencontrent la chargée d’insertion pour une recherche de stage, l’ergothérapeute pour un aménagement de poste, la psychologue si on constate une difficulté comme ici pour Fadila - ou moi-même, le CESF, pour une problématique de surendettement par exemple. » Le CESF organise également des ateliers collectifs : cuisine et repas en commun, santé, gestion d’un budget, vie relationnelle. « J’ai fait par exemple un atelier sur les démarches à prévoir quand on entre dans un nouveau logement : prendre une assurance, souscrire un contrat EDF, qui va bientôt servir à Fadila. »

Visite en entreprise

Après la réunion, Yannick Delheure se rend dans le 8è arrondissement, à la société KST où travaille Fadila. Il a rendez-vous avec son tuteur, agent de biens immobiliers, qui le reçoit dans son bureau spacieux et capitonné. « Nous sommes tout à fait satisfaits de Fadila, tant sur le plan professionnel que personnel, elle est posée, discrète et fait bien son travail, donc nous sommes prêts à renouveler son contrat pour une période de trois mois », commence le tuteur. Yannick lui fait part du souhait de Fadila de faire de l’accueil physique et téléphonique, mais également de ses réticences face à cette nouvelle tâche. « Il est vrai que le standard n’est pas un poste évident, il faut bien connaître la société, et les gens sont parfois agressifs, mais l’accueil physique présente d’autres difficultés, car les demandes sont très diverses, un huissier, un ouvrier qui vient chercher des clés, c’est imprévisible  », explique le tuteur.

La discussion se poursuit pour convenir d’une stratégie. Il est finalement décidé, en accord avec sa collègue directe, que Fadila sera formée par l’ESAT à l’accueil téléphonique, et prendra le temps de bien observer sa collègue au standard, avant de prendre elle-même quelques appels. Yannick Delheure en fait le compte rendu à l’intéressée, lui demande si ça lui convient et la rassure sur différents points. Fadila montre à son référent comment elle utilise la nouvelle machine à affranchir, très calme et concentrée, elle relit ses notes pour ne pas se tromper. « J’aime bien ce métier car on a le temps de voir évoluer les gens, confie le référent. Il y a aussi des périodes de régression, quand un stage se passe mal par exemple, la personne perd confiance en elle, se néglige et il faut l’aider à repartir sur autre chose. » C’est arrivé avec Fadila, elle a fait un stage chez un fleuriste, s’est rendue compte de la pénibilité physique de ce travail et a renoncé à ce projet. « Mais c’est bien que les gens puissent en faire eux-mêmes l’expérience. »

« C’est un poste atypique mais c’est ce qui me plaît, la double casquette CESF et référent, l’aspect hors murs, le contact avec le monde du travail, j’aime discuter avec les tuteurs, faire changer les préjugés sur le handicap psychique », conclut Yannick.


[1Le prénom a été changé


Dans le même numéro

Dossiers

Témoignage de Mohammed Khelaf

Salarié suivi par l’ESAT de l’Adapt de Lyon.

Lire la suite…

Les ESAT hors murs de l’Adapt

Rencontre avec deux responsables de l’Adapt : Raquel Secades à Evry et Emmanuel Legoff à Lyon.

Lire la suite…

Esat hors murs, mode d’emploi

Les établissements et services d’aide par le travail (ESAT) ont développé, depuis une vingtaine d’années, des activités « hors murs » afin de proposer à leurs usagers une expérience professionnelle en milieu ordinaire de travail, requérant davantage d’autonomie qu’en atelier et générant aussi une socialisation et un épanouissement plus grands.

Lire la suite…